Le monument cruciforme de Manishtushu : un fake antique qui réécrit l’Histoire

Lecture : quelques minutes

Le monument cruciforme de Manishtushu, faux néo-babylonien de Sippar, révèle comment les scribes de l’Antiquité manipulaient déjà l’Histoire et la mémoire.

Une pierre noire, quelques dizaines de centimètres de hauteur et des centaines de signes cunéiformes. À première vue, rien qui puisse rivaliser avec les colosses assyriens ou les grandes stèles royales de Mésopotamie. Pourtant, derrière les douze faces du monument cruciforme de Manishtushu se cache une extraordinaire énigme historique : celle d’un roi mort depuis plus de mille cinq cents ans que des scribes babyloniens firent parler de nouveau.

Une pierre noire qui avait quinze siècles de trop

Dans les collections du British Museum est conservé un étrange objet de pierre noire. Il n’a ni les dimensions imposantes d’une stèle royale, ni la majesté des grands taureaux androcéphales d’Assyrie, ni même cette beauté immédiatement reconnaissable qui attire les visiteurs vers certains chefs-d’œuvre de l’Orient ancien. Il mesure à peine une vingtaine de centimètres. Pourtant, lorsqu’on tourne autour de lui ou que l’on observe son plan, sa forme devient singulière : sa section dessine une croix et ses nombreuses faces sont couvertes de centaines de signes cunéiformes. C’est cette forme qui lui vaut son nom moderne de monument cruciforme de Manishtushu. La croix, naturellement, n’a ici aucune signification chrétienne. Elle résulte simplement de la forme donnée à la pierre.

L’objet, conservé sous le numéro d’inventaire BM 91022, porte sur ses douze faces quelque 346 lignes d’écriture cunéiforme. Elles prétendent nous ramener au XXIIIe siècle avant notre ère, à l’époque où les souverains d’Akkad dominaient une grande partie de la Mésopotamie. Le personnage qui parle à travers cette pierre n’est pas n’importe qui : Manishtushu, fils de Sargon d’Akkad, l’un des souverains de la première grande puissance impériale mésopotamienne. Le texte présente le roi comme un bienfaiteur du sanctuaire de Shamash à Sippar. Il évoque des travaux réalisés pour le temple ainsi que des donations et des avantages accordés à son personnel.

Tout paraît alors presque idéal. Un roi très ancien, un grand sanctuaire, une inscription royale et un objet retrouvé dans les ruines mêmes de Sippar. Pour un historien, c’est le genre de découverte qui pourrait faire battre le cœur un peu plus vite. Seulement voilà : Manishtushu n’a presque certainement jamais fait graver cette pierre. Et c’est précisément à cet instant que le monument devient fascinant.

Plus de quinze siècles pourraient séparer le souverain dont il porte le nom des hommes qui l’ont réellement fabriqué. Tout indique que les auteurs appartenaient à un milieu de scribes particulièrement érudit, vraisemblablement lié au temple de Shamash. Ils produisirent une composition destinée à paraître ancienne, utilisant des formes d’écriture archaïsantes et la mémoire prestigieuse des rois d’Akkad. Leur objectif n’était évidemment pas de tromper les archéologues du XIXe siècle. Il s’agissait de convaincre des hommes de leur propre époque.

Cette petite pierre noire n’est donc pas seulement un témoignage de la Mésopotamie antique. Elle nous entraîne dans quelque chose de beaucoup plus troublant : une enquête sur la manière dont l’Histoire pouvait déjà être utilisée, transformée et instrumentalisée dans l’Antiquité.

