Hécatée de Milet : le premier historien avant Hérodote ?

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Hécatée de Milet dans une évocation du port ionien de Milet à la fin du VIe siècle av. J.-C.
Hécatée de Milet appartient à cette génération d’auteurs ioniens qui, avant Hérodote, commencent à confronter les traditions reçues à leur propre jugement.

Hécatée de Milet, précurseur d’Hérodote, confronte mythes, géographie et enquête pour ouvrir la voie à la naissance de l’histoire en Grèce antique.

La mer bat les quais de Milet. Nous sommes à la fin du VIe siècle avant notre ère, sur cette côte d’Ionie où arrivent des navires chargés de marchandises, mais aussi de récits, de souvenirs et de légendes venues des confins du monde connu. Au milieu de ce tumulte vit un homme qui commence à regarder autrement les histoires racontées depuis des générations par les Grecs : Hécatée de Milet.

Hécatée de Milet est un auteur grec ionien actif à la fin du VIe et au début du Ve siècle av. J.-C., avant Hérodote. Ses Généalogies et son œuvre géographique, aujourd’hui conservées seulement par fragments, témoignent d’une volonté nouvelle de confronter les traditions, de décrire le monde et de retenir ce qui lui paraît vraisemblable. Il n’est pas unanimement considéré comme le « premier historien », titre traditionnellement associé à Hérodote, mais il constitue l’un des principaux précurseurs de l’enquête historique grecque. Son œuvre marque ainsi une étape essentielle entre les récits mythiques, la géographie des premiers penseurs ioniens et la naissance progressive de l’histoire.

Avant Hérodote, un homme commença à douter

À la fin du VIe siècle avant notre ère, Milet regarde la mer. Sur ses quais, les coques des navires grincent contre les pontons. Des amphores changent de mains, des étoffes venues d’Orient passent d’un entrepôt à l’autre, des marins racontent des côtes lointaines, des peuples inconnus, des fleuves immenses et des cités dont les noms suffisent parfois à faire voyager ceux qui ne les verront jamais. La cité ionienne vit tournée vers le large. Elle appartient au monde grec, mais l’Asie commence presque derrière ses murailles et l’immense Empire perse étend désormais son autorité jusqu’aux rivages de l’Égée. Quelque part dans cette ville vit un homme nommé Hécatée. Il écrit. Il écoute aussi les histoires que les Grecs racontent depuis des générations : des lignées descendant des dieux, des héros nés d’amours impossibles, des monstres vaincus aux frontières du monde, des familles capables de remonter leur ascendance jusqu’à Zeus ou Poséidon. Seulement Hécatée doute. Pas encore comme nous doutons. Pas avec nos archives, notre archéologie, nos bibliographies et cette obsession moderne de la note de bas de page. Il demeure un homme de son siècle, profondément immergé dans le monde des mythes. Pourtant, quelque chose vient de bouger.

Dans le fragment qui ouvre traditionnellement ses Généalogies, Hécatée affirme, dans une formule dont les traductions peuvent varier, qu’il écrit ce qui lui paraît vrai, ajoutant que les récits des Grecs lui paraissent nombreux et parfois ridicules. Ce sont quelques mots seulement. Mais dans l’histoire de la pensée occidentale, quelques mots suffisent parfois à ouvrir une brèche. Bien avant qu’Hérodote ne soit proclamé « père de l’Histoire », un homme avait donc commencé à poser une question terrible aux récits des anciens : Et si tout cela n’était pas vrai ?

Milet, la cité où les Grecs apprirent à regarder le monde

Une ville ouverte sur toutes les mers

Pour comprendre Hécatée, il faut d’abord revenir à Milet. La cité se trouve sur la côte occidentale de l’Asie Mineure, dans cette Ionie où le monde grec rencontre depuis des siècles les civilisations de l’Orient. La mer n’y sépare pas les hommes : elle les relie. Depuis Milet partent marchands, navigateurs et colons. Les routes maritimes conduisent vers l’Hellespont, le Pont-Euxin, les côtes méditerranéennes et l’Égypte. Chaque bateau revenant au port transporte autre chose que des marchandises. Il rapporte des noms, des coutumes, des histoires, parfois des contradictions. Le monde devient plus vaste à mesure que l’on apprend à le connaître. Et plus il devient vaste, plus les vieilles certitudes deviennent difficiles à conserver intactes. Ce n’est probablement pas un hasard si tant d’hommes associés aux premiers bouleversements intellectuels grecs viennent précisément de cette région.

