Justinien II : l’empereur byzantin au nez coupé et la légende du nez d’or
Justinien II Rhinotmète fut renversé et mutilé en 695, avant de reconquérir Constantinople en 705. Son prétendu nez en or appartient à une tradition historique bien moins assurée que sa revanche.
Justinien II, surnommé Rhinotmète, « au nez coupé », régna sur l’Empire byzantin de 685 à 695, puis de 705 à 711. Déposé par Léonce en 695, mutilé et exilé à Cherson, en Crimée, il retrouva son trône avec l’appui du chef bulgare Tervel. La mutilation est attestée, mais la prothèse en or qui lui est parfois attribuée repose sur des récits postérieurs, sans preuve matérielle certaine.
Au début de l’été 705, Constantinople découvre qu’un homme qu’elle avait chassé dix ans auparavant se trouve de nouveau à ses portes. Il connaît la ville, ses palais, ses églises et la puissance de ses murailles. Il a pourtant changé depuis le temps où il y commandait les armées et recevait les ambassadeurs : ses adversaires lui ont tranché le nez, puis l’ont relégué sur les rivages de la mer Noire. Dans le monde politique byzantin, une telle mutilation devait signifier bien davantage qu’une humiliation. Elle devait rendre le retour impossible. La suite est suffisamment singulière pour qu’il soit inutile de lui inventer des détails. Car Justinien II n’est pas seulement l’empereur défiguré d’une anecdote célèbre. Son destin nous fait pénétrer dans une monarchie romaine où le corps du souverain, la fidélité des armées et l’appui de peuples voisins pouvaient décider de l’avenir d’une capitale. Quant au mystérieux nez d’or que la postérité lui prête, il oblige à poser une autre question : à quel moment un témoignage tardif cesse-t-il de nous renseigner sur un homme pour nous renseigner sur la légende que l’on a construite autour de lui ?
Un empereur sans nez pouvait-il encore régner sur Byzance ?
La question paraît étrange à un lecteur d’aujourd’hui. Elle ne l’était guère dans l’Empire romain d’Orient. Depuis longtemps, les luttes pour le pouvoir n’y opposaient pas uniquement des prétendants sur le champ de bataille : elles se jouaient également sur leur visage, sur leurs yeux, sur la possibilité même de se présenter comme un souverain digne de la pourpre. Aveugler ou mutiler un rival pouvait sembler une solution moins définitive que la mort, mais politiquement presque aussi efficace. Le prince ainsi marqué devait porter, partout où il irait, la preuve de sa déchéance. Or le retour de Justinien II en 705 ruine cette certitude. Constantinople voit reparaître un ancien empereur à qui l’on avait refusé toute perspective de règne. Comment a-t-il réussi à convaincre des hommes de le suivre, à obtenir des soutiens au-delà des frontières impériales et à reprendre une ville réputée difficile à conquérir ? Pour comprendre ce renversement, il faut revenir au premier Justinien, celui qui, en 685, hérite du trône à la mort de Constantin IV. Ce jeune homme ne porte encore aucune blessure au visage. Il appartient à une dynastie bien établie et croit pouvoir gouverner un empire dont la majesté demeure immense, malgré les coups qu’il a subis.
695 : pourquoi Justinien II fut-il mutilé et exilé ?
