Thècle, Timothée et les femmes : comment le christianisme ancien a transformé leur place dans l’Église
Timothée et Thècle révèlent deux visions du rôle des femmes dans le christianisme ancien et la lente formation d’une Église devenue plus hiérarchique.
La nuit est tombée sur l’Orient romain. Dans une maison éclairée par quelques lampes à huile, des hommes et des femmes écoutent la lecture d’un texte chrétien. Aucun d’eux ne sait encore quels écrits deviendront sacrés, quels récits seront écartés, ni quelle forme prendra cette religion qui cherche encore son visage. Parmi ces voix anciennes, deux semblent presque se répondre : celle qui demande aux femmes de se taire et celle qui raconte l’incroyable liberté de Thècle.
La Première épître à Timothée, reçue dans le Nouveau Testament, limite explicitement l’enseignement et l’autorité religieuse des femmes, tandis que les Actes de Paul et de Thècle, composés probablement entre 160 et 180, présentent une chrétienne qui refuse le mariage, voyage, enseigne et se baptise elle-même. Il n’exista cependant jamais de concile choisissant directement Timothée contre Thècle : la formation du canon chrétien fut progressive. La réception canonique des Pastorales donna néanmoins une autorité durable à un modèle hiérarchique masculin, tandis que celui incarné par Thècle resta apocryphe, bien que son culte ait connu un immense succès. Ce contraste permet de comprendre comment certaines possibilités ouvertes aux femmes dans les premiers christianismes furent progressivement marginalisées.
Quand le christianisme hésitait encore sur le rôle des femmes
Il faut imaginer une maison quelque part dans l’Orient romain, peut-être à Éphèse, Antioche ou Corinthe. La nuit est tombée depuis longtemps. Quelques lampes à huile éclairent une pièce où des hommes et des femmes se sont réunis pour écouter la lecture d’une lettre, d’un récit ou des souvenirs attribués aux compagnons du Christ. Il n’existe encore ni Nouveau Testament relié, ni catéchisme universel, ni autorité chrétienne capable de décider partout de la doctrine. Les communautés possèdent leurs textes, leurs traditions et parfois leurs propres héros. Dans ce christianisme encore mouvant, les femmes sont loin d’être invisibles. Paul lui-même mentionne Phoebé, diaconesse ou ministre de l’Église de Cenchrées, Priscille, collaboratrice missionnaire, et Junia, dont l’interprétation du statut apostolique fera couler beaucoup d’encre. Marie-Madeleine occupe une place fondamentale dans les récits de la Résurrection. Quelque chose semble donc encore possible.
Et c’est précisément ce qui me fascine lorsque j’aborde le christianisme ancien avec mes élèves : nous connaissons la fin de l’histoire. Eux aussi. Nous regardons spontanément les premiers siècles à travers les cathédrales, les papes et les conciles qui viendront beaucoup plus tard. Pourtant, les hommes et les femmes qui se réunissaient alors autour de ces lampes ne savaient absolument pas ce que deviendrait leur religion. Parmi les textes circulant dans ce monde apparaissent deux conceptions presque opposées de la femme chrétienne. Dans la Première épître à Timothée, une voix exige qu’elle apprenne « dans le calme, en toute soumission » et lui refuse l’autorité d’enseigner à l’homme. Dans les Actes de Paul et de Thècle, au contraire, une jeune femme abandonne son fiancé, affronte sa famille et les autorités, enseigne, voyage et finit même par se baptiser elle-même. Timothée et Thècle. Deux textes. Deux femmes. Deux futurs possibles ? La réalité historique est plus subtile. Les Pères de l’Église ne se réunirent jamais autour d’une table pour choisir Timothée contre Thècle. Mais, progressivement, l’un de ces modèles entra dans le cœur du christianisme canonique tandis que l’autre demeura à sa périphérie. Et ce choix de mémoire allait peser très lourd.
Le monde romain et la peur du désordre féminin
Une société bâtie sur l’autorité masculine
Pour comprendre cette histoire, il faut oublier quelques instants notre XXIe siècle. Le christianisme naît dans un monde profondément patriarcal. À Rome, la famille s'organise traditionnellement autour de l’autorité du pater familias. Les réalités sociales sont évidemment plus complexes que le droit : les Romaines peuvent posséder des biens, certaines administrent des fortunes considérables et les femmes de l’aristocratie exercent parfois une influence politique redoutable. Mais l’ordre symbolique demeure masculin.