Manishtushu, roi d’Akkad entre histoire et mémoire

Dans l’ombre immense de Sargon d’Akkad

Pour comprendre pourquoi des scribes voulurent emprunter son nom, il faut d’abord retrouver le véritable Manishtushu. Nous sommes au XXIIIe siècle avant notre ère. Quelques décennies auparavant, Sargon d’Akkad avait profondément transformé l’équilibre politique de la Mésopotamie. Sa capitale, Agadé ou Akkad, n’a toujours pas été localisée avec certitude par l’archéologie, mais son pouvoir s’imposa progressivement à de nombreuses cités mésopotamiennes. Les souverains de la dynastie d’Akkad constituèrent un ensemble territorial exceptionnel pour l’époque, étendant leur influence sur le Sud mésopotamien, la vallée du Tigre, une partie de la Haute Mésopotamie et des régions situées vers le plateau iranien.

Après Sargon viennent ses fils. La succession exacte a fait l’objet de discussions dans les traditions royales mésopotamiennes, mais la chronologie généralement retenue place d’abord Rimush, puis Manishtushu. Selon la chronologie adoptée par le musée du Louvre, ce dernier règne approximativement entre 2269 et 2255 av. J.-C. Comme souvent pour une période aussi reculée, ces dates restent des reconstructions modernes et ne doivent pas être envisagées avec la précision d’une chronologie contemporaine.

Manishtushu appartient en tout cas à une famille devenue légendaire. Son père Sargon traversera les siècles sous la forme du conquérant fondateur. Plus tard, Naram-Sîn deviendra l’une des figures les plus spectaculaires de l’histoire mésopotamienne. Sous son règne apparaît même une véritable divinisation du souverain, visible notamment dans sa titulature et dans certaines représentations royales. Entre ces deux géants de la mémoire mésopotamienne se trouve Manishtushu, aujourd’hui moins célèbre mais dont le nom demeura suffisamment prestigieux pour être encore invoqué plus d’un millénaire après sa mort.

Le véritable Manishtushu a laissé des traces

Tout n’est évidemment pas faux dans cette histoire. Manishtushu a réellement existé et des témoignages authentiques appartenant à son époque sont connus. Le musée du Louvre conserve notamment le célèbre obélisque de Manishtushu, retrouvé à Suse. Son impressionnante inscription, répartie sur des centaines de cases, constitue l’une des principales sources concernant les acquisitions de terres sous le règne du souverain et renseigne sur les rapports entre propriété, pouvoir royal et élites à l’époque d’Akkad.

Plusieurs statues identifiées ou attribuées à Manishtushu ont également été retrouvées à Suse. Leur histoire est parfois complexe. Certaines furent transportées plusieurs siècles après leur création et reçurent de nouvelles inscriptions, notamment à l’époque élamite. Une statue conservée au Louvre porte ainsi une inscription ajoutée au XIIe siècle av. J.-C. par le roi Shutruk-Nahhunte. Ces déplacements et réemplois montrent d’ailleurs qu’en Mésopotamie et en Élam, les monuments anciens pouvaient eux-mêmes devenir des trophées, des objets de mémoire ou des instruments de légitimation.

Cela modifie notre regard sur le monument cruciforme. Ses auteurs n’ont pas choisi Manishtushu au hasard. Ils se sont tournés vers un souverain historiquement réel, appartenant à une dynastie prestigieuse et dont la mémoire avait survécu pendant des siècles. Des inscriptions anciennes étaient encore copiées, étudiées et conservées par les milieux savants mésopotamiens.

Pour fabriquer un passé crédible, il était beaucoup plus efficace de s’appuyer sur un véritable roi que d’en inventer un.

Le monument cruciforme découvert à Sippar

Hormuzd Rassam et les ruines du temple de Shamash

En 1881, Hormuzd Rassam mène des recherches sur le site d’Abu Habba, identifié à l’antique Sippar, dans l’actuel Irak. Rassam mérite que l’on s’arrête un instant sur lui. Né à Mossoul, il avait commencé sa carrière auprès d’Austen Henry Layard avant de jouer lui-même un rôle considérable dans les grandes découvertes archéologiques du Proche-Orient au XIXe siècle. Son parcours rappelle combien l’histoire de l’archéologie mésopotamienne fut plus complexe que le récit simplifié de quelques explorateurs occidentaux découvrant seuls les civilisations disparues de l’Orient.

