jeudi 23 novembre 2017

Angel Island : la Ellis Island du Pacifique



En ce 21 janvier, jour national d’Angel Island décrété par Barack Obama, Tai Shen gravit la colline des Twin Peaks. Au sommet, il admire une vue panoramique sur San Francisco et sa baie. Son regard se focalise sur Angel Island, l’île la plus petite de la baie. Cette île est liée à l’histoire de la famille de Tai Shen. Citoyen américain, d’origine chinoise, les grands-parents de Tai Shen ont immigré aux Etats-Unis au début du XXe siècle. Son grand-père lui a raconté son passage dans le centre d’immigration d’Angel Island, la principale porte d’entrée des Etats-Unis côté Pacifique, comme Ellis Island côté Atlantique.

A leur arrivée en bateaux dans la baie, des inspecteurs de l’immigration ont vérifié leur identité, leur âge, leur profession et leur situation familiale. Ensuite, ils ont été amenés sur l’île et mis en quarantaine. Une fois le délai passé, les grands-parents ont été séparés. En effet, les migrants sont répartis par sexe, nationalité, classes sociales. Ils sont restés dans le centre trois jours durant lesquels les inspecteurs les ont interrogés sur leur vie, les raisons de leur venue et leurs projets. L’interrogatoire de sa grand-mère a été plus poussé, car les Chinoises étaient suspectées de venir aux Etats-Unis pour se prostituer. Des médecins les ont auscultés. Ils ont eu la chance de pouvoir accéder au territoire américain assez rapidement. Durant son bref séjour, son grand-père avait discuté avec un compatriote retenu dans le centre depuis plusieurs mois.
Il faut dire que la législation était très dure. Au milieu du XIXe siècle, la Californie devenue américaine connaît un boom économique. Chacun y vient pour faire fortune et trouver de l’or. Des lignes de chemin de fer transcontinental sont construites. Des milliers d’ouvriers, dont des Chinois appelés les coolies, sont recrutés. La réputation des Chinois se ternit rapidement, car ils acceptent de travailler pour un salaire de misère, contrairement aux Américains. Lors du référendum de 1879, les Californiens votent pour la mise en place de restrictions.
En 1882, le Congrès vote le Chinese Exclusion Act. Avec cette loi, les Chinois ne peuvent officiellement plus émigrer aux Etats-Unis. Seules les personnes qui ne résident pas de manière permanente sur le sol américain sont exemptées. En 1917, la législation se durcit avec le Literacy Act. Toute personne ne sachant pas lire est refusée. Or les migrants sont des pauvres venant de pays peu développés où l’alphabétisation fait défaut. Ainsi, les Australiens et les Néo-zélandais possèdent plus de facilités que les Asiatiques. La situation se modifie dans les années 1920, lorsque le gouvernement fédéral impose des quotas. C’est dans ce contexte qu’en 1910, les Etats-Unis inaugurent un second centre d’immigration après celui d’Ellis Island à New York. Le complexe comprend un centre d’inspection, un hôpital, des logements, des réfectoires, des terrains de sport. L’île devient une petite ville. En effet, des employés y vivent de manière permanente : inspecteurs de l’immigration, interprètes, médecins, policiers, standardistes, menuisiers, plombiers, blanchisseurs, cuisiniers, avocats.
En 1940, un incendie ravage le complexe. Le gouvernement fédéral ne le reconstruit pas et préfère aménager un nouveau complexe plus moderne à San Francisco. L’île est laissée à l’abandon. En 1997, le centre devient un lieu historique national. Il est restauré en 2010, un siècle après son ouverture.

En une trentaine d’années, de 1910 à 1940, 500.000 personnes vont transiter par Angel Island : 85.000 Japonais, 8.000 Asiatiques du Sud-Est, 8.000 Russes, 1.000 Coréens, 1.000 Philippins, 4.000 Mexicains (souvent envoyés à Angel Island après leur arrestation sur le sol américain) et 100.000 Chinois dont les grands-parents de Tai Shen.

Sources
- Texte : VAN RUYMBEKE Bertrand, « Angel Island : les Chinois à la porte de l’Amérique », Historia, n°842, février 2017, pp50-53.

- Image : photo de Benjamin Sacchelli, prise en avril 2017

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