Marguerite Porete : l’hérétique mystique brûlée par l’Inquisition

Paris, 1er juin 1310. La lumière est crue, presque blanche, en ce matin de juin. L’air sent la Seine, le bois brûlé et la peur. Une foule se masse lentement sur la place de Grève, ce vaste parvis de terre battue qui borde le fleuve. Les rumeurs ont circulé depuis des semaines dans les ruelles de la ville : ce n’est pas un voleur ni un assassin qu’on va juger et exécuter aujourd’hui. C’est une femme. Une femme lettrée. Une femme qui a écrit. Et ce qu’elle a écrit, affirme-t-on, remet en question l’ordre même de l’Église. Marguerite Porete. Un nom presque oublié, mais que le bûcher va rendre inoubliable. Pas une sorcière. Pas une prophétesse. Une mystique. Une âme libre. Une hérétique, diraient les théologiens. Son crime n’est pas d’avoir blasphémé. C’est d’avoir aimé Dieu... trop librement.

Pour comprendre Marguerite, il faut d’abord comprendre le monde des béguines, ces femmes hors du commun qui, aux XIIe et XIIIe siècles, se taillèrent une place dans un univers dominé par les hommes. Elles naissent dans les cités commerçantes du nord de l’Europe : Bruges, Gand, Liège, Valenciennes. Les béguines sont des femmes célibataires ou veuves, souvent issues de la bourgeoisie, qui refusent le mariage et la clôture monastique. Leur choix : une vie consacrée à Dieu, mais sans vœux définitifs. Elles vivent ensemble, prient, enseignent, soignent les pauvres, copient des manuscrits. Elles se réunissent dans des béguinages, sortes de villages dans la ville, avec jardins, infirmeries, chapelles. Une vie communautaire, sans hiérarchie cléricale stricte. Elles lisent les Évangiles, les Pères de l’Église... et surtout, les textes mystiques. Elles échappent partiellement à la tutelle masculine, et ça inquiète. Très vite, certains clercs voient dans cette liberté une déviance, une hérésie rampante. Dès le concile de Vienne, en 1311, une partie du mouvement est condamné. Mais un an avant, en 1310, c’est Marguerite Porete, l’une des plus audacieuses, qui devient la cible.

Marguerite naît vers 1250, dans le comté de Hainaut, aujourd’hui partagé entre la Belgique et le nord de la France. On ne sait presque rien de son enfance, mais son œuvre laisse entrevoir une femme profondément éduquée, capable de manier les subtilités de la théologie, de la philosophie et de la poésie mystique. Elle compose un ouvrage sans équivalent : Le Miroir des âmes simples et anéanties, écrit en ancien français, non en latin. C’est un choix audacieux. Écrire en langue vernaculaire, c’est rendre accessible ce qui était réservé aux lettrés. C’est parler aux cœurs, non aux seuls docteurs. Le Miroir est un dialogue entre l’âme, la Raison, l’Amour, la Vérité. L’âme y apprend à s’anéantir, à se détacher de tout — des œuvres, des désirs, de la volonté propre — pour se fondre totalement en Dieu. Marguerite y écrit que l’âme unie à Dieu n’a plus besoin des sacrements, ni des commandements de l’Église. Elle est libre comme Dieu est libre. Elle ne pêche plus, car elle ne veut rien pour elle-même. C’est un chemin de feu, d’abandon, de dépouillement radical. « L’âme anéantie ne veut rien, ne sait rien, ne possède rien. Elle est libre comme Dieu est libre. » Ces paroles, pour un lecteur moderne, peuvent sembler sublimes. Mais pour les gardiens de l’orthodoxie, c’est un séisme. Car l’Église médiévale repose sur l’idée que nul ne peut être sauvé en dehors d’elle. Or, voilà qu’une femme affirme qu’on peut atteindre Dieu sans elle, sans ses prêtres, sans ses règles. C’est la Réforme avec Deux siècles et demi d’avance!

En 1306, son livre est condamné par l’évêque de Cambrai. On lui ordonne de le faire brûler. Mais Marguerite continue de le diffuser, persuadée que son inspiration vient de Dieu lui-même. Elle s'expose sciemment. Quelque temps plus tard, elle est arrêtée — sans doute dans le nord du royaume — et emprisonnée à Paris. Là, elle passe près de deux années dans les geôles de l’Inquisition. Deux années dans l’ombre, à attendre, prier, ou peut-être écrire encore. Son procès se tient au couvent des Jacobins. On installe une cour inquisitoriale. Les juges sont des dominicains, des maîtres en théologie. Vingt et un théologiens sont convoqués pour examiner son livre. Le climat est tendu. Le spectre de l’hérésie cathare, écrasée quelques décennies plus tôt dans le sud de la France, plane encore sur l’Église. On traque les déviations. On brûle les livres. Et parfois, ceux qui les écrivent. Marguerite n’a pas d’avocat. Elle ne se défend pas. Refuse d’abjurer. Par moments, elle reste silencieuse. D’autres fois, elle répond avec la tranquillité implacable des mystiques. Imaginons sa réponse : « Ce n’est point moi qui ai parlé, mais l’Amour. Je ne puis trahir ce que l’Amour m’a fait écrire » aurait-elle pu dire. Elle n’est pas seule dans sa foi. Un béguin parisien, Guiard de Cressonessart, la soutient publiquement. Il est arrêté à son tour, condamné, et finira enfermé à vie.

Le 1er juin 1310, à l’issue du procès, la sentence tombe : Marguerite est coupable d’hérésie obstinée. Elle est remise au bras séculier, c’est-à-dire aux autorités civiles. L’Église ne peut pas verser le sang, mais elle peut livrer à la justice ceux qu’elle a condamnés. On la conduit pieds nus jusqu’au bûcher, érigé sur la place de Grève. Peut-être ses mains sont-elles liées. Peut-être marche-t-elle droite, le visage calme. Aucune chronique ne rapporte de cris. Peut-être s’est-elle tue jusqu’au bout. Le silence, chez elle, était une arme. Le bois crépite. Le feu monte. Une fumée grise enveloppe la foule. On détourne le regard. On prie. Ou on observe, fasciné. Ce jour-là, l’Église croit avoir réduit au silence une voix dangereuse. Mais ce qu’on brûle, ce n’est pas seulement un corps. C’est une vision du monde.

On aurait pu croire que tout finirait là. Que le feu consumerait jusqu’au dernier mot de Marguerite. Mais le livre survit. On en conserve des copies manuscrites, parfois anonymes. Il est lu dans des monastères, copié par des mains discrètes. Sa beauté, sa force, sa singularité fascinent. Pendant des siècles, Le Miroir circule sous différents noms. Il est traduit en latin, en anglais, en italien. Ce n’est qu’au XIXe siècle, puis surtout au XXe, que les chercheurs retrouvent l’identité de son auteure. Grâce à un manuscrit conservé à Valenciennes, on redonne un nom à la plume. Aujourd’hui, Marguerite Porete est reconnue comme l’une des grandes figures de la mystique chrétienne, aux côtés de Maître Eckhart, Hadewijch d’Anvers, Mechtilde de Magdebourg. Mais aucun n’a payé le prix qu’elle a payé pour sa parole.


Le Miroir des âmes simples, traduction de Claude Louis-Combet (Albin Michel, 1999)


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