Justinien a environ seize ans lorsqu’il succède à son père. Il porte toujours le titre d’empereur des Romains, mais le territoire dont il prend la tête n’est plus l’immense ensemble méditerranéen des siècles précédents. Les conquêtes arabes ont bouleversé l’Orient, la pression militaire demeure forte et les Balkans constituent une zone de rivalités persistantes. Depuis Constantinople, le jeune souverain entend néanmoins restaurer l’autorité impériale. Sa politique mêle campagnes militaires, réorganisation de populations et recherche de ressources fiscales ; elle nourrit des résistances dont les chroniqueurs ne nous donnent pas toujours les mêmes raisons ni la même lecture. Dans les palais, les fidélités sont incertaines. Il suffit qu’un gouvernement perde l’appui de ceux qui commandent les soldats ou contrôlent les principaux rouages de la capitale pour que le souverain, jusque-là entouré de cérémonies, se retrouve soudain désarmé. En 695, une révolte porte Léonce au pouvoir. Justinien est déposé. Ses vainqueurs choisissent de ne pas le tuer, mais de le défigurer : son nez est amputé, châtiment destiné à compromettre l’idée même d’une restauration impériale. Il est ensuite envoyé à Cherson, cité de Crimée située sur la rive septentrionale de la mer Noire.
On peut mesurer la violence du geste sans prétendre connaître la douleur ou les pensées de celui qui le subit. Couper le nez d’un empereur, c’était inscrire la défaite dans son corps et la rendre visible à quiconque viendrait le regarder. Cette pratique révèle la place du physique dans la représentation de la souveraineté byzantine, mais aussi une limite de cette conception : aucun visage, même mutilé, n’efface automatiquement les anciennes clientèles, les fidélités politiques ni l’ambition de revenir. Léonce croyait avoir clos le destin de son prédécesseur. Il venait seulement d’en ouvrir la période la plus imprévisible.
De la Crimée aux Khazars, l’exil d’un souverain défiguré
Cherson n’est pas une prison sans horizon. C’est une ville commerçante, tournée vers la mer Noire et vers les peuples de la steppe, où les influences impériales rencontrent d’autres réseaux politiques. Justinien y vit loin des grandes cérémonies de Constantinople, mais il n’a pas perdu jusqu’au souvenir de son rang. Un empereur déchu demeure un personnage dangereux : les autorités qui le surveillent peuvent redouter qu’il cherche des alliés, tandis que certains voisins de l’Empire peuvent découvrir dans cet exilé un instrument de négociation. La situation finit par devenir trop incertaine pour qu’il demeure à Cherson. Justinien gagne le territoire des Khazars, puissance installée dans les régions situées au nord de la mer Noire et du Caucase. Selon les traditions transmises notamment par Théophane le Confesseur, il y reçoit un accueil favorable et épouse une femme qui prend le nom de Théodora. Il faut ici veiller à ne pas confondre cette Théodora avec la célèbre impératrice du VIe siècle, épouse de Justinien Ier. Les deux couples sont séparés par près d’un siècle et demi.
La protection khazare n’est pourtant pas définitive. À Constantinople, Léonce a déjà été remplacé par Tibère III, qui ne souhaite guère voir revenir le prétendant mutilé. Une menace se précise autour de l’exilé ; averti, Justinien prend de nouveau la fuite. Dans cette succession de déplacements, l’ancien souverain révèle une habileté que le récit de sa disgrâce ferait presque oublier. Il connaît désormais les ressources de la diplomatie des marges de l’Empire. Il sait surtout qu’il doit chercher ailleurs la force militaire que ses anciens sujets ne lui offrent pas. Cette force, il va la trouver chez les Bulgares.
705 : la reconquête de Constantinople avec Tervel
Tervel, chef des Bulgares, accepte de soutenir Justinien. L’alliance est singulière, mais elle n’a rien d’incompréhensible dans la politique du temps : les souverains de Constantinople combattent leurs voisins, négocient avec eux et peuvent, lorsque leur intérêt l’exige, leur demander une assistance décisive. Justinien promet d’importantes récompenses. Tervel, de son côté, gagne la possibilité de peser directement sur les affaires d’un empire dont la puissance reste considérable. En 705, une armée bulgare accompagne donc l’ancien souverain jusqu’à la capitale. La présence de ces troupes devant les murailles ne suffit pourtant pas à ouvrir la ville. Constantinople est protégée par des fortifications auxquelles tant d’assaillants se sont heurtés ; ses défenseurs disposent encore de la force des remparts et de l’avantage que donne une grande enceinte urbaine. Pendant plusieurs jours, Justinien ne parvient pas à obtenir la reddition. Sa revanche semble se heurter, une nouvelle fois, à la réalité matérielle du pouvoir.