Sippar était l’une des grandes cités religieuses de Babylonie. Son dieu principal était Shamash, le dieu Soleil, mais également l’une des grandes divinités mésopotamiennes associées à la justice. Son sanctuaire, l’Ebabbar, dont le nom est traditionnellement traduit par « Maison brillante », avait traversé les dynasties et les siècles. Les souverains successifs restaurèrent ses bâtiments, y déposèrent des inscriptions et confirmèrent ses richesses.

C’est dans ou à proximité d’une pièce du temple de Shamash que Rassam mit au jour le monument cruciforme. Le contexte était presque trop parfait : une inscription attribuée à un ancien bienfaiteur du dieu reposait au cœur même du sanctuaire qu’elle prétendait avoir enrichi.

Douze faces pour fabriquer l’ancienneté

La pierre est remarquable par son architecture. Sa section cruciforme crée douze surfaces couvertes d’écriture. Le texte produit lui-même une impression volontaire d’ancienneté. Les scribes connaissent suffisamment les traditions anciennes pour donner à leur composition les apparences d’un document remontant à une époque reculée.

Cette dimension est importante, car les anciens Mésopotamiens entretenaient eux-mêmes un rapport savant avec leur passé. Les scribes recopiaient des inscriptions, des œuvres littéraires, des listes lexicales ou des compositions religieuses vieilles parfois de plusieurs siècles. Les bibliothèques de temples étaient ainsi de véritables conservatoires de la mémoire écrite.

Longtemps, il parut donc possible d’imaginer que le monument cruciforme constituait au moins la copie tardive d’un document authentique beaucoup plus ancien. Mais plus les spécialistes étudièrent le texte, plus un malaise apparut. Cette antiquité semblait avoir été construite avec un peu trop d’application.

Que raconte le monument cruciforme de Manishtushu ?

Manishtushu, bienfaiteur du dieu Shamash

Le texte fait parler le souverain à la manière d’un roi antique. Il évoque le sanctuaire de Shamash, des travaux qui y auraient été accomplis et surtout d’importantes donations. Manishtushu y apparaît comme un roi pieux, généreux envers le dieu et attentif aux intérêts de son temple.

Dans la Mésopotamie antique, un temple ne doit jamais être imaginé seulement comme un édifice religieux où quelques prêtres accompliraient des cérémonies. Un grand sanctuaire constitue également une institution économique. Il peut posséder des terres, gérer des ressources, employer ou entretenir de nombreux dépendants, recevoir des produits agricoles et administrer d’importants biens. Une donation royale accordée à un temple possède donc une dimension matérielle et politique considérable.

Voilà pourquoi le contenu du monument cruciforme est beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît. Le texte ne se contente pas d’expliquer qu’un roi très ancien aurait honoré Shamash. Il affirme en substance que des droits, des avantages et des dotations du sanctuaire de Sippar possédaient une origine royale extrêmement ancienne.

Quand la mémoire devient un argument juridique et politique

Imaginons maintenant que nous ne soyons plus au XXIIIe siècle, mais au VIe siècle avant notre ère. L’empire d’Akkad appartient alors à un passé vieux de plus de quinze siècles. Pour un Babylonien de l’époque de Nabuchodonosor II ou de Nabonide, Sargon et Manishtushu étaient déjà des hommes de l’Antiquité.

Pourtant, leurs noms n’avaient pas disparu. Les érudits babyloniens connaissaient les anciens souverains, copiaient certaines de leurs inscriptions et manipulaient une immense tradition écrite. Des rois eux-mêmes faisaient rechercher les traces de leurs prédécesseurs lorsqu’ils restauraient des monuments. Nabonide, dernier roi de Babylone, est particulièrement célèbre pour son intérêt envers les constructions, inscriptions et dépôts de fondation des anciens souverains.

