Aphrodite Callipyge : quand des fesses départagent deux soeurs
Sur une route de Sicile grecque, deux jeunes femmes arrêtent un passant. Elles ne portent ni couronne ni armes, ne commandent aucune armée, ne viennent d’aucun palais. Pourtant, leur querelle va traverser les siècles. Il ne s’agit pas de pouvoir, de conquête ou de vengeance, mais de beauté, de désir et de cette puissance invisible que les Grecs plaçaient sous le regard d’Aphrodite.
Aphrodite Callipyge signifie « Aphrodite aux belles fesses ». Cette étonnante histoire est rapportée par Athénée de Naucratis dans les Deipnosophistes, au livre XII. Il y raconte que deux filles d’un paysan de Syracuse se disputèrent pour savoir laquelle avait les plus belles formes, qu’un jeune homme les départagea, puis tomba malade d’amour. Son frère cadet tomba ensuite amoureux de l’autre sœur, et la tradition affirme que les deux jeunes femmes, devenues riches par mariage, fondèrent un sanctuaire à Aphrodite Callipyge. L’anecdote est importante parce qu’elle révèle la manière dont les Grecs pouvaient lier beauté du corps, désir, ascension sociale et mémoire religieuse.
Une querelle de beauté dans la Sicile grecque
La plupart des récits que l’Antiquité nous a légués parlent de rois, de conquérants, de batailles ou de dieux. Nous y rencontrons Achille devant Troie, Alexandre aux portes de l’Asie ou encore les légions romaines marchant sous le soleil brûlant de l’Orient. Pourtant, certains textes ont conservé des histoires beaucoup plus modestes. Elles ne mettent en scène ni héros armés ni empires vacillants. Elles racontent simplement des hommes et des femmes confrontés à l’une des plus anciennes puissances du monde : la beauté.
Parmi ces anecdotes presque oubliées figure celle d’Aphrodite Callipyge, « Aphrodite aux belles fesses ». À première vue, le sujet prête au sourire. L’histoire semble légère, presque frivole. Deux jeunes femmes se disputent au sujet de leur apparence physique, un jeune homme est invité à les départager, l’amour surgit, puis un second amour, et enfin un temple est consacré à une déesse.
Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache quelque chose de profondément grec. Dans une grande partie de la culture antique, le corps n’est pas seulement une enveloppe. Il peut devenir signe d’harmonie, promesse de désir, objet de rivalité, manifestation d’une puissance divine. La beauté n’est jamais totalement innocente. Elle agit. Elle trouble. Elle attire les regards et peut transformer une existence.
L’histoire nous est principalement connue grâce à Athénée de Naucratis, auteur grec des IIe et IIIe siècles après Jésus-Christ. Dans ses Deipnosophistes, vaste compilation d’érudition présentée sous la forme d’un banquet, il a préservé d’innombrables anecdotes que le temps aurait sans doute effacées. C’est grâce à lui que nous pouvons encore entendre l’écho de cette curieuse tradition venue de Syracuse, en Sicile grecque.
Il faut le dire d’emblée : nous ne sommes pas devant un fait historique documenté comme une bataille, une inscription datée ou un traité diplomatique. Athénée rapporte une tradition ancienne, déjà enveloppée de récit, de mémoire locale et peut-être de légende. Mais c’est précisément ce qui lui donne sa force. Certaines histoires n’ont pas besoin d’un décret gravé dans le bronze pour traverser les siècles. Il leur suffit d’une image.
Ici, tout commence loin des palais royaux et des champs de bataille, avec deux jeunes femmes d’origine rurale et modeste.
Deux jeunes femmes modestes face au regard des hommes
Une histoire venue de Syracuse
Dans la mémoire grecque de Syracuse, cette puissante cité de Sicile fondée par des colons venus de Corinthe, circulait une histoire singulière. Syracuse fut l’une des grandes cités grecques d’Occident. Ses ports ouvraient la Sicile sur la Méditerranée. Ses tyrans inquiétèrent parfois Carthage, Rome et les autres cités grecques. Ses sanctuaires, ses marchés, ses théâtres et ses rues durent voir passer des générations de marchands, de soldats, de poètes, de paysans et de femmes dont les noms se sont perdus.