De Thalès et Anaximandre à Hécatée

Quelques décennies auparavant, Thalès de Milet avait cherché dans la nature elle-même les principes permettant de comprendre le monde. Après lui, Anaximandre avait, selon la tradition antique, tenté de représenter la Terre habitée. Une tradition savante associe d’ailleurs Hécatée à cette première aventure cartographique. Sa propre représentation du monde aurait pu reprendre ou corriger celle de son prédécesseur, peut-être même constituer une version améliorée de la carte d’Anaximandre, mais nous devons ici rester prudents : aucune carte originale attribuable avec certitude à Hécatée ne nous est parvenue et les dessins présentés aujourd’hui comme la « carte d’Hécatée » sont des reconstructions modernes élaborées à partir des fragments et des témoignages antiques.

Il serait trop facile d’écrire que la raison serait soudain apparue à Milet et aurait chassé le mythe comme le soleil dissipe le brouillard. L’histoire intellectuelle est rarement aussi propre. Les mythes demeurent. Les dieux aussi. Mais une habitude nouvelle apparaît : observer, comparer, ordonner et discuter ce que l’on a reçu des générations précédentes. Hécatée appartient à ce moment fragile. Il a encore un pied dans le monde d’Homère. L’autre commence à chercher un chemin vers l’Histoire.

Hécatée, voyageur, écrivain et conseiller des Ioniens

Un homme dont nous ne possédons plus que l’ombre

Nous aimerions connaître Hécatée. Savoir quel visage il avait, dans quelle maison il écrivait, comment il parlait, quelles routes il emprunta véritablement. Nous ne le pouvons presque plus. Son œuvre a disparu. Nous la connaissons par des fragments, des citations et les témoignages d’autres auteurs. Environ trois cents fragments sont traditionnellement rattachés à son œuvre géographique dans les grandes collections modernes, tandis que ses Généalogies ne survivent plus que sous une forme très lacunaire. Cette situation explique d’ailleurs pourquoi les spécialistes discutent encore de la portée exacte de sa pensée, de l’étendue de ses voyages et même parfois de l’organisation précise de ses œuvres.

C’est une sensation que je connais bien comme professeur d’histoire ancienne. Il suffit parfois de quelques lignes sauvées par un copiste, d’une inscription mutilée ou d’une citation conservée chez un auteur postérieur pour que toute une existence réapparaisse. Nous enseignons alors avec des ombres. Et Hécatée est l’une des plus fascinantes d’entre elles.

Lorsque l’Histoire frappe à la porte de Milet

Vers 499 avant notre ère, cependant, Hécatée quitte brièvement la pénombre des fragments. Milet et plusieurs cités ioniennes envisagent de se révolter contre la domination du roi perse Darius. Hérodote raconte qu’au moment où Aristagoras consulte ses compagnons, presque tous l’encouragent à prendre les armes. Hécatée, lui, s’y oppose. Il aurait rappelé aux conjurés l’étendue de la puissance perse et le nombre des peuples soumis au Grand Roi. Puis, constatant qu’il ne parviendrait pas à empêcher la guerre, il aurait conseillé aux Ioniens de chercher au moins à dominer la mer. Hérodote lui attribue également l’idée d’utiliser les richesses du sanctuaire des Branchides afin de financer cette puissance navale. Comme toujours lorsqu’il s’agit d’Hécatée, nous dépendons ici largement du témoignage postérieur d’Hérodote.