Dans un monde où l’ancienneté pouvait être synonyme d’autorité, attribuer un droit à Manishtushu revenait à l’enraciner dans un passé presque immémorial. Le passé n’était plus seulement raconté. Il devenait un argument.

Pourquoi les assyriologues ont-ils compris qu’il s’agissait d’un faux ?

Les anachronismes qui trahissent les scribes

Peu à peu, le magnifique édifice commença à se fissurer. Les spécialistes de la langue akkadienne relevèrent dans le texte des éléments difficiles à concilier avec une authentique inscription royale du IIIe millénaire av. J.-C. Certains usages linguistiques et certaines formulations appartenaient à des périodes plus tardives. L’écriture cherchait à reproduire une forme ancienne du cunéiforme, mais cette imitation elle-même finissait par révéler la main de scribes connaissant l’Antiquité sans véritablement lui appartenir.

Le contexte archéologique renforçait les soupçons. Le monument avait été trouvé dans un environnement très postérieur au règne de Manishtushu, lié aux phases tardives du temple de Shamash. Pris isolément, cet argument ne suffirait évidemment pas. Un objet du IIIe millénaire aurait parfaitement pu être conservé, déplacé ou réutilisé durant plus d’un millénaire. Les Mésopotamiens conservaient réellement des objets très anciens.

Mais lorsqu’aux données archéologiques viennent s’ajouter les anomalies linguistiques, paléographiques et historiques, l’hypothèse change. Le monument n’est plus simplement un objet ancien transmis au fil des siècles. Il apparaît comme une composition beaucoup plus tardive volontairement attribuée à un souverain d’Akkad.

L’art savant de fabriquer un document ancien

C’est ici que l’affaire devient particulièrement passionnante. Les auteurs du monument n’ont pas créé un faux grossier. Tout indique au contraire qu’ils appartenaient à un milieu de lettrés particulièrement cultivé. Ils disposaient d’une connaissance réelle des traditions relatives aux rois d’Akkad et maîtrisaient suffisamment les formes anciennes de l’écriture pour tenter d’en reproduire l’apparence.

Les recherches modernes ont consolidé cette interprétation. L’étude de F. N. H. al-Rawi et Andrew George publiée en 1994 classe clairement le monument parmi les compositions royales fictives conservées à Sippar. En 2016, Irving Finkel et Alexandra Fletcher ont rouvert le dossier à partir notamment des archives originales d’Hormuzd Rassam et montré que plusieurs idées longtemps admises concernant le monument devaient être réévaluées.

L’attribution exacte et la date précise de fabrication restent sujettes à discussion. La prudence est ici indispensable. La recherche moderne situe généralement l’objet dans un contexte néo-babylonien, probablement au cours du Ier millénaire et vraisemblablement dans l’environnement savant de Sippar. En revanche, nous ne connaissons ni le nom de son auteur ni le moment exact où la décision fut prise de fabriquer un tel texte.

C’est une distinction fondamentale. Nous pouvons affirmer avec une forte confiance que le monument n’est pas une authentique inscription royale de Manishtushu. Nous sommes beaucoup moins bien renseignés lorsqu’il s’agit de reconstruire les circonstances exactes de sa fabrication.

L’Histoire gagne souvent en solidité lorsqu’elle accepte de prononcer ces quelques mots : nous ne savons pas exactement.

Pourquoi fabriquer un faux au nom d’un roi mort depuis quinze siècles ?

Donner de l’ancienneté aux droits du temple de Shamash

L’explication la plus convaincante se trouve dans le contenu même du texte. Le monument fournit au temple de Shamash un précédent royal extraordinairement ancien pour les privilèges qu’il revendique. Al-Rawi et Andrew George ont souligné que les textes de cette nature semblent avoir été créés pour fournir la preuve d’un précédent historique et soutenir les revendications de ceux qui les produisaient.