Imaginons un peu la scène, non comme une certitude documentaire, mais comme une porte ouverte sur ce monde. La lumière sicilienne tombe sur les chemins. Au loin, la ville blanche domine la mer. Des paysans viennent vendre leurs produits, des voyageurs croisent des citoyens, des jeunes gens passent sur les routes. Dans cet univers où la cité et la campagne se frôlent sans cesse, deux sœurs apparaissent.
Athénée ne nous donne pas leurs noms. Il dit qu’elles sont les filles d’un paysan. Elles n’appartiennent donc pas aux grandes familles dont les généalogies occupent les historiens. Elles viennent d’un monde plus simple, plus silencieux, celui des champs, des chemins et des maisons modestes. Rien ne semblait les destiner à entrer dans l’histoire.
Et pourtant, une querelle intime allait suffire à les rendre célèbres pendant plus de deux mille ans.
Le concours le plus étrange de l’Antiquité
Les deux jeunes femmes avaient une certitude commune : elles étaient belles. Mais laquelle des deux l’était davantage ?
Le désaccord devint si vif qu’elles décidèrent de soumettre la question à un arbitre extérieur. Le choix peut nous sembler étrange, mais il révèle quelque chose de l’imaginaire grec. Le monde grec aimait l’agôn, la comparaison, le jugement : concours sportifs, poétiques, musicaux, compétitions de force, d’adresse, d’intelligence ou de beauté. Dans cette anecdote, cette logique du classement glisse vers le corps féminin, avec une franchise qui peut encore nous surprendre.
Les deux sœurs aperçoivent donc un jeune homme qui passe sur la route. Elles l’interpellent et lui demandent de trancher leur différend. L’embarras du garçon dut être immense, mais la curiosité, ou peut-être déjà la main invisible d’Aphrodite, l’emporta.
Les jeunes femmes dévoilèrent alors la partie de leur anatomie au centre du débat : leurs fesses. Le jeune homme observa, compara, réfléchit et rendit finalement son verdict. L’aînée l’emportait.
Ce qui aurait pu rester un simple jugement esthétique allait devenir une petite tragédie amoureuse, non pas sanglante, mais fiévreuse, comme si Éros s’était caché dans la poussière du chemin.
Le jugement du premier frère
À peine la comparaison achevée, quelque chose changea chez le jeune arbitre. Les auteurs grecs utilisent souvent une image récurrente pour parler de l’amour : la blessure. Éros agit comme un archer invisible. Il décoche ses flèches sans prévenir et transforme les certitudes en tourments.
Le jeune homme rentra chez lui incapable d’oublier celle qu’il venait de désigner. Sa silhouette le poursuivait. Le souvenir de la scène revenait sans cesse. Chaque jour renforçait son obsession. Très vite, il commença à dépérir. Athénée raconte qu’il tomba amoureux, puis malade, au point de s’aliter.
Les Grecs n’auraient pas nécessairement parlé d’une simple attirance. Dans cette anecdote, comme dans bien d’autres récits antiques, l’amour n’est pas seulement une émotion : il atteint le corps. Il brûle, il affaiblit, il vole le sommeil, il transforme le désir en fièvre. Le regard a franchi la peau pour aller jusqu’au cœur.
La beauté avait cessé d’être un spectacle. Elle était devenue un destin.
Quand Éros rend malade
L’amour comme fièvre antique
Dans les tragédies, les poèmes et les romans antiques, l’amour possède souvent une puissance presque médicale. Il peut rendre pâle, agité, silencieux, mélancolique. Il peut retirer l’appétit, troubler la respiration, consumer l’esprit. Les Grecs savaient très bien que les passions ne restent pas dans les idées. Elles descendent dans le sang.
