D'où venait le mystérieux signal radio extraterrestre de Parkes ?
Pendant des années, un étrange signal sembla venir brouiller les frontières entre ciel et Terre. Le coupable se trouvait finalement beaucoup plus près que prévu, à quelques pas des astronomes.
Parkes, une oreille de 64 mètres tournée vers le ciel
Dans la campagne de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, une immense parabole blanche scrute le ciel. Le radiotélescope de Parkes, officiellement ouvert le 31 octobre 1961 et aujourd’hui appelé Murriyang, possède une antenne de 64 mètres de diamètre. Le CSIRO rappelle qu’il est toujours en activité plus de soixante ans après sa mise en service, continuellement modernisé pour rester un instrument majeur de la radioastronomie.
Un radiotélescope ne regarde pas l’Univers comme un télescope optique. Il recueille des ondes radio émises par des pulsars, des nuages de gaz, des galaxies ou d’autres phénomènes astrophysiques. Cette sensibilité extraordinaire a toutefois son revers : l’instrument peut également recevoir les émissions de notre propre technologie.
Et c’est précisément là que commence notre histoire.
Des signaux étranges retrouvés dans les archives
En 2007, Duncan Lorimer et ses collègues publient la découverte, dans des archives de Parkes, d’une impulsion radio très brève et fortement dispersée enregistrée le 24 juillet 2001. Cet événement, aujourd’hui connu sous le nom de FRB 010724 ou Lorimer Burst, devient l’un des actes fondateurs de l’étude des Fast Radio Bursts.
La découverte pousse d’autres chercheurs à fouiller d’anciennes observations. En 2011, Sarah Burke-Spolaor et ses collègues publient une étude portant sur des données enregistrées à Parkes entre 1998 et 2003. Ils y identifient 16 impulsions possédant un balayage en fréquence ressemblant, au premier regard, à celui d’un signal ayant traversé un plasma astrophysique.
Mais leur comportement est étrange. Quinze des seize événements sont détectés simultanément dans les treize faisceaux du récepteur multibeam de Parkes. Une véritable source astronomique ponctuelle située à très grande distance ne devrait normalement pas illuminer ainsi tout le système de réception. Les chercheurs concluent donc que ces signaux sont terrestres.
Ils reçoivent bientôt un nom : les perytons.
Pourquoi les appeler « perytons » ?
Le choix est particulièrement heureux. Le peryton est une créature fantastique mêlant les traits d’un cerf et d’un oiseau, popularisée dans le Manuel de zoologie fantastique de Jorge Luis Borges, publié en 1957. Des recherches contemporaines sur l’œuvre de Borges considèrent même le peryton comme une invention littéraire de l’écrivain plutôt que comme une créature issue d’une tradition antique authentifiée.
J’aime beaucoup ce détail. Une créature littéraire capable de se faire passer pour un être mythologique ancien donne son nom à un signal terrestre capable de se faire passer pour un phénomène cosmique. Il y a là une petite élégance borgésienne que la radioastronomie n’avait probablement pas commandée.
Les indices qui ramènent l’enquête sur Terre
Les perytons étaient assez convaincants pour semer le doute, mais jamais assez pour se comporter exactement comme un signal astrophysique. Leur balayage fréquentiel ressemblait à une dispersion dans un plasma froid sans en suivre parfaitement la loi. Ils étaient également observés sur un très large champ et possédaient des propriétés récurrentes difficiles à expliquer par des sources célestes indépendantes.
Autre détail troublant : les événements connus se concentraient pendant les heures d’activité humaine. L’étude de 2015 rappelle que les vingt-cinq perytons alors publiés avaient été observés pendant les heures de bureau et principalement les jours ouvrés.
Le ciel avait donc une ponctualité étonnamment administrative.
Plusieurs hypothèses terrestres furent envisagées, notamment des phénomènes atmosphériques et différentes formes d’interférences radio. Mais un phénomène intermittent est un suspect difficile à interroger : il ne suffit pas de regarder le télescope et de lui demander gentiment de recommencer.
2015 : le micro-ondes passe aux aveux
En janvier 2015, trois nouveaux perytons sont détectés à Parkes. Cette fois, les chercheurs disposent d’un système de surveillance des interférences radio couvrant une bande de fréquences plus large. Lors de chacun de ces événements, le moniteur local enregistre également une forte émission dans la bande 2,3 à 2,5 GHz.