La scène est saisissante. L’homme qui avait entrepris de décrire le monde utilise soudain cette connaissance pour juger une décision politique. Il sait ce qu’est l’Empire perse. Il en connaît l’échelle. Le savoir géographique devient presque une arme stratégique. Son conseil ne sera pas suivi. Quelques années plus tard, en 494 av. J.-C., après la défaite navale de Ladé, la révolte est écrasée. Milet, qui se trouvait déjà sous domination perse avant le soulèvement, est reprise par les Perses et durement frappée en 494 av. J.-C. : Hérodote rapporte le massacre d’une partie des hommes, l’asservissement des femmes et des enfants et la déportation de survivants. La catastrophe de Milet marque profondément le monde grec.

Les Généalogies d’Hécatée : écrire ce qui paraît vrai

Le droit de juger les récits

C’est peut-être ici qu’Hécatée devient le plus moderne. Les Grecs possédaient depuis longtemps une mémoire prodigieuse. Homère avait chanté la guerre de Troie. Hésiode avait organisé les générations divines. Les familles aristocratiques conservaient leurs généalogies et certaines faisaient remonter leurs ancêtres jusqu’aux héros. Hécatée reprend cet univers. Mais il s’accorde un droit nouveau : celui de choisir entre plusieurs traditions et d’écrire celle qui lui paraît vraisemblable. Le déplacement est immense. L’autorité ne vient plus seulement de l’ancienneté du récit ou de celui qui l’a transmis. Entre la tradition et le lecteur s’interpose désormais un homme qui examine et qui juge. François Hartog a justement montré combien la question des débuts de l’histoire grecque ne peut être réduite à une simple recherche en paternité entre Hérodote et son prédécesseur Hécatée. Nous sommes plutôt devant la lente constitution d’une nouvelle manière d’écrire le passé.

Corriger les mythes plutôt que les détruire

Il ne faudrait pourtant pas transformer Hécatée en rationaliste du XXIe siècle égaré sous une tunique ionienne. Son œuvre demeure profondément ancrée dans le monde héroïque et mythique. Sa critique consiste fréquemment moins à supprimer les traditions mythiques qu’à les corriger, à les simplifier ou à tenter d’en éliminer les contradictions. Il peut chercher à rendre certains épisodes plus vraisemblables sans pour autant abandonner les héros, les généalogies ou tout l’univers mental dont ces récits sont issus. Les spécialistes insistent donc avec raison sur la nécessité de ne pas exagérer son rejet du mythe : sa pensée reste profondément enracinée dans les traditions qu’il examine.

C’est précisément ce qui me le rend intéressant. La naissance de l’Histoire ne ressemble pas à une porte que l’on ouvrirait brusquement. Elle ressemble davantage à l’aube. Pendant longtemps, la nuit et la lumière coexistent.

Évocation d’Hécatée de Milet devant les prêtres de Thèbes en Égypte, épisode raconté par Hérodote
Selon Hérodote, Hécatée confronta à Thèbes sa généalogie à la longue succession de grands prêtres que les Égyptiens disaient conserver en mémoire.

Hécatée géographe : mettre le monde sur une carte

Faire le tour de la Terre habitée

Hécatée ne s’intéresse pas seulement au passé. Il veut également décrire l’espace. Une œuvre géographique, généralement désignée sous les noms de Périégèse ou de Périodos Gês selon les traditions et les interprétations savantes, lui est attribuée. Les rapports précis entre ces titres et l’existence éventuelle d’une carte restent discutés, mais l’ensemble décrivait les terres, les peuples et les régions du monde connu. Autrement dit, Hécatée tente une entreprise extraordinaire : mettre de l’ordre dans la diversité de la Terre.

Pour nous qui pouvons faire tourner un globe sous notre doigt ou observer en quelques secondes n’importe quel rivage depuis un satellite, l’effort est difficile à imaginer. Lui doit reconstruire le monde à partir des traditions géographiques, des itinéraires, des informations transmises par les navigateurs et les voyageurs et, peut-être, de certaines observations personnelles. La tradition antique lui prête notamment un voyage en Égypte, mais l’étendue exacte de ses déplacements personnels reste impossible à établir. Christian Jacob a montré combien les premières représentations géographiques grecques ne furent pas de simples dessins : elles constituaient de véritables outils intellectuels permettant de penser la totalité de l’espace habité.

