Julia Drusilla, Soeur de Caligula : Une vie tragique entre inceste, pouvoir et divinisation

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Reconstitution artistique de Julia Drusilla, fille de Germanicus et sœur de Caligula
Reconstitution artistique de Julia Drusilla, princesse de la dynastie julio-claudienne.

Julia Drusilla, fille de Germanicus et sœur de Caligula, mourut en 38 après J.-C. à seulement 21 ans. Les auteurs antiques accusent Caligula d’avoir entretenu avec elle une relation incestueuse, mais cette affirmation repose sur des récits hostiles et tardifs : aucun témoignage contemporain ne permet de la considérer comme un fait assuré. Sa déification après sa mort, en revanche, est solidement attestée.

Vous connaissez mon intérêt pour l’histoire des femmes. Beaucoup d’entre elles ne nous sont pourtant parvenues qu’à travers le regard des hommes qui les entouraient, et certaines semblent presque disparaître derrière la réputation d’un père, d’un mari ou d’un frère. Julia Drusilla appartient à cette catégorie. Née en 16 après J.-C. dans l’une des familles les plus prestigieuses de Rome, fille du populaire Germanicus et d’Agrippine l’Aînée, elle grandit au cœur de la maison julio-claudienne. Pourtant, lorsque son nom traverse les siècles, ce n’est presque jamais pour elle-même : Drusilla devient « la sœur de Caligula », puis la protagoniste silencieuse d’une accusation d’inceste que les auteurs antiques ont largement contribué à rendre célèbre.

Son histoire est donc double. Il y a ce que l’on peut établir : sa naissance dans une dynastie déchirée par les luttes de pouvoir, ses mariages, la place exceptionnelle donnée aux sœurs de Caligula au début de son règne, sa mort prématurée et sa spectaculaire divinisation. Puis il y a ce que les sources racontent, parfois plusieurs générations après les événements : les amours incestueuses, la jalousie maladive de l’empereur, la démesure et la folie. Pour retrouver Drusilla derrière cette brume, il faut accepter de raconter une histoire moins certaine, mais beaucoup plus intéressante : celle d’une femme dont la mémoire a été façonnée par la propagande, le scandale et le silence.

Une fille de Germanicus dans une famille brisée

Julia Drusilla naît en 16 après J.-C. Elle est l’une des filles de Germanicus et d’Agrippine l’Aînée, et appartient ainsi à la descendance d’Auguste. Son enfance commence sous les meilleurs auspices dynastiques : Germanicus est l’un des personnages les plus populaires de l’Empire, général victorieux sur le Rhin et héritier potentiel de Tibère. Mais sa mort à Antioche en 19 bouleverse brutalement la famille. Agrippine l’Aînée entre bientôt en conflit avec Tibère et surtout avec l’entourage de Séjan ; elle est finalement exilée, tandis que les frères aînés de Drusilla, Nero Caesar et Drusus Caesar, sont éliminés dans les luttes politiques des dernières années du règne. Gaius, le futur Caligula, survit. Les trois sœurs, Agrippine la Jeune, Drusilla et Julia Livilla, survivent elles aussi et deviennent d’autant plus précieuses pour l’avenir dynastique de la maison.

Il est tentant de transformer cette enfance en explication psychologique de tout ce qui suivra. L’ancien texte de cet article allait trop loin dans cette direction en présentant Caligula comme un homme ayant développé, à cause des persécutions subies par sa famille, une conception « tordue » de l’amour et de la possession. Nous ne pouvons pas le savoir. Ce que l’on peut dire, en revanche, est que les enfants de Germanicus ont grandi dans un monde où le lien familial était inséparable de la politique. Un mariage pouvait rapprocher deux lignages ; une naissance pouvait assurer la succession ; une sœur pouvait devenir un élément essentiel de la légitimité du prince. Lorsque Gaius accède au pouvoir en mars 37, ses sœurs ne sont donc pas seulement ses parentes : elles constituent avec lui ce qu’il reste de la branche de Germanicus.