La femme respectable est d’abord fille, épouse puis mère. Le mariage participe à l’organisation sociale et à la transmission du patrimoine. Une jeune femme décidant soudainement qu’elle refuse l’époux choisi par sa famille pour suivre un prédicateur itinérant ne fait donc pas seulement preuve d’indépendance. Elle dérègle une mécanique sociale. Or c’est exactement ce que fait Thècle.
Quand les chrétiennes échappent aux règles
L’ascétisme chrétien offre en effet à certaines femmes une possibilité extraordinaire : refuser le mariage. Aujourd’hui, le choix de la virginité religieuse peut sembler être une autre forme d’enfermement. Dans l’Antiquité, le paradoxe est plus intéressant. Refuser le mariage signifie parfois refuser le mari, les grossesses successives et l’autorité domestique masculine. Une femme peut désormais déclarer appartenir au Christ avant d’appartenir à un époux. Cette liberté inquiète.
À mesure que les communautés chrétiennes grandissent, leurs responsables doivent également répondre aux accusations de leurs adversaires. Une religion où des femmes quittent leur famille, prophétisent ou suivent des prédicateurs itinérants risque d’apparaître comme une force de dissolution sociale. Le christianisme doit donc résoudre un dilemme : transformer le monde ou convaincre le monde qu’il ne souhaite pas le renverser.
L’épître de Timothée : le triomphe d’un christianisme hiérarchique
« Que la femme apprenne dans le calme »
La Première épître à Timothée contient quelques-unes des phrases les plus lourdes de conséquences de toute l’histoire chrétienne. La femme doit apprendre dans le calme et la soumission. L’auteur ajoute qu’il ne lui permet ni d’enseigner ni de dominer l’homme. Pendant des siècles, ces quelques lignes seront invoquées pour limiter l’accès des femmes à l’autorité religieuse. Pourtant, leur contexte mérite attention.
La tradition attribue cette lettre à Paul. Une large partie de la recherche contemporaine considère cependant les épîtres pastorales comme probablement postérieures à l’apôtre, composées dans un environnement paulinien à la fin du Ier siècle ou au début du IIe. Cette question est essentielle. Car le christianisme que l’on aperçoit derrière ces textes semble déjà préoccupé par son organisation. Il faut des évêques, des diacres, des règles, une discipline. La petite communauté charismatique devient institution. Cette évolution ne doit toutefois pas être comprise comme un basculement brutal et uniforme : les structures des premières communautés chrétiennes se développèrent selon des rythmes différents, et 1 Timothée témoigne avant tout d’un christianisme dans lequel les fonctions et la discipline communautaires sont en cours de clarification.
D’Ève à la soumission
Plus encore que l’interdiction elle-même, sa justification possède une puissance extraordinaire. L’auteur invoque Adam et Ève. Adam fut formé le premier. Ève fut séduite. La hiérarchie sociale reçoit ainsi une justification biblique. La femme n’est plus seulement placée sous l’autorité masculine parce que la société romaine fonctionne ainsi : cet ordre peut désormais apparaître comme inscrit dans l’histoire même de la Création. C’est ici que quelque chose se referme.
Les siècles suivants développeront des discours extrêmement sévères envers les femmes, même s’il serait injuste de réduire toute la pensée de Tertullien, Jean Chrysostome ou Augustin à quelques formules misogynes. Le christianisme produit simultanément une extraordinaire valorisation de figures féminines, au premier rang desquelles Marie. Le paradoxe chrétien s’installe : exalter la femme dans la sainteté tout en lui refusant largement l’autorité institutionnelle. Et pendant que cette architecture se construit, une autre femme continue de courir à travers les manuscrits. Elle s’appelle Thècle.
Thècle : la femme qui défiait l’ordre du monde
Une jeune fille à sa fenêtre
Nous sommes à Iconium. Une jeune femme nommée Thècle est promise à un homme appelé Thamyris. Elle appartient à une famille aisée. Son avenir paraît tracé. Puis elle entend une voix. Paul prêche dans une maison voisine. Thècle reste près de sa fenêtre pendant des jours, fascinée par ses paroles. Elle ne mange presque plus. Elle ne répond plus à sa mère. Surtout, elle ne veut plus épouser Thamyris. Sa famille s’affole.
Il faut ici garder à l’esprit que nous avons quitté le terrain des faits historiquement établis pour entrer dans celui du récit. Les Actes de Paul et de Thècle sont un texte apocryphe composé vraisemblablement entre 160 et 180, et non un témoignage contemporain de Paul ou de Thècle. Les scènes qui suivent doivent donc être comprises comme ce que des chrétiens du IIe siècle racontaient, imaginaient et admiraient, ce qui les rend historiquement précieuses sans faire d’elles un reportage sur le Ier siècle.
