Le Dernier Voyage d’Ulysse : Tragédie d’un Héros Face à la Fatalité
En bref : Homère ne raconte pas la mort d’Ulysse. Dans la tradition posthomérique de la Télégonie, le héros est tué à Ithaque par Télégonos, le fils qu’il a eu avec Circé, qui le frappe sans reconnaître son père.
Un élève en cours me posa un jour cette question toute simple : « Comment meurt Ulysse ? » La réponse est plus mystérieuse qu’il n’y paraît. Car Homère ne raconte pas la mort du héros. À la fin de l’Odyssée, Ulysse est vivant : il a retrouvé Ithaque, Pénélope, Télémaque et son trône après vingt années d’absence.
Au chant XI de l’Odyssée, dans les ténèbres du monde des morts, le devin Tirésias lui annonce pourtant ce qui l’attend après son retour. Ulysse devra encore voyager et apaiser Poséidon avant de connaître, devenu vieux, une mort paisible. Une expression de cette prophétie demeure célèbre et difficile à interpréter : selon les traductions, cette mort doit venir « de la mer » ou au contraire survenir « loin de la mer ».
Mais la tradition grecque ne s’arrêta pas là.
Après Homère, un autre récit donna à Ulysse une fin beaucoup plus tragique. Il appartenait à la Télégonie, dernier poème du Cycle épique consacré à la guerre de Troie et à ses suites. L’œuvre elle-même a disparu, mais son histoire nous est connue grâce à des résumés et à des auteurs antiques postérieurs. Dans cette version, Ulysse ne meurt pas paisiblement entouré des siens : il est tué sans être reconnu par son propre fils, Télégonos, né de son union avec Circé.
Et c’est ici que commence la dernière Odyssée d’Ulysse.
Après tant d’années passées à lutter contre la mer, les monstres, les dieux et les hommes, le roi d’Ithaque allait découvrir que son dernier ennemi n’était ni Poséidon, ni un Cyclope, ni une armée étrangère. Il portait son propre sang.
Télégonos, le fils venu chercher son père
Note de lecture : les détails de décor et de mise en scène qui suivent relèvent d’une reconstruction narrative. Les sources antiques ne conservent que les grandes lignes du voyage de Télégonos vers Ithaque.
Un peu plus tard, des pêcheurs revinrent précipitamment des rivages pour rapporter une nouvelle inquiétante : un navire inconnu, porteur de voiles sombres, avait accosté dans une crique isolée. Sur le pont se tenait un jeune homme d’une stature imposante, ses vêtements ornés de motifs étrangers et une lance étincelante à la main. Ce voyageur, c’était Télégonos, né de l’union d’Ulysse et de la magicienne Circé. Toute sa vie, il avait été nourri des récits de sa mère sur son père, un héros qui avait combattu à Troie et bravé les tempêtes de Poséidon.
Télégonos avait grandi loin d’Ithaque, auprès de Circé, avec pour horizon les rivages mystérieux de l’île d’Ééa. Il connaissait le nom de son père bien avant d’en connaître le visage. Ulysse était pour lui une histoire racontée dans le soir, un homme devenu presque aussi lointain que les héros dont les poètes chantaient les exploits.
Puis vint le jour où le fils décida de retrouver le père. Il prit la mer.
Les sources antiques sont avares de détails sur ce voyage. La Télégonie, poème aujourd’hui perdu dont nous ne possédons plus que des résumés, raconte seulement l’essentiel : Télégonos atteignit finalement Ithaque sans savoir qu’il venait de poser le pied sur le royaume de son père. On peut imaginer son navire approchant lentement d’une côte inconnue, les collines pierreuses se détachant derrière les criques et les oliviers. Pour Télégonos, ce n’était encore qu’une île parmi tant d’autres. Il ignorait qu’à quelques pas de lui se trouvait l’endroit où avait commencé l’histoire d’Ulysse.