Le mécanisme est remarquablement familier à l’historien. Lorsqu’un droit présent est contesté, une manière particulièrement efficace de le renforcer consiste à démontrer qu’il existe depuis très longtemps. L’ancienneté devient alors une forme de légitimité.

L’histoire européenne possède ses propres exemples. Des établissements religieux médiévaux ont produit, modifié ou utilisé des chartes destinées à renforcer leurs droits. La fameuse Donation de Constantin, rédigée plusieurs siècles après l’empereur auquel elle était attribuée, prétendait que Constantin avait accordé au pape Sylvestre d’immenses prérogatives. Le contexte est naturellement très différent de celui de Sippar, mais le procédé intellectuel est comparable : convoquer un souverain prestigieux du passé pour donner davantage d’autorité à une revendication présente.

Il serait toutefois imprudent de parler d’un mensonge destiné à protéger une « vérité » institutionnelle. Nous ignorons si les avantages revendiqués par le temple correspondaient à des droits réellement hérités d’une tradition très ancienne. Il vaut mieux définir le monument pour ce qu’il paraît avoir été : un faux destiné à donner ancienneté et autorité à une revendication institutionnelle.

Le monument a-t-il été fabriqué sous Nabonide ?

Une hypothèse particulièrement séduisante rapproche parfois le monument du contexte politique du règne de Nabonide, dernier souverain de l’empire néo-babylonien entre 556 et 539 av. J.-C. Le roi manifeste un intérêt exceptionnel pour le passé mésopotamien, restaure de nombreux sanctuaires et recherche volontiers les inscriptions de souverains très anciens. Des documents provenant du temple de Shamash témoignent en outre de ses interventions à Sippar.

Il serait tentant d’imaginer les responsables de l’Ebabbar cherchant à rappeler au roi qu’un prestigieux souverain d’Akkad avait jadis couvert leur dieu de bienfaits. Certains chercheurs ont effectivement envisagé un contexte de ce genre. Mais nous devons résister à la tentation de transformer une hypothèse séduisante en scène historique certaine.

Nous ne savons pas si quelques prêtres se réunirent un soir dans une pièce du sanctuaire pour décider de fabriquer leur document. Nous ne connaissons pas les discussions qui précédèrent sa rédaction. Nous ne savons même pas avec certitude si l’objectif précis était de convaincre Nabonide lui-même.

Cette scène serait merveilleuse dans un roman historique. Elle dépasse ce que les sources permettent actuellement d’affirmer.

Et cette frontière entre ce qu’il est permis d’imaginer et ce qu’il est possible de démontrer est précisément celle que l’historien doit constamment surveiller.

Un faux devenu une extraordinaire source historique

Le mensonge n’annule pas le document

La première réaction devant un faux consiste souvent à vouloir l’écarter. Le document ment, donc le document ne vaut rien.

Ce serait une erreur.

Le monument cruciforme est faux si nous lui posons cette question : « Manishtushu a-t-il réellement fait fabriquer cet objet au XXIIIe siècle av. J.-C. et accordé exactement les privilèges qui y sont décrits ? » Nous ne pouvons pas utiliser l’inscription comme une preuve directe de ces événements.

Mais changeons maintenant la question : « Que nous apprend cet objet sur les savants, les temples et la culture historique de la Babylonie du Ier millénaire av. J.-C. ? »

Soudain, la pierre devient extraordinairement bavarde. Elle révèle une société consciente de la profondeur de son propre passé. Elle montre des scribes capables d’étudier des traditions anciennes, d’imiter des états plus archaïques de l’écriture et d’utiliser l’autorité des anciens souverains. Elle témoigne du prestige considérable conservé par la dynastie d’Akkad bien plus d’un millénaire après sa disparition.

Le faux document de Manishtushu devient ainsi une authentique source sur la culture historique de la Babylonie tardive.

Le paradoxe est magnifique.