Voilà ce qui rend les Actes de Paul et de Thècle, probablement composés au IIe siècle, si extraordinaires. Derrière les miracles et les motifs romanesques apparaît une peur parfaitement réelle : une femme vient de comprendre qu’elle peut dire non. Cette peur est celle que le récit met en scène ; elle nous renseigne davantage sur les aspirations et les tensions du milieu qui a produit l’œuvre que sur l’existence historique de Thècle elle-même. Thècle est condamnée au bûcher. Les flammes s’élèvent. Mais une pluie miraculeuse éteint le feu. Elle s’enfuit. Son aventure ne fait que commencer.
Celle qui se baptisa elle-même
À Antioche, un puissant personnage tente de s’emparer d’elle. Thècle résiste publiquement et l’humilie. Elle est condamnée aux bêtes. Dans l’arène, les animaux eux-mêmes semblent refuser de la tuer. Puis survient l’une des scènes les plus stupéfiantes de la littérature chrétienne ancienne. Thècle aperçoit un bassin rempli de créatures dangereuses. Convaincue que sa mort approche, elle s’y jette en proclamant qu’elle se baptise elle-même au nom de Jésus-Christ. Une femme vient d’accomplir sur elle-même un acte sacramentel.
Le terme « sacramentel » appartient évidemment à un vocabulaire théologique dont la définition se précisera au cours des siècles suivants. Ce qui importe ici est le geste raconté par le texte : Thècle s’administre elle-même le baptême, sans ministre masculin.
Pour un christianisme ultérieurement structuré autour d’un clergé masculin, la scène est vertigineuse. Plus tard, Paul lui reconnaît finalement une mission : « Va et enseigne la parole de Dieu. » Thècle devient prédicatrice.
Une héroïne trop dangereuse ?
Le texte connaît pourtant un succès immense. Le culte de Thècle se développe particulièrement en Orient et son sanctuaire de Séleucie devient un important centre de pèlerinage. Elle ne disparaît donc nullement. Cette importance est surtout clairement documentée dans l’Antiquité tardive : autour de Séleucie d’Isaurie, la tradition littéraire, le sanctuaire et le culte de Thècle prennent une ampleur considérable. Mais son modèle est difficilement conciliable avec la discipline ecclésiastique qui s’affirme.
Tertullien rapporte vers l’an 200 que certaines femmes invoquent précisément l’autorité de Thècle pour défendre leur droit d’enseigner et de baptiser. Il rejette cet usage et raconte que l’auteur des Actes de Paul aurait été sanctionné après avoir reconnu avoir composé l’ouvrage par amour pour Paul. Son témoignage est essentiel, mais il s’agit aussi d’un texte polémique : il nous prouve surtout que l’exemple de Thècle pouvait être invoqué en faveur de l’enseignement et du baptême féminins et que Tertullien jugeait nécessaire de combattre cette interprétation. Voilà peut-être notre scène décisive. Des chrétiennes utilisent Thècle comme précédent. Un responsable ecclésiastique leur répond que ce précédent n’est pas recevable. Nous voyons presque le conflit se dérouler sous nos yeux.
Le choix des Pères de l’Église et la fermeture progressive des possibles
Il n’y eut jamais de grand vote secret
Il faut ici détruire une image séduisante mais fausse. Aucun concile ne posa sur une table l’épître à Timothée et les Actes de Thècle avant de demander aux évêques : « Laquelle gardons-nous ? »
La constitution du Nouveau Testament fut progressive, complexe et parfois régionale. Certains textes bénéficiaient d’une ancienneté supposée, d’une origine apostolique reconnue et d’un usage liturgique beaucoup plus large que d’autres. Les Pastorales furent progressivement reçues dans le corpus paulinien. Les Actes de Thècle restèrent apocryphes. Ce n’est donc pas un complot. C’est plus profond qu’un complot : c’est la sélection progressive d’une mémoire.
Pourquoi Timothée convenait mieux à l’Église qui naissait
Le christianisme du IIIe puis du IVe siècle n’est plus celui des petites communautés domestiques du Ier siècle. Les évêques acquièrent une autorité croissante. Après Constantin, l’Église entre dans une relation nouvelle avec le pouvoir impérial. Les conciles définissent l’orthodoxie. Ils ne la définissent évidemment pas seuls : les évêques, les traditions liturgiques, les débats théologiques, les autorités impériales et la réception progressive des décisions conciliaires participent également à cette construction. Les structures deviennent plus solides.
