Le Saviez-Vous? Quand l'Empire était à vendre

Lecture : quelques minutes
Didius Julianus face aux prétoriens lors de la crise impériale de 193
Rome, 193 apr. J.-C. : après l’assassinat de Pertinax, Didius Julianus et Flavius Sulpicianus se disputent le soutien de la garde prétorienne à coups de promesses financières.
En bref. L’expression « l’Empire romain mis aux enchères » n’est pas une invention moderne. Dion Cassius, sénateur présent à Rome en 193, décrit lui-même la scène comme une vente aux enchères : Flavius Sulpicianus et Didius Julianus promettent chacun une prime aux prétoriens, jusqu’à ce que Julianus l’emporte en offrant 25 000 sesterces par soldat. Mais il ne s’agit évidemment pas d’une vente légale de l’Empire : les prétoriens vendent leur soutien militaire à celui qu’ils choisissent de proclamer empereur.

Le pouvoir impérial romain pouvait sembler immense. Pourtant, le 28 mars 193, pendant quelques heures, il se négocia presque à la criée derrière les murs d’une caserne.

Pertinax : le meurtre qui ouvre la crise

Le saviez-vous ? Le 28 mars 193 apr. J.-C., l’empereur Pertinax est assassiné dans son palais par des soldats de la garde prétorienne, moins de trois mois après avoir succédé à Commode.

Il serait toutefois trop simple de dire qu’il meurt uniquement parce qu’il n’aurait pas versé aux prétoriens une prime assez généreuse. Dion Cassius rapporte que Pertinax leur avait promis 12 000 sesterces chacun et qu’il avait finalement réuni l’argent nécessaire. Le malaise était plus profond : l’empereur cherchait à restaurer une discipline que les soldats avaient largement perdue sous Commode, et plusieurs prétoriens craignaient également les conséquences des complots qui se nouaient autour du palais.

Deux cents soldats finissent par pénétrer dans la résidence impériale. Pertinax tente encore de les raisonner. Il est tué et sa tête est promenée au bout d’une lance. Rome se retrouve brutalement sans empereur.

C’est un épisode que j’aime évoquer en cours parce qu’il montre très concrètement une faiblesse du régime impérial : un empereur peut théoriquement gouverner des dizaines de millions de sujets et pourtant dépendre, à Rome même, de quelques milliers d’hommes armés. Toute la contradiction du pouvoir impérial tient presque dans cette scène.

Une véritable surenchère devant le camp prétorien

Après le meurtre de Pertinax, son beau-père Titus Flavius Sulpicianus, préfet de la Ville, se trouve au camp des prétoriens. Selon Dion Cassius, il cherche alors à obtenir pour lui-même la dignité impériale.

Didius Julianus apprend de son côté la mort de Pertinax et se rend précipitamment au camp. Le tableau transmis par Dion est saisissant : Sulpicianus se trouve à l’intérieur, Julianus d’abord à l’extérieur, et des soldats passent de l’un à l’autre en annonçant les offres.

Dion Cassius, qui siège au Sénat à cette époque et vit directement la crise, ne ménage pas ses mots. Il compare explicitement ce qui se passe à un marché ou une salle des ventes. Hérodien, écrivant quelques décennies plus tard, reprend lui aussi l’image d’un Empire proposé au plus offrant.

Ce n’est donc pas simplement une formule inventée par les historiens modernes. Mais il faut préciser ce qui est réellement « vendu » : les prétoriens ne possèdent juridiquement ni Rome ni l’Empire. Ils monnayent leur acclamation et leur force militaire, en espérant que le Sénat ratifiera ensuite leur choix.

25 000 sesterces par homme

La surenchère atteint d’abord 20 000 sesterces par prétorien. Sulpicianus semble alors sur le point de l’emporter. Didius Julianus joue son va-tout : au lieu d’augmenter légèrement son offre, il ajoute d’un seul coup 5 000 sesterces, criant le montant et, raconte Dion, le montrant même avec ses doigts.

Résultat : 25 000 sesterces promis à chaque soldat.

Les prétoriens choisissent Julianus. Leur décision tient probablement à deux éléments mêlés : la somme exceptionnelle proposée et la crainte que Sulpicianus, beau-père de Pertinax, ne cherche à venger l’empereur assassiné.

L’offre de Julianus doit d’ailleurs être décrite comme une promesse de donativum, cette prime versée aux soldats lors d’un changement de règne. Hérodien affirme ensuite que Julianus ne parvint pas à verser tout ce qu’il avait promis. Le plus ironique est donc peut-être là : l’homme qui obtient l’Empire grâce à une promesse financière n’a même pas le temps de transformer pleinement cette promesse en argent sonnant.