Le genre de document que j’aimerais poser devant mes élèves

C’est probablement pour cela que ce monument me plaît autant. Lorsque l’on enseigne l’Histoire, on passe énormément de temps à rappeler qu’un document n’est jamais une fenêtre parfaitement transparente ouverte sur le passé. Il possède un auteur, un contexte, une intention, un destinataire. Pourtant, lorsqu’une tablette porte une inscription antique ou qu’une chronique médiévale affirme quelque chose avec assurance, nous sommes spontanément tentés de croire qu’elle « raconte ce qui s’est passé ».

J’imagine volontiers poser la photographie du monument cruciforme devant mes élèves sans leur expliquer immédiatement ce qu’il est.

« Vous êtes historiens. Que pouvez-vous affirmer ? »

Ils commenceraient sans doute par regarder la légende, identifier Manishtushu, replacer Akkad sur une carte, rechercher Shamash et Sippar. Puis viendrait une deuxième question, beaucoup plus dangereuse :

« Comment savez-vous que ce monument date réellement de Manishtushu ? »

À partir de cet instant, tout changerait. Il faudrait étudier l’écriture, le vocabulaire, le contexte de découverte, comparer cette inscription avec d’autres documents et chercher les anachronismes. L’objet ne serait plus seulement quelque chose à apprendre. Il deviendrait quelque chose à interroger.

Voilà l’une des raisons pour lesquelles j’aime profondément l’histoire ancienne. Les civilisations disparues semblent d’abord tellement éloignées de nous que nous avons tendance à les figer dans une sorte de brouillard majestueux. Puis une petite pierre noire apparaît et nous rappelle brutalement que ces hommes argumentaient, négociaient, conservaient leurs archives, invoquaient des précédents et savaient parfaitement qu’un document ancien pouvait donner une autorité formidable à une revendication présente.

Ils étaient loin de nous.

Et soudain, ils ne le sont plus tellement.

Quelle part de vérité se cache dans le faux ?

Une dernière question demeure pourtant ouverte. La falsification signifie-t-elle que tout le contenu du monument a été inventé ?

Nous devons ici être particulièrement prudents. Le faux ne surgit pas du néant : il utilise un souverain historique, un sanctuaire réel et une connaissance savante des traditions anciennes pour construire son apparence d’authenticité. Certains chercheurs ont envisagé la possibilité que ses auteurs aient disposé de traditions ou même d’inscriptions plus anciennes concernant Manishtushu. D’autres ont été beaucoup plus sceptiques et ont considéré que la composition avait pu être élaborée de manière beaucoup plus libre.

Il est donc impossible d’utiliser les donations racontées par le monument comme des informations certaines sur le règne de Manishtushu sans confirmation par d’autres sources.

Mais la question elle-même est vertigineuse : combien de passé authentique peut survivre à l’intérieur d’un document composé plus de mille ans après les événements qu’il prétend raconter ?

Nous n’avons pas de réponse définitive.

Et c’est justement dans cet espace d’incertitude que commence véritablement le travail de l’historien.

Conclusion : la pierre qui ment et l’Histoire qu’elle révèle

Le monument cruciforme de Manishtushu semble avoir été conçu pour donner à un discours tardif l’autorité d’une antiquité prestigieuse. Et pourtant, il nous transmet aujourd’hui une vérité que ses auteurs n’avaient probablement jamais imaginé révéler. Ils voulaient orienter notre regard vers le XXIIIe siècle avant notre ère ; ils nous ont finalement ouvert une fenêtre sur la culture savante de la Babylonie du Ier millénaire. Ils voulaient faire parler Manishtushu ; nous entendons désormais derrière lui les scribes de Sippar. Ils voulaient associer les privilèges du temple de Shamash à un lointain souverain d’Akkad ; ils ont laissé un témoignage extraordinaire sur la puissance que les sociétés humaines accordent à leur propre passé.