Dans cette Église institutionnelle, Timothée offre quelque chose que Thècle ne peut offrir : l’ordre. Timothée parle de hiérarchie, de fonctions, de comportements attendus. Thècle, elle, traverse les frontières. Elle refuse son fiancé. Elle quitte sa mère. Elle résiste aux autorités. Elle se baptise. Elle enseigne. Elle n’a même pas besoin d’un homme pour définir son identité. L’une stabilise. L’autre libère. Il n’est finalement guère surprenant de savoir laquelle convenait davantage à une institution en construction.
Il serait cependant excessif d’en faire l’explication de la canonisation de 1 Timothée. Sa réception tient aussi à son attribution ancienne à Paul, à sa circulation dans le corpus paulinien et à son usage ecclésial. Le contraste entre les deux textes permet donc de comprendre deux modèles concurrents de l’autorité féminine, mais non de réduire la formation du canon à une décision prise contre les femmes.
Le christianisme aurait-il pu être différent ?
La question est irrésistible. Mais l’historien doit retenir la main du romancier. On ne peut pas affirmer qu’un Nouveau Testament contenant les Actes de Thècle aurait créé un christianisme égalitaire. Thècle défend également une vision ascétique très éloignée de nos conceptions modernes de l’émancipation féminine. Elle n’est pas une féministe du XXIe siècle égarée sous les Antonins. Ce serait un anachronisme.
Mais son existence prouve quelque chose de plus intéressant : d’autres représentations de l’autorité féminine chrétienne existaient. L’histoire n’était pas encore écrite.
Une mémoire oubliée qui continue pourtant de hanter l’Histoire chrétienne
Les femmes ne disparurent jamais
La victoire institutionnelle du modèle masculin n’effaça pas les femmes du christianisme. Elles revinrent autrement. Dans les monastères, certaines abbesses dirigèrent d’immenses domaines. Hildegarde de Bingen écrivit aux papes et aux empereurs. Catherine de Sienne intervint dans les affaires de la papauté. Thérèse d’Avila devint docteur de l’Église.
Lorsque j’enseigne l’histoire, c’est précisément ce genre de contradiction que j’aime retrouver : les sociétés édictent des règles, puis les êtres humains découvrent mille chemins pour circuler entre elles. Les femmes chrétiennes furent privées de nombreuses fonctions. Elles ne furent jamais privées d’histoire.
Et si nous avions davantage lu Thècle ?
Aujourd’hui encore, les débats sur le diaconat féminin, l’ordination des femmes et leur place dans les institutions chrétiennes réveillent des questions vieilles de presque deux mille ans. Et quelque part, derrière ces discussions contemporaines, demeure cette jeune femme assise près d’une fenêtre à Iconium. Elle écoute Paul. Sa mère l’appelle. Son fiancé attend. Toute la société lui indique la place qu’elle doit occuper. Elle ne bouge pas. Puis elle se lève.
L’histoire du christianisme aurait peut-être été différente si son exemple avait reçu la même autorité scripturaire que les mots demandant aux femmes de se taire. Nous ne pouvons pas le savoir. Mais l’historien peut au moins accomplir un geste. Revenir vers les chemins abandonnés. Soulever la poussière déposée sur les textes que les siècles ont relégués sur les côtés. Et découvrir que derrière l’histoire officielle demeurent souvent d’autres futurs qui, pendant quelques décennies, avaient encore été possibles.
Thècle n’a jamais gagné la bataille du canon. Mais près de dix-neuf siècles plus tard, nous parlons encore d’elle. Elle n’est donc peut-être pas restée aussi silencieuse qu’on aurait pu le croire.
Sources
- Nouveau Testament, Première lettre de saint Paul Apôtre à Timothée, Ier-IIe siècle, AELF. Première lettre à Timothée, chapitre 2
- Anonyme, Actes de Paul et de Thècle, vers 160-180, Biblissima. Notice des Actes de Paul et de Thècle
- Tertullien, Du Baptême, vers 200, chapitre XVII, Œuvres complètes de Tertullien, 1852. Tertullien, Du Baptême
- Gilbert Dagron, avec Marie Dupré La Tour, Vie et miracles de sainte Thècle. Texte grec, traduction et commentaire, 1978, Société des Bollandistes, Subsidia Hagiographica, 62. Bibliothèque nationale de France
- Gilbert Dagron, avec Marie Dupré La Tour, Vie et miracles de sainte Thècle. Texte grec, traduction et commentaire, 1978, Société des Bollandistes. Exemplaire proposé par un revendeur
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