Le combat fatal entre Ulysse et Télégonos
La rencontre ne devait pourtant rien avoir des retrouvailles rêvées.
Selon la tradition conservée notamment par le récit attribué à Apollodore, Télégonos se mit à piller ou à emporter une partie du bétail de l’île. Les hommes d’Ithaque réagirent. Ulysse lui-même vint défendre ses terres. Le vieux roi ignorait l’identité de l’étranger. Télégonos ignorait celle de l’homme qui avançait vers lui. Ainsi se retrouvèrent face à face un père et son fils qui ne s’étaient jamais vus.
Le combat éclata.
Les sources ne nous donnent ni leurs paroles ni leurs pensées. Elles ne décrivent pas le bruit des armes ou les regards échangés. Mais elles nous livrent l’issue terrible de cette méprise. Télégonos était armé d’une lance dont l’extrémité portait l’aiguillon d’une raie. Au cours de l’affrontement, il en frappa Ulysse.
Le héros de Troie chancela.
Celui qui avait affronté le Cyclope, résisté aux Sirènes, traversé les tempêtes de Poséidon et retrouvé son royaume après vingt années d’absence venait d’être mortellement blessé devant sa propre demeure.
Et l’homme qui venait de le frapper était son fils.
La mort d’Ulysse et la prophétie de Tirésias
Il y avait dans cette mort une cruauté presque parfaite : Ulysse avait passé une grande partie de son existence à tenter de rentrer chez lui. Lorsqu’enfin il y était revenu, ce fut son propre passé, revenu par la mer sous les traits d’un fils inconnu, qui vint le chercher.
Reconstruction narrative : le ciel, les oiseaux et les réactions détaillées des personnages appartiennent ici à la mise en scène littéraire ; les sources antiques ne décrivent pas ces éléments.
Le ciel, jusque-là clair, sembla se voiler. Un vol d’oiseaux noirs surgit des arbres voisins, criant comme pour annoncer l’issue fatale. Le sang d’Ulysse s’écoulait lentement sur les pierres, tandis que Télégonos reculait d’un pas, stupéfait par l’horreur de son geste.
Le poids de la lance, encore dans ses mains, semblait insoutenable à Télégonos. Ce n’est qu’en entendant les murmures des gardes et les derniers soupirs d’Ulysse qu’il comprit. L’homme qu’il venait de frapper n’était pas un ennemi, mais son père. Le jeune homme tomba à genoux, les yeux écarquillés d’horreur. Toute sa vie, il avait rêvé de rencontrer cet homme, de l'appeler père. Et pourtant, le destin l’avait poussé à commettre l’irréparable.
Les sources antiques ne nous ont pas conservé les paroles échangées à cet instant. Elles ne nous disent pas davantage quel fut le dernier regard d’Ulysse lorsqu’il comprit qui venait de le frapper. Ici, le récit se tait presque au moment même où nous aimerions l’entendre parler.
On peut pourtant imaginer le silence qui suivit le combat.
Télégonos avait cherché son père à travers la mer. Il venait de le trouver au moment précis où il le perdait.
Lorsque l’identité des deux hommes fut révélée, la victoire n’avait plus aucun sens. L’étranger qu’Ulysse avait voulu repousser était son propre fils ; l’homme que Télégonos venait de frapper était celui dont il était parti à la recherche.
Le roi d’Ithaque mourut de sa blessure.
Et cette fin donnait à l’ancienne prophétie de Tirésias une résonance troublante. L’Odyssée annonçait à Ulysse une mort associée, dans une formule grecque difficile à interpréter, à la mer. La tradition posthomérique allait donner à cette obscurité une réponse terrible : la mort était finalement venue vers lui portée par un fils arrivé de la mer, armé de l’aiguillon d’un animal marin.
Le dernier voyage d’Ulysse vers l’île de Circé
La mort d’Ulysse ne mit pourtant pas immédiatement un terme au voyage de Télégonos.