C’est peut-être cela qui me touche le plus dans cet objet. L’Histoire ne consiste pas simplement à retrouver ce qui s’est produit. Elle consiste également à comprendre ce que les générations successives ont voulu faire de ce qui s’était produit. Une statue peut être déplacée. Une inscription peut être recopiée. Une mémoire peut être embellie. Une tradition peut devenir légende. Un document peut même être fabriqué.

Il reste alors à l’historien ce geste minuscule mais essentiel : regarder la pierre une seconde fois. Ne plus seulement lui demander ce qu’elle raconte, mais lui demander pourquoi elle le raconte.

Et parfois, comme avec le monument cruciforme de Manishtushu, c’est au moment précis où une source cesse de pouvoir être prise au pied de la lettre qu’elle commence véritablement à raconter l’Histoire.

À retenir

Sources

Sources anciennes et archéologiques

  • Monument cruciforme de Manishtushu, époque néo-babylonienne probable, British Museum, BM 91022, British Museum.
  • Manishtushu, Obélisque de Manishtushu, XXIIIe siècle av. J.-C., musée du Louvre, SB 20, musée du Louvre.

Ouvrages et études modernes

  • Pascal Richet, Des savants et des dieux. I. De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science, 2025, Les Belles Lettres, Les Belles Lettres.
  • Alain Schnapp, Ruines. Essai de perspective comparée, 2015, Les Presses du réel, Les Presses du réel.
  • Francis Joannès, La Mésopotamie au Ier millénaire avant J.-C., 2000, Armand Colin, Ministère de la Culture.
  • Bertrand Lafont, Aline Tenu, Philippe Clancier et Francis Joannès, La Mésopotamie. De Gilgamesh à Artaban, 3300-120 av. J.-C., 2017, Belin, collection « Mondes anciens », Bibliothèque nationale de France.
  • F. N. H. al-Rawi et Andrew R. George, « Tablets from the Sippar Library III. Two Royal Counterfeits », 1994, Iraq, vol. 56, Cambridge University Press, SOAS University of London.
  • Irving Finkel et Alexandra Fletcher, « Thinking outside the Box: The Case of the Sun-God Tablet and the Cruciform Monument », 2016, Bulletin of the American Schools of Oriental Research, vol. 375, University of Chicago Press.

Sources internet

  • Cécile Michel, « Faux antiques. Les scribes mésopotamiens déjà faussaires ? », 2018, CNRS Le Journal, CNRS Le Journal.
  • Musée du Louvre, « Obélisque de Manishtushu », Collections du Louvre, musée du Louvre.
  • Musée du Louvre, « Statue du roi Manishtushu d’Akkad », Collections du Louvre, musée du Louvre.
  • SOAS University of London, F. N. H. al-Rawi et Andrew George, « Tablets from the Sippar Library III. Two Royal Counterfeits », dépôt institutionnel, SOAS University of London.
  • University of Chicago Press, Irving Finkel et Alexandra Fletcher, « Thinking outside the Box: The Case of the Sun-God Tablet and the Cruciform Monument », 2016, BASOR, University of Chicago Press.

Retrouvez-nous sur : Logo Facebook Logo Instagram Logo X (Twitter) Logo Pinterest

Les illustrations ont été générées par intelligence artificielle pour servir le propos historique et afin d’aider à l’immersion. Elles ont été réalisées par l’auteur et sont la propriété du Site de l’Histoire. Toute reproduction nécessite une autorisation préalable par e-mail.

Commentaires et échanges

Vos remarques, compléments et questions prolongent la lecture. Merci de conserver un ton courtois et de distinguer faits, interprétations et opinions.

À découvrir aussi

Lilith, la première femme de la Bible et d'Adam

Alexandre le Grand homosexuel ? Le doute Hephaestion

Cléopâtre, son tapis et Jules César : Une Histoire d'Amour Épique et Mystérieuse qui a Bouleversé l'Empire Romain

Pasteur et la découverte du vaccin contre la rage

Hitler et Mussolini : quand l’élève dépasse le maître