Illustration artistique de Julia Drusilla dans la cour julio-claudienne

Mariages, dynastie et place des sœurs de Caligula

Sous Tibère, Drusilla épouse Lucius Cassius Longinus, ancien consul et membre d’une famille sénatoriale importante. Lorsque Caligula devient empereur en 37, cette union est rompue et Drusilla épouse Marcus Aemilius Lepidus, l’un des proches du nouveau prince. Les sources antiques transforment volontiers ce changement de mari en épisode passionnel : Suétone affirme que Caligula aurait arraché Drusilla à Longinus et l’aurait ensuite traitée comme son épouse légitime. Il faut pourtant séparer le fait de son interprétation. Le remariage est réel ; le motif amoureux ne peut pas être démontré. Et contrairement à ce que racontait auparavant cet article, Longinus n’est pas exécuté immédiatement parce qu’il aurait représenté un rival sentimental : Suétone le mentionne encore comme proconsul d’Asie peu avant la mort de Caligula, en 41.

Le début du règne révèle néanmoins l’importance publique exceptionnelle accordée aux trois sœurs. Suétone rapporte que leurs noms furent intégrés aux serments prêtés pour le salut du prince ; Dion Cassius ajoute qu’elles bénéficièrent de privilèges associés aux Vestales et purent assister aux jeux depuis les places impériales. Pendant la grave maladie de Caligula à l’automne 37, Suétone affirme même que Drusilla fut désignée comme héritière dans le testament impérial. Cette information est difficile à interpréter juridiquement, car le principat n’était pas un royaume transmissible comme un patrimoine privé, mais elle dit beaucoup de la visibilité dynastique acquise par Drusilla. À vingt ans à peine, elle se trouve installée au centre d’un dispositif politique où la famille de Germanicus sert de langage à la légitimité du nouveau régime.

Reconstitution artistique de Julia Drusilla à l’époque de Caligula

Caligula et Drusilla : que valent les accusations d’inceste ?

C’est ici que l’histoire devient plus trouble. Suétone, qui écrit plusieurs décennies après la mort de Caligula, affirme que l’empereur entretenait des relations incestueuses avec ses trois sœurs et qu’il aurait eu une préférence particulière pour Drusilla. Il précise qu’on « croyait » Gaius coupable d’avoir eu une relation sexuelle avec elle alors qu’ils étaient encore jeunes, puis raconte qu’il l’aurait publiquement traitée comme son épouse. Dion Cassius, qui écrit beaucoup plus tard encore, affirme de son côté que Gaius la traitait comme une concubine. Ces textes existent et il serait artificiel de les faire disparaître. Mais ils doivent être lus pour ce qu’ils sont : des récits composés après l’assassinat d’un empereur dont la mémoire avait été profondément noircie et dans lesquels l’inceste, la démesure sexuelle et la violation des normes familiales servent aussi à représenter le mauvais prince.

La prudence moderne est donc indispensable. L’étude classique de Susan Wood sur Drusilla et les sœurs de Caligula confronte précisément les historiens antiques aux monnaies, aux portraits et aux honneurs publics accordés aux princesses, et montre combien la tradition littéraire hostile a modelé leur image. Aucune preuve contemporaine indépendante ne permet d’établir avec certitude une relation sexuelle entre Caligula et Drusilla. Cela ne signifie pas qu’elle soit impossible, seulement qu’elle demeure une accusation transmise par nos sources et non un fait directement démontré. De la même manière, nous ne savons rien des sentiments de Drusilla. Si une relation incestueuse a réellement existé, les textes ne nous donnent aucun moyen sérieux de déterminer les circonstances, le consentement ou la contrainte. Faire d’elle avec certitude une amante passionnée serait une invention ; la présenter avec la même certitude comme une victime d’une relation dont nous ne pouvons même pas prouver l’existence le serait également.