Lorsque le jeune homme comprit l’identité de celui qu’il venait de tuer, il ne pouvait plus simplement reprendre la mer et abandonner derrière lui le corps de son père. La Télégonie conduisait désormais ses personnages vers une dernière traversée, presque comme si la mort d’Ulysse elle-même devait encore connaître une ultime Odyssée. Télégonos emporta avec lui le corps du roi. Pénélope et Télémaque quittèrent également Ithaque pour l’accompagner jusqu’à l’île d’Ééa, le mystérieux domaine de Circé.
On peut imaginer cet étrange navire s’éloignant lentement des côtes d’Ithaque. À son bord se trouvaient la femme qui avait attendu Ulysse pendant vingt années, le fils qui avait grandi dans son absence, et cet autre fils venu de la mer qui l’avait retrouvé trop tard. Au milieu d’eux reposait désormais celui autour duquel leurs destinées s’étaient nouées.
La mer reprenait Ulysse une dernière fois. Mais cette fois, le roi d’Ithaque ne tenait plus le gouvernail.
Selon le résumé antique de la Télégonie, le voyage s’acheva sur l’île de Circé. C’est là que le corps d’Ulysse fut finalement conduit, tandis que le destin de Pénélope, Télémaque, Télégonos et Circé prenait une tournure encore plus surprenante.
Après Ulysse : les étranges noces de la Télégonie
Ainsi s’achevait, dans la tradition de la Télégonie, l’un des prolongements les plus étranges de l’Odyssée.
La mort d’Ulysse n’était même pas le dernier étonnement réservé aux personnages qui lui avaient survécu. Sur l’île de Circé, le récit prenait une direction que le lecteur moderne pourrait presque croire inventée tant elle paraît déroutante : Télégonos épousait Pénélope, tandis que Télémaque épousait Circé. La magicienne accordait ensuite l’immortalité à ceux que cette dernière aventure avait réunis.
Ainsi, autour du corps d’Ulysse, les deux familles du héros finissaient-elles par se confondre : celle d’Ithaque, avec Pénélope et Télémaque, et celle née de son séjour auprès de Circé, avec Télégonos.
Mais les traditions antiques continuèrent encore d’enrichir cette histoire.
Plus tard, Hygin rapporte que de l’union de Télégonos et Pénélope serait né un fils nommé Italus. La tradition lui attribuait même un destin extraordinaire : son nom aurait été à l’origine de celui de l’Italie.
Mythe, généalogie et géographie finissaient ainsi par se rejoindre. Même après sa mort, Ulysse semblait condamné à voyager encore, non plus sur la mer, mais à travers les récits que les générations successives allaient bâtir autour de son nom.
À retenir
- Homère ne raconte pas la mort d’Ulysse dans l’Odyssée.
- La Télégonie, poème perdu du Cycle épique, raconte qu’Ulysse est tué involontairement par Télégonos, son fils né de Circé.
- Télégonos frappe Ulysse avec une lance munie de l’aiguillon d’une raie.
- Dans le résumé de Proclus, Télégonos conduit ensuite le corps d’Ulysse, Pénélope et Télémaque auprès de Circé.
- Les traditions postérieures ajoutent encore d’autres prolongements, notamment la naissance d’Italus dans le récit d’Hygin.
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Sources et bibliographie
Sources antiques et textes de référence
- Homère, L’Odyssée, chant XI, traduction de Philippe Jaccottet, La Découverte, édition 2026.
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, Épitomé, VII, 36-37 : mort d’Ulysse et reconnaissance de Télégonos.
- Proclus, résumé de la Télégonie, conservé dans la Chrestomathie.
- Hygin, Fables, 127 : traditions relatives à Télégonos, Pénélope et Italus.
Pour approfondir
- Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Presses universitaires de France.
- Timothy Gantz, Mythes de la Grèce archaïque, trad. Danièle Auger et Bernadette Leclercq-Neveu, Belin, 2004.
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