Lorsque les peuples entrent dans l’Histoire

Décrire une côte oblige aussi à décrire ceux qui y vivent. Voici des villes. Puis des peuples. Puis leurs coutumes. Puis leurs différences. La géographie devient presque naturellement ethnographie. Cette curiosité se retrouvera avec une ampleur extraordinaire chez Hérodote. Mais elle possède déjà des racines chez les auteurs ioniens et particulièrement chez Hécatée. Les travaux sur l’historiographie grecque soulignent précisément combien sa description de la Terre contribue à rapprocher l’enquête géographique de ce qui deviendra bientôt l’écriture historique.

L’historien commence peut-être là aussi. Non seulement lorsque l’homme regarde son propre passé, mais lorsqu’il découvre que d’autres hommes vivent autrement que lui.

Hécatée en Égypte : lorsque le passé devient vertigineux

Devant les prêtres de Thèbes

Puis vient une scène que j’aime particulièrement. Elle se déroule en Égypte. Du moins Hérodote la raconte-t-il ainsi, et cette précaution est essentielle puisque nous ne possédons aucune confirmation indépendante de l’épisode. Hécatée se serait rendu à Thèbes et aurait présenté sa généalogie aux prêtres égyptiens. Comme tant d’aristocrates grecs, il pouvait faire remonter ses ancêtres jusqu’au monde divin. Seize générations seulement auraient séparé Hécatée d’un dieu. On imagine presque la fierté du Milésien.

Les prêtres l’écoutent. Puis, selon le récit d’Hérodote, ils lui opposent la mémoire de leurs propres prédécesseurs. Dans le temple se trouvaient des statues de bois représentant une succession de grands prêtres. Hérodote affirme que les prêtres avaient montré à Hécatée trois cent quarante-cinq statues, chacune représentant un grand prêtre présenté comme le fils de son prédécesseur. Il faut ici être précis : il ne s’agit donc pas simplement de « trois cent quarante-cinq générations » formulées abstraitement, mais d’une succession matérialisée, dans le récit hérodotéen, par ces statues. Au paragraphe précédent, Hérodote développe par ailleurs un autre calcul fondé sur trois cent quarante et une générations. Les deux chiffres ne doivent pas être confondus.

Aucun dieu dans cette longue succession sacerdotale. Aucun héros. Des hommes. Encore des hommes. Et avant eux, d’autres hommes.

Quand le temps devient vertigineux

J’aurais aimé voir le visage d’Hécatée. Lui qui examinait avec suspicion certains récits des Grecs venait, du moins selon la construction narrative d’Hérodote, de rencontrer une autre mémoire, infiniment plus longue que la sienne. Ce récit ne doit évidemment pas être lu comme le compte rendu sténographique d’une conversation dont nous pourrions garantir chaque détail. Hérodote l’écrit plusieurs décennies après l’époque d’Hécatée et l’utilise aussi dans sa propre réflexion sur la différence entre les traditions grecques et égyptiennes. Rien ne nous permet de connaître les réactions psychologiques exactes d’Hécatée devant les prêtres.

Mais quelle scène magnifique pour comprendre le problème de l’historien. Qui croire lorsque deux peuples racontent le passé différemment ? Comment comparer deux chronologies ? Que faire lorsque notre propre tradition, celle dans laquelle nous avons grandi, cesse d’être la seule mesure possible du monde ?

C’est une interrogation étonnamment proche de celle que je retrouve parfois devant mes élèves. Nous pouvons apprendre des dates, des événements et des noms. Mais l’histoire commence véritablement lorsque quelqu’un demande : « Comment le savons-nous ? » À cet instant précis, la leçon change de nature.

Hécatée de Milet fut-il vraiment le premier historien ?

Quelque chose a commencé

Hécatée écrit en prose. Il confronte des traditions. Il revendique le droit de sélectionner ce qui lui paraît vraisemblable. Il ordonne l’espace. Il décrit des peuples. Il participe aux débats politiques de son temps en mobilisant sa connaissance du monde. Tout cela ressemble furieusement au métier d’historien.