Illustration artistique évoquant Julia Drusilla et la cour de Caligula

La mort de Drusilla et le deuil imposé à Rome

Le 10 juin 38, Julia Drusilla meurt à seulement 21 ans. Les sources antiques ne permettent pas d’établir avec certitude la cause de sa mort. L’ancien article évoquait un empoisonnement possible par des ennemis politiques ; cette hypothèse n’est pas suffisamment documentée pour être conservée. Ce que les textes décrivent avec beaucoup plus de précision est la réaction de Caligula. Dion Cassius rapporte que Marcus Aemilius Lepidus, le mari de Drusilla, prononça l’éloge funèbre, tandis que sa sœur reçut des funérailles publiques. Suétone insiste de son côté sur la violence du deuil impérial : le prince aurait quitté Rome, traversé la Campanie et gagné Syracuse sans se couper les cheveux ni se raser. Les deux auteurs décrivent également des mesures de deuil extraordinairement contraignantes imposées à la population.

Il faut là encore conserver une distance avec le théâtre sombre construit par nos narrateurs, mais la disparition de Drusilla fut incontestablement un événement politique. Selon Dion, les prétoriens, les chevaliers et de jeunes nobles participèrent aux cérémonies funéraires. La princesse ne quittait donc pas seulement une famille endeuillée : elle quittait une place publique soigneusement construite depuis le début du règne. Sa mort interrompait aussi une possibilité dynastique. Caligula n’avait alors aucun fils survivant et venait de faire de sa sœur l’une des figures les plus visibles de la maison impériale. Dans une Rome où la stabilité du pouvoir reposait encore largement sur le prestige du sang augustéen, la disparition d’une fille de Germanicus ne pouvait être une affaire privée.

Reconstitution artistique de Julia Drusilla, morte en 38 après J.-C.

Diva Drusilla Panthea : une princesse devenue déesse

La mort ne fait pas disparaître Drusilla de la scène impériale. Elle la transforme. Dion Cassius rapporte que le Sénat lui accorda les honneurs de la divinisation : une effigie d’or devait être placée dans la Curie, une statue élevée dans le temple de Vénus au Forum, et un collège de vingt prêtres, hommes et femmes, devait desservir son culte. Son anniversaire reçut également des célébrations publiques. Elle prit le nom de Panthea, « toutes les déesses », tandis que son frère continua de jurer par sa divinité. Le récit de Dion ajoute même un épisode presque trop romain pour ne pas être raconté : le sénateur Livius Geminius aurait juré avoir vu Drusilla monter au ciel et converser avec les dieux ; Caligula le récompensa d’un million de sesterces. Derrière l’anecdote, probablement chargée d’ironie chez Dion, apparaît un mécanisme très sérieux de la religion impériale : faire reconnaître publiquement l’apothéose d’un membre de la maison régnante.

Cette consécration donne à Drusilla une place singulière dans l’histoire des femmes de la famille impériale. La déification officielle de Livie à Rome n’interviendra qu’en 42, sous Claude. Drusilla, morte quatre ans plus tôt, devient ainsi l’une des premières femmes de la maison impériale à recevoir un culte divin officiel au cœur du pouvoir romain. Il ne faut cependant pas réduire cette décision à la folie ou à une passion incestueuse de Caligula, comme le faisaient volontiers les récits anciens et certaines biographies populaires. Les travaux modernes y voient aussi une opération dynastique : transformer la fille de Germanicus en divinité revenait à sacraliser la famille même dont Gaius tirait une grande partie de sa légitimité. Le chagrin du frère et la politique de l’empereur peuvent parfaitement avoir coexisté.