Les chroniqueurs racontent alors une manœuvre aussi audacieuse qu’incertaine dans ses détails. Avec quelques compagnons, Justinien aurait pénétré dans Constantinople en empruntant une conduite d’aqueduc. Il faut résister à la tentation de reconstituer les gestes, les paroles et les regards que personne n’a consignés. Mais le témoignage conserve un noyau solide : le prétendant réussit à entrer dans la capitale, la défense s’effondre et Tibère III perd le pouvoir. Justinien retrouve la dignité impériale dont on l’avait chassé dix ans plus tôt. Il récompense Tervel, auquel la tradition historique attribue notamment le titre de césar, dignité prestigieuse dans l’ordre politique byzantin. La reconquête n’a donc pas seulement changé le maître du palais. Elle a aussi montré qu’un souverain romain pouvait être rétabli grâce à l’intervention d’une puissance étrangère, et que l’atteinte irréversible infligée à son corps n’avait pas suffi à faire disparaître ses droits revendiqués à la couronne.
La légende du nez en or de Justinien II.
Le nez en or de Justinien II : fait historique ou légende ?
À partir de là, la question du visage revient inévitablement. Quel aspect avait l’empereur lorsqu’il réapparut devant ses sujets ? Les sources attestent sa mutilation, mais elles ne nous ont laissé aucun portrait fiable de son visage après 695. C’est dans ce silence qu’a grandi l’étonnante histoire d’un nez artificiel en or. Des récits italiens postérieurs au règne de Justinien l’ont diffusée. Paul Diacre, à la fin du VIIIe siècle, évoque déjà cette prothèse dorée ; le récit d’Agnellus de Ravenne, rédigé au siècle suivant, mêle quant à lui les souvenirs du souverain à des traditions locales où figurent également des mutilations des oreilles. Ces textes ne constituent pas des observations médicales contemporaines de Justinien, et ils ne concordent pas sur tous les détails. On comprend le succès d’une telle image. Le métal précieux masquerait la blessure sans la faire oublier ; il transformerait un signe de défaite en un attribut presque impérial. Pourtant, aucune prothèse identifiable n’a été retrouvée, et la transmission littéraire ne suffit pas à prouver que Justinien en ait réellement porté une. Les monnaies frappées pendant son second règne le représentent avec un nez régulier. Elles ne règlent pas la question : un portrait monétaire proclame avant tout la majesté et la continuité du pouvoir. Il n’a aucune obligation de décrire fidèlement une mutilation.
Une autre hypothèse a parfois été avancée : Justinien aurait subi une opération de reconstruction nasale. Cette proposition s’appuie notamment sur une tête de porphyre conservée à Venise, dite Carmagnola, dont l’identification avec l’empereur lui-même est contestée. Dans une étude publiée en 2024, Matthew D. Turner et Michael J. Lawson concluent qu’une telle rhinoplastie byzantine est hautement improbable au regard des éléments disponibles. L’enquête ne conduit donc pas à remplacer une légende par une autre. Ce que nous savons, c’est que le nez de Justinien fut mutilé et qu’il régna ensuite une seconde fois. Ce que nous ne pouvons établir, c’est l’existence d’un nez d’or ou d’une réparation chirurgicale.
La distinction a son importance. L’histoire de Justinien II est déjà extraordinaire sans qu’il soit nécessaire de lui prêter une prothèse éclatante. Cette dernière nous intéresse surtout comme un témoignage de la façon dont les générations suivantes ont tenté de donner une forme visible à un destin presque impossible à croire.
