Platonopolis : le rêve oublié de Plotin, la cité idéale des philosophes dans l’Antiquité
Un philosophe du IIIe siècle voulait fonder une cité gouvernée par la sagesse : découvre l’histoire oubliée de Platonopolis, la ville idéale de Plotin.
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Le saviez-vous ?
Au IIIe siècle de notre ère, un philosophe mystique du nom de Plotin rêvait de fonder une ville entière dédiée à la contemplation, à la sagesse et à la philosophie : Platonopolis. Un projet fou, presque utopique, qui faillit voir le jour… grâce à l’appui d’un empereur romain !
Une telle entreprise aurait constitué une rupture radicale avec les fondements de la cité romaine traditionnelle. La vie politique romaine, fondée sur la conquête, la hiérarchie sociale et le prestige militaire, était aux antipodes des idéaux de retrait et de contemplation prônés par Plotin. Ce projet ne relevait pas d’un délire personnel : il s’inscrivait dans une tradition antique de réflexion sur la cité idéale, amorcée par Platon lui-même dans La République. Peu de philosophes, cependant, ont osé tenter d’incarner ces idées dans le réel.
Une cité pour incarner les idées de Platon
Plotin, maître du néoplatonisme et héritier spirituel de Platon, ne se contentait pas de spéculations abstraites. Convaincu que la philosophie devait s’incarner dans la vie quotidienne, il conçut un projet radical : fonder une cité philosophique, qu’il appellerait « Platonopolis », littéralement « la ville de Platon ».
Plotin ne voulait pas simplement copier la kallipolis platonicienne : il souhaitait créer une cité qui élèverait réellement l’âme humaine vers le divin. Dans sa pensée, la vie politique ne devait pas dominer l’existence, mais plutôt se soumettre à la quête intérieure du Bien. Contrairement aux cités classiques, où la loi est l’expression du consensus humain, Platonopolis aurait été dirigée par une élite de sages, formés non par la rhétorique, mais par l’ascèse intellectuelle et la purification de l’âme. Les arts, la musique, l’éducation y auraient été orientés exclusivement vers l’harmonie cosmique. Le modèle de propriété privée aurait été aboli ou strictement encadré, non pour des raisons économiques, mais pour libérer l’esprit des attachements matériels. Plotin considérait en effet le corps et la matière comme des obstacles à l’union avec l’Un. Cette cité aurait été une école vivante de philosophie, une communauté de contemplation plus qu’un espace de production ou de conquête.
Cette cité aurait été gouvernée non pas par des lois humaines classiques, mais par les principes de la philosophie platonicienne : la recherche du Bien, la contemplation du monde intelligible, l’ascension de l’âme vers l’Un. Les citoyens y vivraient en communauté, sans propriété privée, menant une vie sobre et tournée vers l’élévation spirituelle. Un monastère païen avant l’heure, en quelque sorte…
Le soutien impérial : Plotin et l’empereur Gallien
Plotin n’était pas un marginal isolé. Bien au contraire : installé à Rome, il attirait de nombreux disciples et jouissait d’un grand prestige. Parmi ses proches figurait l’empereur Gallien, qui régna de 253 à 268. Séduit par la sagesse du philosophe, Gallien se montra favorable à ses projets. Plotin lui demanda même de lui céder une portion de terre — probablement en Campanie — pour y fonder sa cité idéale.
Gallien n’était pas un empereur ordinaire. À une époque marquée par les guerres civiles, les invasions barbares et les épidémies, il tenta de préserver l’unité de l’Empire par des moyens inédits, notamment en valorisant les élites intellectuelles. Sous son règne, les philosophes, les lettrés et les mystiques païens gagnèrent en influence. Gallien lui-même s’intéressait à la philosophie grecque et aurait vu dans le projet de Plotin une tentative noble de réforme morale de la société. De plus, le territoire de l’Empire offrait encore, à cette époque, des zones rurales paisibles où un tel projet pouvait s’implanter. La Campanie, fertile et chargée d’histoire, était déjà un lieu de retraite pour les élites cultivées. Il est possible que Plotin ait voulu y établir une communauté semblable à celle de Pythagore à Crotone. Certains chercheurs pensent que ce projet reflète aussi la montée d’un spiritualisme nouveau, face à la décadence de la religion traditionnelle. Le refus final du projet pourrait témoigner de tensions internes à la cour, ou d’une crainte que cette cité devienne un foyer d’influence autonome et incontrôlable.
Pourquoi Platonopolis n’a jamais vu le jour
Malgré l’enthousiasme de Plotin et le soutien de Gallien, le projet n’aboutit jamais. Les raisons exactes restent floues : résistance politique ? Peur de créer un précédent religieux ou idéologique trop fort ? Intrigues de cour ? Toujours est-il que ce rêve d’une cité philosophique, unique dans l’histoire romaine, s’éteignit sans même avoir commencé.
Le projet a peut-être suscité la méfiance du Sénat ou de l’aristocratie romaine, peu enclins à voir une communauté indépendante vivre hors des cadres juridiques traditionnels. Une autre hypothèse évoque la pression des courants religieux rivaux, notamment les milieux chrétiens en pleine expansion, qui voyaient d’un mauvais œil cette résurgence du paganisme intellectuel. Plotin lui-même, bien que vénéré, était un homme discret, peu enclin à imposer ses vues. Il est possible qu’il ait préféré renoncer plutôt que de provoquer des conflits avec le pouvoir établi.
Une utopie païenne avant l’heure
Le projet de Platonopolis est l’un des rares exemples antiques d’utopie philosophique concrète, bien avant les écrits de Thomas More ou les cités idéales de la Renaissance. Ce n’était pas qu’un exercice de pensée : Plotin voulait réellement voir émerger une société guidée par la raison, l’âme et la sagesse — à rebours des violences et des vanités du monde romain décadent.
L’échec de Platonopolis n’a pas empêché son idée de marquer les siècles suivants. Des penseurs comme Proclus, puis les philosophes chrétiens comme Augustin, ont repris cette idée d’une cité où l’ordre terrestre reflète l’ordre céleste. À la Renaissance, Marsile Ficin, grand lecteur de Plotin, a rêvé lui aussi d’une république des sages. Même Thomas More, dans son Utopia, évoque une société fondée sur la sagesse plutôt que sur la force. Le projet de Plotin apparaît ainsi comme un chaînon essentiel entre la tradition antique et les utopies modernes. Il montre que le paganisme tardif n’était pas seulement tourné vers le passé, mais aussi porteur d’expérimentations spirituelles novatrices. Ce rêve de cité philosophique ressurgira aussi chez des penseurs modernes comme Nietzsche ou Simone Weil, qui, à leur manière, reprendront la quête d’un ordre du monde fondé sur l’élévation de l’âme. Platonopolis, bien que jamais construite, reste ainsi un miroir tendu à nos sociétés matérialistes.
Sources
- Pierre Hadot, Plotin ou La simplicité du regard, Gallimard (Folio essais), 1997.
- Lucien Jerphagnon, « Platonopolis, ou Plotin entre le siècle et le rêve », Les Cahiers de Fontenay, 1981.
Les illustrations ont été générées par intelligence artificielle pour servir le propos historique et afin d’aider à l’immersion. Elles ont été réalisées par l’auteur et sont la propriété du Site de l’Histoire. Toute reproduction nécessite une autorisation préalable par e-mail.
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