Et pourtant quelque chose manque encore. L’objet principal de ses Généalogies demeure largement le monde héroïque. Le mythe n’a pas disparu. La séparation entre ce que nous appellerions aujourd’hui géographie, ethnographie, généalogie et histoire n’existe d’ailleurs pas encore clairement. L’historiographie grecque est en train de naître, mais elle n’a pas encore trouvé sa forme.

Pourquoi Hérodote conserve sa couronne

Puis arrive Hérodote. Il appartient à la génération suivante et connaît très vraisemblablement l’héritage d’Hécatée, qu’il reprend, critique parfois et dépasse. Avec lui, l’historiê, l’enquête, se tourne avec une puissance nouvelle vers les actions humaines, les conflits, leurs causes et la mémoire de ce que les hommes ont accompli.

Monique Trédé, dans son étude consacrée au « je » de l’historien dans l’historiographie grecque antique, montre combien le passage d’Hécatée à Hérodote est significatif. Hérodote reprend certains procédés de rationalisation et d’affirmation personnelle présents chez son prédécesseur, mais il prend davantage ses distances avec le temps des légendes pour entrer dans le temps des hommes.

C’est pourquoi Cicéron pourra, plusieurs siècles plus tard, appeler Hérodote le « père de l’Histoire ». Le titre n’est pas absurde. Mais aucun père intellectuel ne naît seul.

Avant le père, le grand-père ?

Alors, Hécatée est-il réellement le premier historien ?

La réponse la plus rigoureuse est probablement : pas tout à fait.

Et pourtant, presque.

François Hartog nous met justement en garde contre une recherche trop simple du « vrai père » de l’Histoire. Le genre s’est constitué progressivement, à travers l’écriture, les généalogies, les enquêtes, les voyages et les nouvelles manières de confronter les traditions. Attribuer à un seul homme un acte de naissance parfaitement daté serait projeter sur l’Antiquité une frontière disciplinaire qui n’existait pas encore.

Hérodote demeure le père traditionnel.

Mais derrière lui se tient Hécatée.

Un prédécesseur.

Un passeur.

Peut-être, avec un peu de tendresse historiographique, le grand-père de l’Histoire.

L’historien dont l’Histoire a presque effacé les livres

Quelques fragments contre l’oubli

Il y a quelque chose d’étrangement injuste dans le destin d’Hécatée. Cet homme voulut mettre de l’ordre dans les récits. Son œuvre, elle, fut dispersée. Il voulut décrire le monde. Nous ne possédons plus sa carte, à supposer même qu’il en ait produit une sous la forme que nous imaginons aujourd’hui. Il tenta de déterminer ce qui lui paraissait vrai. Nous devons désormais reconstituer sa propre pensée à partir des phrases que d’autres ont choisi de conserver.

Les éditions modernes de ses fragments doivent précisément procéder à ce travail : retrouver Hécatée derrière les citations, discuter les témoignages, distinguer ce qui lui appartient de ce que la tradition lui a ensuite attribué. Plusieurs centaines de fragments associés à son œuvre géographique ont ainsi été rassemblés, alors que ses textes généalogiques nous sont parvenus dans un état beaucoup plus fragmentaire.

C’est peut-être pour cela que j’éprouve une affection particulière pour ces hommes presque disparus. Lorsque j’enseigne l’Antiquité, je suis souvent frappé par l’immense disproportion entre ce qui a existé et ce qui nous reste. Des milliers de voix se sont tues. Des bibliothèques entières sont devenues poussière. Des livres dont les auteurs pensaient peut-être qu’ils traverseraient les siècles ne survivent plus que dans une phrase copiée par quelqu’un d’autre.

Et pourtant une phrase suffit parfois.

Une phrase au commencement de l’Histoire

Revenons alors à Milet. Le soir descend sur les quais. Les bateaux rentrent peut-être au port. Avec eux arrivent encore des récits d’Égypte, de Thrace, du Pont-Euxin ou des terres occidentales. Dans une maison de la cité, un homme écoute les histoires des Grecs. Cette scène appartient évidemment à la reconstruction littéraire : nous ne connaissons ni la maison dans laquelle Hécatée écrivait ni le moment précis où furent composées ses œuvres. Mais elle permet d’imaginer le monde intellectuel dans lequel ses textes prirent naissance.