En observant ce jeune Syracusain sombrer dans la tristesse, sa famille finit par comprendre qu’un mal étrange le rongeait. La cause ? Une jeune femme aperçue quelques instants seulement. Une rencontre avait suffi, un regard avait changé une vie.
Cette manière de raconter l’amour nous semble parfois excessive. Pourtant, elle touche juste. Qui n’a jamais senti qu’un visage, un geste ou une présence pouvait occuper tout l’espace intérieur ? Les Grecs donnaient à cette expérience une forme mythologique. Ils plaçaient derrière elle Éros, Aphrodite, les dieux du trouble et de l’attirance.
Le jeune homme croyait avoir jugé une beauté. En réalité, il venait d’être jugé par elle.
Le frère cadet et la seconde sœur
Le récit pourrait s’arrêter là. Mais c’est précisément à cet instant qu’il devient véritablement remarquable.
Le frère cadet du jeune homme entend parler de cette mystérieuse beauté. Intrigué, peut-être inquiet pour son frère, il décide à son tour d’aller voir les deux jeunes femmes. Il rencontre les sœurs. Et tandis que son frère s’est épris de l’aînée, lui remarque immédiatement la cadette.
L’histoire se répète. À son tour, il tombe amoureux. À son tour, il refuse de penser à une autre femme. À son tour, il se retrouve prisonnier d’une fascination qu’il ne maîtrise plus.
La symétrie du récit est presque parfaite : deux sœurs, deux frères, deux jugements, deux passions. Comme si Éros avait voulu distribuer ses flèches avec une précision géométrique.
Il y a là quelque chose de délicieux et de profondément antique. L’amour ne vient pas seul. Il se dédouble. Il se répond à lui-même. Une première flamme en appelle une seconde, et la route de Syracuse devient soudain le théâtre d’une petite chorégraphie divine.
Du désir au mariage
Heureusement, contrairement à tant d’autres histoires grecques, celle-ci ne se termine pas dans le sang.
Athénée raconte que le père des deux jeunes hommes tenta d’abord de les détourner de leur passion. Il aurait voulu, sans doute, des mariages plus convenables. Mais ses fils restaient inflexibles. Ils ne voulaient pas d’autres femmes. Leur désir avait pris racine.
Alors le père finit par céder. Il convainquit le père des deux jeunes femmes de les donner en mariage. Les deux frères épousèrent donc les deux sœurs.
Ce qui n’était au départ qu’une querelle de beauté devint une étonnante ascension sociale. Les filles du paysan entrèrent dans une famille plus aisée. Elles quittèrent l’anonymat des chemins pour devenir les héroïnes d’un récit que l’on racontait encore des siècles plus tard.
Mais leur réussite ne s’arrête pas là. Car bientôt, leur histoire va franchir une nouvelle étape : celle de la religion.
Aphrodite Callipyge : quand le corps devient culte
Que signifie « Callipyge » ?
Le mot peut surprendre, mais il dit très exactement ce qu’il veut dire. Aphrodite Callipyge signifie Aphrodite « aux belles fesses ». Le terme vient du grec ancien kallos, la beauté, et pygê, les fesses. Dans cette épithète, il n’y a ni détour ni pruderie. Les Grecs nomment le corps avec une franchise qui nous étonne encore.
Il ne faut pourtant pas réduire cette expression à une simple plaisanterie obscène. Dans le monde grec, la beauté du corps participe d’un ordre plus vaste. Elle peut être signe d’harmonie, de faveur divine, de puissance érotique. Le corps n’est pas seulement chair. Il est langage. Il dit quelque chose de l’être, de la jeunesse, du désir, parfois même de la proximité avec les dieux.
Aphrodite, dans cette histoire, n’apparaît pas comme une déesse lointaine, figée dans un sanctuaire de marbre. Elle surgit dans la vie quotidienne, au détour d’une querelle entre deux sœurs d’origine modeste. Elle transforme une scène presque comique en événement sacré. C’est là toute la saveur du récit : une anecdote privée, née du rire et du trouble, finit par entrer dans la mémoire religieuse d’une cité.