Or les fours à micro-ondes domestiques utilisent un magnétron fonctionnant autour de 2,45 GHz.
Emily Petroff et ses collègues commencent alors à tester les appareils présents sur le site. Allumer normalement un four ne suffit pas à produire un peryton. L’expérience devient concluante lorsqu’ils ouvrent la porte avant la fin du cycle. Pendant la phase d’extinction du magnétron, une émission radio peut s’échapper ; dans une géométrie favorable entre le four et le télescope, elle génère à environ 1,4 GHz un signal possédant les caractéristiques d’un peryton.
Deux vieux fours du site, appartenant au même fabricant, se révèlent notamment capables de produire le phénomène. Les auteurs concluent que l’émission lors de l’arrêt du magnétron explique les propriétés observées des perytons de Parkes.
Le résultat est presque vexant pour notre goût du mystère : pas de source céleste inconnue, pas d’orage exotique, pas de civilisation lointaine. Un four à micro-ondes ouvert quelques secondes trop tôt.
Quand le cosmos respecte les horaires de bureau
On comprend alors beaucoup mieux pourquoi ces signaux aimaient tant les heures où des humains se trouvaient autour de l’observatoire. L’étude ne permet évidemment pas d’identifier chaque personne ni chaque repas ayant provoqué un événement historique. Il serait donc faux de raconter qu’un astronome précis réchauffait son déjeuner à telle heure lorsqu’un peryton fut détecté.
Mais l’image reste irrésistible. Quelqu’un veut récupérer son plat avant la sonnerie. Il ouvre la porte. À proximité, une machine de plusieurs centaines de tonnes construite pour écouter l’Univers enregistre une impulsion étrange.
Je trouve cette scène merveilleuse, justement parce qu’elle est profondément humaine. D’un côté, nous avons construit un instrument capable de sonder des phénomènes situés à des millions ou des milliards d’années-lumière. De l’autre, nous demeurons des gens qui trouvent parfois que cinq secondes de micro-ondes, c’est déjà beaucoup trop long.
Mais il ne faut surtout pas en conclure que les astronomes furent naïfs. Le phénomène était conditionnel et intermittent. Il fallait ouvrir l’appareil prématurément, pendant une phase très particulière du fonctionnement du magnétron, et le radiotélescope devait se trouver dans une orientation relative favorable. Voilà pourquoi le lien n’avait rien d’évident.
C’est au contraire une jolie démonstration de méthode scientifique : observer, douter, instrumenter, reproduire, comparer, puis seulement conclure.
Perytons et FRB : ne pas confondre les deux affaires
Lorsque le résultat de 2015 fut médiatisé, le raccourci était tentant : « Les mystérieux signaux de l’espace venaient d’un micro-ondes. » C’est amusant, mais trompeur.
Les perytons étaient déjà considérés comme des phénomènes terrestres avant que leur mécanisme précis ne soit identifié. Leur importance venait notamment du fait qu’ils pouvaient imiter certains caractères d’un signal dispersé et avaient donc jeté un doute sur l’interprétation du Lorimer Burst.
L’étude de Petroff apporte ici une conclusion décisive : les fours à micro-ondes du site de Parkes ne peuvent pas expliquer FRB 010724. Les auteurs relèvent en outre plusieurs différences observationnelles nettes entre les perytons et les véritables FRB.
En clair : le micro-ondes était coupable. Mais pas du crime dont on avait le plus peur.
Ce que l’on sait aujourd’hui des FRB
Les recherches menées après l’épisode des perytons ont considérablement renforcé l’origine astrophysique des FRB. Dès 2013, l’équipe de Dan Thornton publie quatre nouveaux sursauts dont les propriétés indiquent une origine céleste et des distances cosmologiques.
Puis vient une étape spectaculaire. Le 28 avril 2020, un sursaut radio extrêmement intense est détecté en provenance du magnétar galactique SGR 1935+2154. L’événement, appelé FRB 200428, démontre qu’un magnétar peut produire un phénomène de type FRB suffisamment puissant pour appartenir à la même famille que les sursauts extragalactiques.
La question scientifique n’est donc plus : « Les FRB existent-ils vraiment ? » Ils sont désormais une population astrophysique établie. Les recherches portent sur leurs mécanismes physiques, leurs différents environnements et la possibilité que plusieurs scénarios de production coexistent.