La revanche, la violence et la chute de 711
Reprendre le trône n’apporte pas l’apaisement. Justinien retrouve à Constantinople les noms de ceux qui l’ont renversé ou de ceux qui ont profité de son absence. Léonce et Tibère III, les deux hommes qui ont successivement occupé son pouvoir, sont capturés puis exécutés. Les chroniqueurs racontent des humiliations publiques et une répression dont les formes, parfois détaillées avec complaisance, invitent à la prudence. Il serait naïf de nier la violence de cette restauration ; il serait tout aussi hasardeux de prendre chaque portrait moral dressé par des auteurs hostiles pour une description impartiale de Justinien. Le second règne reste fragile. L’empereur a réussi un exploit politique, mais il doit désormais gouverner des hommes qui n’ont pas tous oublié la première rupture de 695. L’obéissance imposée par la force n’efface ni les rivalités, ni les rancunes, ni les problèmes militaires de l’Empire. En 711, une nouvelle révolte porte Philippikos Bardanes au pouvoir. Justinien est renversé une seconde fois et tué. Son fils Tibère est également mis à mort, mettant fin à la dynastie des Héraclides.
Le surnom de Rhinotmète, « au nez coupé », lui survit pourtant. Ceux qui l’avaient mutilé espéraient en faire le signe durable de son exclusion ; l’histoire en a fait le nom sous lequel les historiens le désignent encore. Peut-être est-ce là l’aspect le plus saisissant de sa trajectoire : non le possible éclat d’un nez en or, mais la faillite d’un châtiment que ses adversaires croyaient politiquement définitif. Le corps pouvait être défiguré. Le souvenir de la dignité impériale, lui, ne se laissait pas si aisément supprimer.
À retenir
Pour aller plus loin sur Byzance
Pour prolonger cette histoire impériale, vous pouvez découvrir le destin de Constantin XI, dernier empereur romain, lors de la chute de Constantinople en 1453. Un autre récit, consacré à Théodora et Justinien Ier pendant la révolte de Nika, fait revivre la cour byzantine du VIe siècle, près de deux cents ans avant Justinien II.
Sources historiques et bibliographie
Sources anciennes
- Théophane le Confesseur, Chronographie, IXe siècle, traduction française, Remacle.org.
- Agnellus de Ravenne, Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis, IXe siècle, éd. Oswald Holder-Egger, 1878, Monumenta Germaniae Historica, texte latin.
Ouvrages en français
- Charles Diehl, Choses et gens de Byzance, 1926, E. de Boccard, chapitre « L’Empereur au nez coupé », notice d’exemplaire.
- Georges Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, 1996, Payot, notice bibliographique.
- Jean-Claude Cheynet (dir.), Le Monde byzantin, tome II, L’Empire byzantin (641-1204), 2006, PUF, notice bibliographique.
- John Julius Norwich, Histoire de Byzance (330-1453), 2002, Perrin, coll. Tempus, notice bibliographique.
Études et ressources historiques
- Encyclopédie Larousse, « Justinien II Rhinotmète », Larousse.
- Cécile Morrisson et Vivien Prigent, « L’empereur et le calife (690-695). Réflexions à propos des monnayages de Justinien II et d’Abd al-Malik », 2013, Topoi. Orient-Occident, Persée.
- Paul Gautier, compte rendu de Justinian II of Byzantium de Constance Head, 1974, Revue des études byzantines, Persée.
- CGB Numismatique, « Justinien II — Tremissis », monnaie impériale.
- Bibliothèque nationale de France, « Justinien II (0669-0711 ; empereur de Byzance) », notice BnF.
- Encyclopédie de l’Histoire du Monde, « Justinien II », 2023, édition française.
- Matthew D. Turner et Michael J. Lawson, « Justinian Rhinotmetos: A Byzantine Rhinoplasty? », 2024, Cureus, article scientifique en accès libre (PDF original).
- « The Coriander Field: Ideologies and Identities in Post-Roman Ravenna », dans Identities and Ideologies in the Medieval East Roman World, 2022, Oxford Academic (sur les traditions italiennes concernant Justinien II).
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