De l’anecdote au temple
Une fois mariées et enrichies, les deux jeunes femmes ne se contentent pas de disparaître dans le confort de leur nouvelle situation. Selon la tradition rapportée par Athénée, elles font bâtir un sanctuaire consacré à Aphrodite Callipyge. Le geste est essentiel. Il donne à leur histoire une signification nouvelle.
Il faut rester prudent : nous ne possédons pas, à ma connaissance, de preuve archéologique directe permettant de reconstituer avec certitude ce temple tel qu’Athénée le raconte. Mais le récit antique affirme qu’un culte syracusain d’Aphrodite Callipyge existait, et Clément d’Alexandrie mentionne lui aussi cette Aphrodite honorée à Syracuse, cette fois dans une perspective chrétienne critique.
Ce sanctuaire, s’il a bien existé sous la forme que la tradition lui prête, devait célébrer une Aphrodite particulière : non pas d’abord la déesse du mariage paisible, mais celle de l’attirance soudaine, du charme physique, du regard qui désarme. Le culte rappelle que le désir, chez les Grecs, n’est jamais totalement séparé du sacré.
On pourrait sourire de cette fondation. Pourtant, elle est profondément révélatrice. Les Grecs savaient que les dieux n’habitaient pas seulement les sommets brumeux de l’Olympe. Ils étaient présents dans les banquets, les ports, les chambres, les marchés, les jardins, les corps offerts à la lumière. La vie entière pouvait devenir le théâtre d’une manifestation divine.
Ici, Aphrodite ne descend pas dans un éclair. Elle passe par un regard.
Une déesse entre beauté, désir et sourire grec
Il y a dans cette histoire quelque chose de très grec : la beauté y est à la fois dangereuse, comique et sacrée. Elle fait rire, elle rend malade, elle enrichit, elle élève. Elle provoque le désordre avant de produire une forme d’ordre nouveau.
Les deux frères auraient pu sombrer dans le désespoir. Les deux sœurs auraient pu rester anonymes. Mais Éros, dans ce récit, ne détruit pas. Il unit. Il donne une issue heureuse à ce qui aurait pu devenir une souffrance. L’amour malade trouve son remède dans le mariage, et le mariage trouve son prolongement dans le culte.
C’est presque une petite comédie divine. Aphrodite, invisible, semble sourire derrière le rideau.
À travers elle, les Grecs nous rappellent une chose simple et troublante : le corps n’est jamais neutre. Il attire les regards, déclenche les récits, fonde parfois des mémoires. Une partie du corps que la pudeur moderne relègue volontiers au registre du ridicule devient ici le point de départ d’une histoire religieuse.
L’Antiquité a ce talent rare : elle sait donner de la profondeur aux choses légères.
De la Grèce à La Fontaine : une histoire qui traverse les siècles
Athénée, le banquet des anecdotes
Si cette histoire nous est parvenue, c’est grâce à Athénée de Naucratis. Son œuvre, les Deipnosophistes, est un monument étrange et précieux. On y voit des convives érudits discuter de nourriture, de vin, de plaisir, de poésie, de femmes célèbres, de coutumes anciennes et de mille détails que les grands récits historiques négligent souvent.
Athénée n’est pas un historien au sens strict. Il compile, cite, rassemble. Il sauve des fragments. Il ressemble parfois à ces collectionneurs qui ramassent dans les ruines les tesselles éparses d’une mosaïque. Grâce à lui, nous ne connaissons pas seulement les batailles et les constitutions. Nous entrevoyons aussi les conversations de table, les plaisanteries savantes, les curiosités du quotidien.
L’anecdote d’Aphrodite Callipyge appartient à cette mémoire latérale de l’Antiquité. Elle n’est pas indispensable pour comprendre la politique de Syracuse. Elle ne change pas le cours des guerres puniques. Elle ne renverse aucun empire. Et pourtant, elle éclaire un monde.
Elle nous montre comment les Grecs racontaient le désir, comment ils associaient la beauté au divin, comment une histoire presque grivoise pouvait prendre place dans une culture raffinée.
