Quand l’appétit va tout va !
« Quand l’appétit va, tout va ! » semble aujourd’hui inséparable d’Astérix. Pourtant, derrière la plaisanterie gauloise se dessine l’écho d’une autre formule célèbre du XIXe siècle : celle de Martin Nadaud sur le bâtiment. La ressemblance est frappante, mais la filiation directe entre les deux expressions n’est pas démontrée.
Qui, derrière ces quelques mots, ne voit pas apparaître la bonhomie rondouillarde d’un certain Obélix ? Un sanglier rôti, une table trop chargée, quelques amphores à portée de main, et le monde semble aussitôt reprendre son cours. Mais derrière cette formule devenue familière se cache une petite énigme d’histoire culturelle : d’où vient réellement « Quand l’appétit va, tout va » ?
La première piste nous conduit naturellement vers les Gaulois. Après tout, René Goscinny et Albert Uderzo ont si souvent joué avec les proverbes, les habitudes alimentaires et les clichés français que l’on pourrait être tenté d’imaginer quelque antique sagesse gauloise transmise jusqu’à nous. La piste est séduisante. Elle est aussi trompeuse.
Une formule gauloise… vraiment ?
Dans l’univers d’Astérix, l’expression apparaît avant même le célèbre dessin animé Astérix et Cléopâtre. Elle figure déjà dans Le Bouclier arverne, aventure prépubliée dans le journal Pilote à partir du 15 juin 1967. Abraracourcix y fait une cure thermale après les excès de table, ce qui donne à la formule toute sa saveur : chez les irréductibles Gaulois, la bonne santé et le bon appétit entretiennent des relations pour le moins compliquées.
L’année suivante, la formule prend une nouvelle vie dans Astérix et Cléopâtre, où elle devient le refrain d’une chanson. À partir de là, elle s’installe durablement dans la mémoire populaire. Et pour beaucoup d’entre nous, elle semble avoir toujours appartenu à Obélix et à ses compagnons.
Mais si l’on remonte d’un siècle, une autre phrase surgit. Elle ne parle pas de sangliers, de banquets ou de digestion. Elle parle de maçons, de chantiers, de travail et d’économie.
Martin Nadaud, du chantier à l’Assemblée
Pour poursuivre l’enquête, il faut quitter la Gaule imaginaire de Goscinny et pousser les portes de la France de la Deuxième République.
Martin Nadaud naît en 1815 à Soubrebost, dans la Creuse. Adolescent, il part pour Paris et devient maçon. Comme beaucoup de maçons creusois du XIXe siècle, il appartient à ce monde de travailleurs migrants qui quittent périodiquement leurs villages pour rejoindre les grands chantiers de la capitale.
Paris n’a alors rien du décor monumental que lui donneront plus tard les transformations du Second Empire. Les quartiers s’étendent, les immeubles se dressent, les rues changent lentement de visage. Sur les échafaudages, le travail est rude et dangereux. Nadaud connaît cette vie de l’intérieur. Il apprend aussi, fréquente les milieux républicains et socialistes, s’intéresse à la condition ouvrière et transforme peu à peu l’expérience du chantier en conscience politique.
En mai 1849, le maçon devenu militant est élu représentant de la Creuse à l’Assemblée législative. Le symbole est puissant : un homme qui avait manié la truelle se retrouve désormais à la tribune, au milieu des avocats, propriétaires, notables et professionnels de la politique.
On peut imaginer le contraste. Les bancs de l’Assemblée, les conversations étouffées, les papiers que l’on déplie, puis cet ancien ouvrier prenant la parole sur un sujet qu’il connaît mieux que beaucoup de ceux qui l’écoutent : le bâtiment.
« Quand le bâtiment va, tout va »
En mai 1850, Martin Nadaud intervient à la tribune. Les sources secondaires ne s’accordent pas toutes sur le jour exact, certaines donnant le 5 mai, d’autres le 7. En revanche, elles convergent sur le cœur de son propos et sur la formule qui lui est attribuée :
« Vous le savez, à Paris, lorsque le bâtiment va, tout profite de son activité. »
La postérité allait raccourcir la phrase jusqu’à lui donner la forme devenue proverbiale : « Quand le bâtiment va, tout va. »
Derrière la petite phrase se trouve une idée économique très concrète. Construire un immeuble ne fait pas seulement travailler les maçons. Le chantier mobilise des charpentiers, des menuisiers, des carriers, des voituriers, des marchands de matériaux, des artisans et toute une multitude d’activités qui gravitent autour de la construction. Lorsque les chantiers se multiplient, l’argent circule, les ouvriers trouvent du travail et une partie de l’économie urbaine s’anime avec eux.