Ces histoires sont anciennes. Elles sont prestigieuses. Elles parlent des dieux. Tout devrait l’obliger à les respecter. Mais Hécatée prend son calame. Et avant d’écrire, il accomplit ce petit geste dont dépend encore aujourd’hui tout notre métier.

Il doute.

Quelques décennies plus tard, Hérodote donnera à cette interrogation une ampleur nouvelle en faisant de l’historiê, l’enquête, le cœur d’une œuvre consacrée aux actions humaines et aux causes de leur affrontement. Après lui viendront Thucydide et, bien plus tard, Polybe et tant d’autres. Les méthodes changeront, les exigences aussi. Aux traditions et aux témoignages s’ajouteront progressivement documents écrits, inscriptions et archives ; bien plus tard encore, l’archéologie réveillera les pierres et la critique des sources deviendra l’un des fondements de la discipline historique moderne.

Mais au fond de chaque recherche subsistera la même question.

Est-ce vrai ?

Peut-être Hécatée de Milet n’a-t-il donc pas inventé l’Histoire.

Peut-être a-t-il accompli quelque chose de plus discret.

Il lui a appris à se méfier des histoires.

À retenir

  • Hécatée de Milet est un auteur grec ionien actif à la fin du VIe et au début du Ve siècle av. J.-C., avant Hérodote.
  • Ses Généalogies montrent une volonté nouvelle de confronter les traditions mythiques à ce qui lui paraît vraisemblable, sans pour autant rompre complètement avec le monde des héros et des mythes.
  • Son œuvre géographique cherche à organiser la connaissance des terres et des peuples du monde connu ; les cartes d’Hécatée que nous possédons aujourd’hui sont toutefois des reconstructions modernes.
  • Selon Hérodote, Hécatée déconseille la révolte ionienne contre Darius en 499 av. J.-C. et aurait également confronté sa généalogie aux traditions beaucoup plus anciennes des prêtres égyptiens.
  • Hécatée ne peut être désigné avec certitude comme « le premier historien », mais il constitue l’un des principaux précurseurs de l’enquête historique qu’Hérodote développera quelques décennies plus tard.

Sources et bibliographie

  • Hérodote, Enquête, livres II, V et VI, Ve siècle av. J.-C., traduction Pierre-Henri Larcher, 1850, Wikisource. Lire Hérodote sur Wikisource
  • Hécatée de Milet, Fragments des Généalogies et de la Périégèse, fin du VIe-début du Ve siècle av. J.-C., fragments transmis par des auteurs antiques. Catalogue Perseus des fragments d’Hécatée
  • Hérodote, Histoires, II, 142-143 : récit de la généalogie d’Hécatée à Thèbes et des statues des grands prêtres. Texte sur Perseus
  • Hérodote, Histoires, V, 36 : conseils d’Hécatée au moment de la révolte ionienne. Texte sur Perseus
  • Henri Van Effenterre, L’Histoire en Grèce, 1993, 2e édition, Armand Colin. Voir l’ouvrage
  • François Hartog, Mémoire d’Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, 1996, Gallimard, NRF Essais. Voir l’ouvrage
  • François Hartog, « Écriture, Généalogies, Archives, Histoire en Grèce ancienne », 1990, Persée. Lire l’étude sur Persée
  • Christian Jacob, Géographie et ethnographie en Grèce ancienne, 2017, 2e édition, Armand Colin. Voir l’ouvrage chez l’éditeur
  • Monique Trédé, « Le “je” de l’historien dans l’historiographie grecque antique », 2007, Cahiers du Centre Gustave Glotz, Persée. Lire l’étude sur Persée
  • Odysseum – Ministère de l’Éducation nationale, « Le temps chiffré chez Hérodote : aspects mathématiques, symboliques et poétiques », site Odysseum. Consulter la ressource

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