Reconstitution artistique de Diva Drusilla après sa déification

Drusilla, une voix absente des sources

Après sa mort, l’histoire de la famille continue de se briser. Marcus Aemilius Lepidus est exécuté en 39 après avoir été accusé de complot ; Agrippine la Jeune et Julia Livilla sont exilées. Caligula donnera plus tard le nom de Julia Drusilla à sa propre fille. Puis, en janvier 41, il est assassiné avec son épouse Caesonia et leur enfant. Dans les récits qui suivent, la sœur morte en 38 devient une pièce supplémentaire du dossier dressé contre le prince : l’inceste expliquerait son immoralité, la déification prouverait sa démesure, le deuil montrerait son dérèglement. À force de regarder Drusilla uniquement à travers Caligula, on finit pourtant par la faire disparaître.

C’est probablement là que réside le véritable tragique de son histoire. Nous connaissons les honneurs qu’on lui accorda, les hommes auxquels elle fut mariée, les accusations sexuelles qui furent placées autour d’elle et les cérémonies organisées après sa mort ; nous ne connaissons presque rien de ce qu’elle pensa. Aucun texte ne nous livre sa voix. Nous ne savons pas comment elle vécut la destruction progressive de sa famille sous Tibère, son premier mariage, son remariage, l’accession de son frère à l’Empire ou sa propre élévation politique. La prudence historique ne consiste donc pas à rendre son récit moins vivant, mais à laisser visibles ces absences. Julia Drusilla n’est ni seulement l’amante scandaleuse inventée par la tradition, ni automatiquement la victime passive que notre époque pourrait être tentée de reconstruire. Elle fut une jeune femme de la maison julio-claudienne, placée au cœur du pouvoir pendant quelques mois, puis transformée après sa mort en déesse et, plus tard encore, en personnage d’un des plus célèbres récits noirs de l’histoire romaine.

Illustration artistique de Julia Drusilla dans la Rome impériale
Derrière les récits consacrés à Caligula, la voix de Drusilla demeure presque entièrement perdue.

À retenir

  • Julia Drusilla naît en 16 après J.-C. dans la famille de Germanicus et d’Agrippine l’Aînée et meurt le 10 juin 38, à 21 ans.
  • Elle épouse d’abord Lucius Cassius Longinus, puis Marcus Aemilius Lepidus après l’accession de Caligula au pouvoir.
  • Caligula accorde à ses trois sœurs une visibilité dynastique inhabituelle ; selon Suétone, Drusilla figure même dans son testament pendant sa maladie de 37.
  • Suétone et Dion Cassius accusent Caligula d’avoir entretenu une relation incestueuse avec Drusilla, mais ces récits tardifs et hostiles ne constituent pas une preuve contemporaine de cette relation.
  • La déification de Drusilla après sa mort est, elle, bien attestée : Dion Cassius décrit son culte, ses prêtres, ses statues et son titre de Panthea.
  • Les sources ne nous permettent pas de connaître les pensées de Drusilla ni de reconstituer avec certitude la nature de sa relation personnelle avec son frère.

Pour aller plus loin

Julia Drusilla appartient à une longue série de femmes romaines dont la mémoire a été façonnée par les récits masculins, les scandales politiques et les attentes morales de leur époque. Vous pouvez poursuivre cette exploration avec Paulina, Faustine la Jeune, Lucrèce ou Clélie. Retrouvez également les autres histoires de femmes et les articles consacrés à Rome sur Le Site de l’Histoire.

Sources et bibliographie

Sources antiques

Études modernes

  • Susan Wood, « Diva Drusilla Panthea and the Sisters of Caligula », American Journal of Archaeology, vol. 99, n° 3, 1995, p. 457-482 : article.
  • Anthony A. Barrett, Caligula: The Abuse of Power, 2e éd., Routledge, 2015 : présentation de l’éditeur.
  • Aloys Winterling, Caligula: A Biography, University of California Press, 2011 : présentation de l’éditeur.

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Les illustrations ont été générées par intelligence artificielle pour servir le propos historique et afin d’aider à l’immersion. Elles ont été réalisées par l’auteur et sont la propriété du Site de l’Histoire. Toute reproduction nécessite une autorisation préalable par e-mail.

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