Une leçon pour la recherche de technosignatures
Cette petite histoire de cuisine touche finalement à une question beaucoup plus vaste. Les radiotélescopes évoluent dans un environnement saturé par les émissions humaines : satellites, radars, télécommunications, électronique et innombrables appareils peuvent contaminer les observations. Le choix même du site de Parkes avait notamment tenu compte de la nécessité de limiter les interférences radio.
La même prudence s’impose lorsqu’on recherche des technosignatures, c’est-à-dire d’éventuelles manifestations observables d’une technologie extraterrestre. Un signal inhabituel ne serait jamais, à lui seul, une preuve de civilisation. Il faudrait vérifier sa répétabilité, éliminer les sources terrestres, confronter plusieurs instruments et rechercher les explications naturelles possibles.
C’est aussi quelque chose que j’aime rappeler lorsque l’on parle de science avec des élèves : plus une découverte serait extraordinaire, moins on devrait être pressé de l’annoncer. L’enthousiasme vient après les vérifications, pas avant.
Peut-être détecterons-nous un jour un signal réellement impossible à expliquer autrement. Peut-être jamais. Mais si un événement extraordinaire apparaît un soir sur les écrans d’un observatoire, quelqu’un aura probablement une première mission beaucoup moins majestueuse que d’appeler les gouvernements du monde entier :
aller vérifier la cuisine.
À retenir
- Murriyang, le radiotélescope de Parkes, possède une antenne de 64 mètres et fonctionne depuis 1961.
- En 2011, une étude décrit 16 perytons retrouvés dans des données de Parkes acquises entre 1998 et 2003 ; quinze sont vus dans les treize faisceaux du récepteur.
- Les perytons sont des interférences radio terrestres capables d’imiter partiellement la dispersion d’un signal astrophysique.
- En 2015, Emily Petroff et ses collègues reproduisent des perytons en ouvrant prématurément certains fours à micro-ondes dans des conditions précises.
- Cette découverte n’explique pas FRB 010724 et n’invalide pas les véritables Fast Radio Bursts.
- En 2020, FRB 200428, associé au magnétar SGR 1935+2154, montre qu’au moins certains FRB peuvent être produits par des magnétars.
- L’affaire des perytons est surtout une excellente leçon sur la vérification des interférences et la méthode scientifique.
Sources et pour aller plus loin
Sources scientifiques principales
- Emily Petroff et al., « Identifying the source of perytons at the Parkes radio telescope », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, vol. 451, 2015, p. 3933-3940. Oxford Academic.
- Sarah Burke-Spolaor et al., « Radio Bursts with Extragalactic Spectral Characteristics Show Terrestrial Origins », The Astrophysical Journal, vol. 727, 2011. DOI.
- D. R. Lorimer et al., « A Bright Millisecond Radio Burst of Extragalactic Origin », Science, 2007. arXiv.
- D. Thornton et al., « A Population of Fast Radio Bursts at Cosmological Distances », Science, 2013. PubMed.
- C. D. Bochenek et al., « A fast radio burst associated with a Galactic magnetar », Nature, 2020. Nature.
Institutions et contexte
- CSIRO, « Murriyang, our Parkes radio telescope » : histoire de l’instrument, diamètre, mise en service et environnement radio. CSIRO.
- NASA, Astrobiology Strategy, section consacrée aux technosignatures et à la recherche de signes d’une technologie extraterrestre. NASA.
- Jessy Escande, étude sur le Book of Imaginary Beings de Jorge Luis Borges et la diffusion culturelle du peryton, 2022-2023. SAGE Journals.
Pour aller plus loin en français
- Florence Raulin Cerceau, À la recherche d’intelligences extraterrestres, Nouveau Monde Éditions, 2019.
- Nathalie A. Cabrol, À l’aube de nouveaux horizons. Le point sur la recherche de la vie dans l’Univers, Seuil, 2023.
- Jean Heidmann, Alfred Vidal-Madjar, Nicolas Prantzos et Hubert Reeves, Sommes-nous seuls dans l’Univers ?, Fayard, 2000.
Les illustrations ont été générées par intelligence artificielle pour servir le propos historique et afin d’aider à l’immersion. Elles ont été réalisées par l’auteur et sont la propriété du Site de l’Histoire. Toute reproduction nécessite une autorisation préalable par e-mail.

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