dimanche 7 février 2016

Les invasions barbares n'ont pas eu lieu


Le terme d’invasions barbares donne le sentiment de peuples guerriers envahissant l’empire romain pour s’installer de manière brutale. De nos jours plus aucun historien ne conçoit cette période en ce terme. Le mot même de barbare n’a pas la même signification dans l’Antiquité que depuis la Révolution. Pour les Romains, un barbare est une personne ne partageant ni la langue, ni la culture romaine. C’est simplement un étranger vivant hors de l’empire, mais qui peut très bien vivre dans ses frontières.

Qui sont ces barbares qui déferlent des confins de l’Europe ? Il est difficile de les identifier clairement, car ils sont multiples. De plus, leurs caractéristiques et leurs territoires varient dans le temps. Nous utilisons la même nomenclature que les Romains. Les Alamans (Allemagne) sont une coalition de clans vivant le long du Rhin. Les Burgondes (Bourgogne) constituent un petit royaume dans la vallée du Rhin ayant pour capitale Worms. Attila détruit ce royaume et contraint les Burgondes à s’installer autour du lac Léman et vers le Rhône. Les Francs (France) sont une coalition de clans résidant en Belgique et aux Pays-Bas. Au Ve siècle, ils se divisent en deux entités : les Francs Saliens et les Francs Rhénans. Clovis les réunit et étend sa domination sur toute la Gaule. Les Goths sont originaires d’Ukraine et s’installent dans la région des Balkans. Les Romains les divisent en deux peuples : les Wisigoths (les Goths de l’Ouest) et les Ostrogoths (les Goths de l’Est). Les Goths mènent de nombreux raids dans l’empire aussi bien en Grèce qu’en Italie. En 410, le chef goth Alaric pille Rome. Les Huns (Hongrie), originaires d’Asie centrale, ont migré vers les régions du Danube. Excellents cavaliers et archers, ils servent dans l’armée romaine jusqu’à ce qu’Attila les unifie sous sa bannière. Il mène des expéditions en Gaule et en Italie. Les Vandales passent la frontière de Germanie pour s’installer en Espagne. Au début du Ve siècle, les Wisigoths les chassent et ils migrent en Afrique du Nord. Les Lombards s’installent dans le Nord de l’Italie. Les Saxons s’installent en Grande-Bretagne abandonnée par les Romains.

Le mot invasion est également impropre, car il sous-entend quelque chose de bref. Or, il s’agit d’un phénomène s’étalant sur deux siècles.
Au milieu du IIIe siècle, les barbares profitent de la faiblesse de l’armée romaine, trop occupée à lutter contre les Perses sassanides, pour piller des villas et des cités. Face à cette insécurité chronique, les régions frontalières se dépeuplent et s’appauvrissent. A partir de 284, Dioclétien réorganise l’empire. Rome a besoin d’hommes pour renforcer l’armée et cultiver des terres. En ce sens, il est favorable à l’installation de barbares sur son territoire de manière encadrée. Les guerres civiles du IVe siècle renforcent le poids politique des militaires et favorisent l’intégration par l’armée. Les barbares apprennent le latin, s’intéressent à la politique et s’approprient les valeurs et la culture romaines.
La fin du IVe siècle marque un tournant dans les relations entre Rome et les peuples barbares. Les Goths fuient l’avancée des Huns et affluent sur les frontières bulgares. L’empereur Valens les laisse s’installer. Rome est en guerre contre les Perses et un afflux de nouveaux soldats est vital. En 378, les Goths se révoltent et battent les Romains à Andrinople. Valens trouve la mort durant la bataille. En position de force, les Goths négocient les conditions de leur installation. Ils s’engagent à défendre l’empire en échange de terres et la conservation de leurs coutumes et mode de vie. Au sein de l’armée, des régiments sont constitués exclusivement de Goths sous l’égide de leurs chefs. Ce type de traité est passé avec d’autres peuples. Petit à petit, les barbares deviennent des peuples fédérés à l’empire et non plus des personnes intégrées à l’empire. Ils servent Rome dans la mesure où leurs intérêts concordent. Dans le cas contraire, ils n’hésitent plus à se rebeller. Au Ve siècle, les barbares obtiennent la gestion de provinces entières : les Wisigoths en Aquitaine, les Ostrogoths dans les Balkans, les Francs en Belgique et dans le nord de la Gaule, les Burgondes en Bourgogne et dans la vallée du Rhône. Progressivement, les territoires sortent du giron de l’empire, en commençant par les régions périphériques : Grande-Bretagne, Espagne, sud-ouest de la Gaule. La perte de l’Afrique, sous gouvernement vandale, est un coup dur pour Rome, qui perd 40% de ses ressources fiscales. L’empire ne peut plus payer les chefs barbares, qui quittent l’armée en entraînant leurs hommes. A terme, ils prennent leur indépendance. L’empire se limite bientôt à l’Italie, la Provence et l’Illyrie.

Les barbares s’approprient de nombreux aspects de la civilisation romaine. Ils apprennent le latin pour commercer et faire carrière dans l’administration. Les chefs s’inspirent du droit pour mettre par écrit leurs propres codes de lois. Le roi le devient à vie par hérédité et non plus par élection par l’aristocratie. La conversion au christianisme, religion d’état de l’empire, permet de rendre leur personne sacrée et inviolable. Les barbares adaptent selon leurs goûts les vêtements et les motifs romains, comme l’aigle. Pour la nourriture, il y a un véritable échange. Les barbares s’adonnent au banquet, tandis que les Romains intègrent à leur consommation la viande et les produits laitiers. Les barbares ont permis de développer au sein de l’armée romaine des techniques de cavalerie et le matériel adéquat et les mots pour les nommer. Les échanges sont aussi commerciaux. Les Romains vendent du blé, des armes et du vin et achètent des matières premières.

En 476, Odoacre s’estime mal payé par l’empereur Romulus. Le 4 septembre, il pénètre dans Rome, dépose l’empereur et expédie les insignes impériaux à Constantinople. C’est la fin de l’empire romain d’Occident et de l’Antiquité.

Sources
Texte :
- « Du IIIe au Ve siècle : invasions barbares, la face cachée de l’histoire », Les Cahiers de sciences et vie, n°158, janvier 2016, pp24-64.
- « Les Barbares : comment ils ont mis fin à l’empire romain », Historia thématique, sept-oct 2009, p6 à 34.
Image : A. Steward, L’entrée d’Alaric, 1935

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