Clément d’Alexandrie et le regard chrétien
Cette Aphrodite particulière apparaît aussi dans la mémoire chrétienne ancienne. Clément d’Alexandrie, dans son Protreptique, évoque les cultes païens avec un regard critique. Pour lui, ces cultes témoignent de l’égarement des Grecs, trop attachés aux images, aux corps, aux passions et aux séductions terrestres.
Son témoignage est précieux, même lorsqu’il condamne. Il montre que le culte d’Aphrodite Callipyge était suffisamment connu pour être cité dans une polémique religieuse. Là où les Grecs voyaient peut-être le sourire d’une déesse, Clément voyait la preuve d’une idolâtrie charnelle.
Ce changement de regard est passionnant. Entre l’Antiquité païenne et le christianisme ancien, le corps change de statut. Il demeure important, bien sûr, mais il devient plus suspect. Ce que l’univers grec pouvait célébrer avec une franchise presque solaire devient, dans une partie de la pensée chrétienne, un motif de scandale ou d’avertissement moral.
L’histoire des deux sœurs syracusaines traverse donc un seuil culturel. Elle ne raconte plus seulement l’amour et la beauté. Elle devient un témoin du passage d’un monde à un autre.
La Fontaine et la Vénus Callipyge
Bien plus tard, l’histoire reparaît dans la littérature française. Jean de La Fontaine, que l’on réduit trop souvent aux fables apprises à l’école, a aussi écrit des contes beaucoup plus libres, parfois franchement licencieux. Le récit est transmis dans ses œuvres sous le titre La Vénus Callipyge, ou Conte tiré d’Athénée.
La Fontaine retrouve dans ce récit antique une matière idéale : du désir, de la malice, une pointe d’ironie, une sensualité vive et une conclusion qui permet au sourire de triompher. Avec lui, l’anecdote quitte les banquets érudits d’Athénée pour entrer dans l’esprit du Grand Siècle, non par la grande porte de la tragédie classique, mais par une porte plus discrète, plus joueuse, presque entrouverte sur un cabinet de curiosités.
Il est fascinant de voir cette petite histoire circuler ainsi à travers les siècles. Partie de la Sicile grecque, transmise par un auteur de l’époque impériale, discutée par des chrétiens, reprise par un fabuliste français, elle continue de vivre parce qu’elle possède une force narrative immédiate.
Deux sœurs.
Deux frères.
Un choix.
Une maladie d’amour.
Un temple.
Il n’en faut pas davantage pour que la mémoire s’accroche.
Pourquoi cette anecdote nous fascine encore
Une histoire drôle, mais pas seulement
Il serait facile de ne voir dans l’histoire d’Aphrodite Callipyge qu’une curiosité amusante. Ce serait pourtant passer à côté de sa richesse. Comme souvent dans les anecdotes antiques, la légèreté de surface cache une observation profonde.
Le récit parle d’abord du regard. Les deux sœurs demandent à être vues, comparées, jugées. Elles prennent l’initiative d’un concours qui pourrait paraître humiliant, mais qui devient pour elles un instrument de destin. Dans une société où les femmes d’origine rurale et modeste disposent de peu de moyens pour s’élever, leur beauté devient une puissance sociale.
Ce pouvoir n’est pas sans ambiguïté. Il dépend du regard masculin, du désir des hommes, de la décision des familles. Mais il n’est pas nul. Les deux jeunes femmes ne sont pas seulement des objets passifs de contemplation. Elles provoquent l’événement. Elles entrent dans le récit par leur audace.
C’est peut-être cela qui rend l’anecdote si vive. Elle n’est pas seulement une histoire de corps regardés. Elle est aussi une histoire de corps qui savent qu’ils peuvent être regardés.
La beauté grecque n’est jamais innocente
Dans l’imaginaire grec, la beauté est rarement tranquille. Elle suscite l’admiration, mais aussi la rivalité, la jalousie, la passion, parfois la guerre. Hélène de Sparte en est l’exemple le plus célèbre : un visage, ou du moins une image de visage, suffit à embraser les récits autour de Troie.