Un empereur proclamé sous les huées

Notre ancienne version racontait que Didius Julianus entra « triomphalement » au palais. Il faut corriger cette image. Dion Cassius décrit plutôt un nouvel empereur escorté par un dispositif impressionnant de prétoriens armés, précisément parce que la population lui est hostile.

Le Sénat valide son accession sous la pression des soldats. Dion, qui était lui-même sénateur, explique très clairement la peur dans laquelle se trouvent les membres de l’assemblée.

Le peuple de Rome, lui, ne dissimule guère son mépris. Julianus est insulté comme l’homme qui a acheté l’Empire. Dans le Circus, une partie de la foule appelle même Pescennius Niger, gouverneur de Syrie, à intervenir.

Le plus fascinant est que l’affaire du 28 mars ne provoque pas seulement une crise morale. Elle révèle immédiatement que la garde prétorienne ne contrôle pas l’ensemble de l’armée romaine. Trois grands commandants provinciaux disposent de forces capables de contester Julianus : Septimius Severus en Pannonie, Pescennius Niger en Syrie et Clodius Albinus en Bretagne.

Septime Sévère marche sur Rome

Septimius Severus réagit le plus rapidement. Ses légions danubiennes le proclament empereur et il marche vers l’Italie. Pour neutraliser provisoirement Clodius Albinus, Severus lui offre le titre de César. Il peut ainsi concentrer ses forces sur Rome et sur Julianus.

Didius Julianus tente de résister, puis de négocier. Mais sa position s’effondre à mesure que les soutiens militaires passent du côté de Severus. Les prétoriens finissent par arrêter les meurtriers de Pertinax et par abandonner l’homme qu’ils avaient eux-mêmes placé sur le trône.

Le Sénat condamne alors Julianus à mort et reconnaît Septimius Severus comme empereur. Didius Julianus est tué dans le palais le 1er juin 193. Dion Cassius lui attribue 66 jours de règne, ce qui correspond à la période allant du 28 mars au 1er juin retenue également par la Bibliothèque nationale de France.

Quelques semaines ont donc suffi pour transformer la spectaculaire « vente » de l’Empire en fiasco politique. Les prétoriens avaient réussi à imposer un empereur à Rome. Ils n’avaient pas réussi à imposer leur empereur aux légions de l’Empire.

Et c’est peut-être cela que je retiens le plus volontiers de cet épisode : le pouvoir romain ne s’achète jamais une fois pour toutes. On peut acheter une acclamation, intimider un Sénat et entrer dans un palais. Encore faut-il convaincre ceux qui possèdent les armées.

À retenir
  • Pertinax est assassiné par des prétoriens le 28 mars 193.
  • Son beau-père Sulpicianus et Didius Julianus se livrent ensuite à une véritable surenchère financière pour obtenir le soutien de la garde.
  • Dion Cassius décrit explicitement la scène comme une vente aux enchères.
  • Julianus l’emporte en promettant 25 000 sesterces par prétorien.
  • Le Sénat confirme son pouvoir sous la pression militaire, tandis qu’une partie de la population romaine manifeste son hostilité.
  • Septimius Severus marche sur Rome avec les légions de Pannonie.
  • Didius Julianus est mis à mort le 1er juin 193, après seulement 66 jours de règne selon Dion Cassius.

Sources

Poursuivez avec les récits de la Rome antique sur Le Site de l’Histoire  ·  Découvrez les autres anecdotes « Le Saviez-Vous ? »

Retrouvez-nous sur : Logo Facebook Logo Instagram Logo X (Twitter) Logo Pinterest

Les illustrations ont été générées par intelligence artificielle pour servir le propos historique et afin d’aider à l’immersion. Elles ont été réalisées par l’auteur et sont la propriété du Site de l’Histoire. Toute reproduction nécessite une autorisation préalable par e-mail.

Commentaires et échanges

Vos remarques, compléments et questions prolongent la lecture. Merci de conserver un ton courtois et de distinguer faits, interprétations et opinions.

À découvrir aussi

Lilith, la première femme de la Bible et d'Adam

Alexandre le Grand homosexuel ? Le doute Hephaestion

Cléopâtre, son tapis et Jules César : Une Histoire d'Amour Épique et Mystérieuse qui a Bouleversé l'Empire Romain

Pasteur et la découverte du vaccin contre la rage

Hitler et Mussolini : quand l’élève dépasse le maître