Nadaud ne parle donc pas en théoricien éloigné du terrain. Il parle avec la mémoire de celui qui a connu les échafaudages, les journées de travail difficiles et la fragilité de l’existence ouvrière.
Le Paris de 1850 peut alors se lire comme un immense organisme en construction. On y entend les marteaux, le roulement des charrettes, les appels des ouvriers. Il faut contourner les matériaux déposés dans les rues, lever les yeux vers les échafaudages, éviter la poussière des travaux. Derrière ce tumulte se dessine toute une économie.
Et c’est précisément cette puissance d’évocation qui explique sans doute pourquoi la formule a traversé le temps.
De Nadaud à Goscinny : un écho, pas une preuve
Plus d’un siècle plus tard, Goscinny écrit donc : « Quand l’appétit va, tout va ! »
La parenté saute aux oreilles. Même rythme, même construction, même promesse qu’un domaine particulier suffirait à révéler la bonne santé de l’ensemble : le bâtiment chez Nadaud, l’appétit chez les Gaulois.
La tentation est grande d’établir une filiation directe. Pendant longtemps, on a pu raconter l’histoire ainsi : Goscinny aurait simplement détourné la maxime de Martin Nadaud. C’est séduisant, et cela ressemble parfaitement au goût du scénariste pour les références culturelles et les jeux de langage.
Mais l’historien doit parfois savoir laisser une porte entrouverte.
Aucune source solide retrouvée ne permet d’affirmer que Goscinny pensait explicitement à Martin Nadaud lorsqu’il imagina cette formule. Nous pouvons constater la ressemblance ; nous pouvons rappeler l’ancienneté et la célébrité de « Quand le bâtiment va, tout va » ; nous pouvons même juger très plausible qu’un homme de lettres aussi cultivé que Goscinny ait connu cette tournure. Mais la plausibilité n’est pas une preuve.
Une chose, en revanche, est certaine : « Quand l’appétit va, tout va ! » est déjà présente dans Le Bouclier arverne, prépublié à partir de juin 1967, avant d’être reprise dans le dessin animé Astérix et Cléopâtre en 1968.
Plutôt qu’une filiation démontrée, nous avons donc devant nous un magnifique jeu d’échos entre deux époques. Au XIXe siècle, le bâtiment devait entraîner toute l’économie dans son mouvement. Chez les Gaulois de Goscinny, quelques sangliers semblent suffire à remettre l’univers en ordre.
L’enquête ne se termine donc pas par une preuve irréfutable, mais par un sourire. Et quelque part, Obélix aurait probablement trouvé cette conclusion beaucoup trop longue si elle retardait davantage le dîner.
À retenir
- Martin Nadaud, ancien maçon devenu député de la Creuse, est associé à la formule « Quand le bâtiment va, tout va » au milieu du XIXe siècle.
- Sa formulation développée insiste sur l’effet d’entraînement de l’activité du bâtiment sur le reste de l’économie parisienne.
- « Quand l’appétit va, tout va ! » apparaît dans l’univers d’Astérix dès Le Bouclier arverne, prépublié à partir de 1967.
- La formule est ensuite reprise dans le dessin animé Astérix et Cléopâtre en 1968.
- La ressemblance entre les deux expressions est évidente, mais une filiation directe entre Nadaud et Goscinny ne peut pas être présentée comme démontrée.
Sources et bibliographie
- FranceArchives, Fonds Martin Nadaud.
- Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, A. Duboueix, 1895, Gallica – Bibliothèque nationale de France.
- Bibliothèque nationale de France – Passerelles, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon.
- René Goscinny et Albert Uderzo, Le Bouclier arverne, première publication dans Pilote n°399, 15 juin 1967.
- Site officiel Astérix, Astérix et Cléopâtre, film de 1968.
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