L’histoire d’Aphrodite Callipyge est beaucoup plus modeste. Elle ne détruit aucune cité. Elle ne lance pas mille navires sur la mer Égée. Mais elle repose sur le même principe : la beauté agit. Elle n’est pas décorative. Elle possède une efficacité presque magique.
Ce qui me touche, dans ces récits, c’est leur manière de prendre au sérieux les forces invisibles qui gouvernent les êtres humains. Les Grecs ne se moquaient pas de l’amour parce qu’il était irrationnel. Ils savaient précisément que sa puissance venait de là. Éros n’explique pas. Il frappe. Ensuite seulement, les hommes cherchent des raisons.
L’anecdote des deux sœurs le montre avec une clarté délicieuse. Un jeune homme croit simplement rendre un jugement. En réalité, il franchit un seuil. Il entre dans le territoire d’Aphrodite.
Une petite histoire pour comprendre une grande civilisation
Les grandes civilisations ne se comprennent pas seulement par leurs institutions, leurs guerres et leurs monuments. Elles se comprennent aussi par leurs petites histoires. Celles que l’on raconte après le repas, entre deux coupes de vin, lorsque les savants deviennent conteurs et que les dieux se rapprochent des hommes.
Aphrodite Callipyge appartient à cette catégorie précieuse. Elle n’a pas la grandeur tragique d’Antigone ni la splendeur épique de l’Iliade. Elle possède autre chose : une humanité immédiate. Elle nous fait sourire, puis réfléchir. Elle nous rappelle que les Grecs vivaient dans un monde où le corps, le désir, le rire et le sacré pouvaient encore se tenir dans la même pièce.
Bien sûr, il faut rester prudent. Nous ne savons pas exactement ce qu’il y a d’historique dans ce récit. Athénée rapporte une tradition déjà ancienne. Le temple, les sœurs, les frères, la scène elle-même appartiennent peut-être autant à la légende locale qu’à l’histoire vérifiable. Mais cette incertitude ne retire rien à l’intérêt du texte. Au contraire, elle lui donne cette saveur particulière des récits antiques, suspendus entre mémoire, folklore et érudition.
Dans cette histoire, deux jeunes femmes d’origine modeste demandent qu’on juge leur beauté. Deux jeunes hommes en tombent malades d’amour. Un sanctuaire naît peut-être de cette rencontre, du moins dans la tradition antique. Tout cela pourrait sembler dérisoire. Mais dans le miroir d’Aphrodite, même le détail le plus charnel peut devenir une porte vers l’invisible.
Et c’est peut-être là que réside le génie grec : avoir compris qu’un corps peut être une énigme, un désir une religion, et un sourire une forme de destin.
À retenir
- Aphrodite Callipyge signifie « Aphrodite aux belles fesses », une épiclèse liée à la beauté corporelle et au désir.
- L’histoire principale vient d’Athénée de Naucratis, auteur grec des IIe et IIIe siècles après Jésus-Christ.
- Deux filles d’un paysan de Syracuse auraient été aimées par deux frères après un étonnant jugement de beauté.
- Le récit doit être lu comme une tradition antique, peut-être mêlée de mémoire locale et de légende, non comme un fait historique pleinement vérifiable.
- La Fontaine a repris cette anecdote antique dans La Vénus Callipyge, preuve de sa longue postérité littéraire.
Sources
- Athénée de Naucratis, Les Deipnosophistes, livre XII, 2025, Les Belles Lettres.
- Clément d’Alexandrie, Le Protreptique, 1949, Sources Chrétiennes, Cerf.
- Jean de La Fontaine, La Vénus Callipyge, ou Conte tiré d’Athénée, édition Marty-Laveaux, Wikisource.
- Musée du Louvre, Vénus callipyge, site des collections.
- Ministère de la Culture, Base POP, Vénus callipyge.
- Remacle, Athénée, Les Deipnosophistes, livre XII, traduction française ancienne.
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