lundi 22 juin 2015

Une Révolution Française au XIVe siècle : la première révolte des bourgeois français


Au hasard dun cours pour le moins ennuyeux sur loccident chrétien que je donnais en classe, une question dun élève me chatouillait lesprit et me faisait remémorer une des nombreuses anecdotes de lhistoire de France que lon apprenait jadis avant les différentes réformes de l’éduction nationale qui dénaturent tellement notre belle discipline. Je remarquais avec frayeur quun de mes collègues, pourtant se revendiquant médiéviste, ne la connaissait pas en détails !

Voici cette histoire.

A la suite du désastre de Poitiers le 19 septembre 1356, le royaume de France traverse une grande crise qui aurait pu totalement modifier le régime monarchique. En effet, le très mal nommé roi Jean II le Bon, a été emmené en captivité par les ennemis anglais et est à présent l'hôte d'honneur de la très célèbre Tour de Londres. Son fils, le Dauphin Charles, âgé de 18 ans, doit assumer la lourde de tache de régenter l'état en son absence. Sa jeunesse et son inexpérience lui faisant défaut, il se tourne vers les États Généraux afin de réclamer de nouveaux impôts - comme l'impose les lois fondamentales du royaume - afin de relancer l'économie et de verser la terrible rançon demandée par les Anglais pour libérer Jean II. De cet impôt extraordinaire sera d'ailleurs créé le futur Franc ( franc = libre).

Il trouve malheureusement face à lui des bourgeois riches décidés à profiter de la faiblesse momentanée de la royauté pour battre en brèche l'absolutisme. Le puissant prévôt des marchands de Paris Étienne Marcel et l'évêque de Laon, Robert le Coq, amis dans la vie, s'allient contre le Dauphin et préparent l'opposition. On les soupçonne d'ailleurs de comploter pour le roi de Navarre, Charles le Mauvais, qui est emprisonné et qui prétend pouvoir coiffer la couronne royale.

Entraînés par Étienne Marcel et Robert le Coq, les États (noblesse, clergé et tiers états) demandent au Dauphin le renvoi sans condition des conseillers de son père qu'ils considèrent comme responsable de la situation critique du royaume. Ils sont surtout des hommes influents dans le royaume qui pourraient contrecarrer les plans des bourgeois. Charles préfère gagner du temps et diffère sa réponse. En représailles, les États sous contrôle de Marcel et le Coq rédigent une "Grande ordonnance" imposant au roi de gouverner avec les États. C'est la Révolution Française avant l'heure! Publiée le 3 mars 1357, elle fait l'effet dune bombe dans les cercles proches du pouvoir mais plaît à la populace et surtout à la bourgeoisie. En effet, cette dernière y voit le moyen d'obtenir le pouvoir et dinstaurer une monarchie parlementaire. Pour forcer le prince Charles à s'incliner, Étienne Marcel fait libérer Charles le Mauvais et l'appelle à Paris pour qu'il prenne la place de Jean II toujours emprisonné à Londres.

Deux clans allaient s'affronter: ceux qui soutiennent le Dauphin et ceux qui soutiennent le prévôt de Paris. Mais ce dernier a le vent en poupe. Marcel décide alors de précipiter la chute de la royauté par la force. Avec une foule endiablée, révoltée et acquise à sa cause, il se rend dans les appartements royaux et y fait un massacre. Les maréchaux de Champagne et de Normandie tombent sous les yeux apeurés du Dauphin qui est couvert de leur sang. C'est là que se déroule la célèbre scène de l'histoire de France. Contre toute attente, l'arrogant Étienne Marcel s'oppose à la foule qui veut rendre gorge à Charles. Le prévôt pose son caperon rouge et bleu (quarboraient les émeutiers) sur la tête du prince tandis que lui-même se coiffe du chapeau du Dauphin. Il veut montrer par se geste qu'il prend possession de sa personne comme un tuteur avec son élève. Ainsi, par cette démonstration de force, le prévôt espère avoir assez impressionner Charles par sa puissance et que le jeune homme deviendra désormais un homme d'état soumis à sa volonté.  Ce prend-il pour le Christ qui pardonne? Bien mal lui en a pris. Les révolutionnaires du XVIIIe siècle ne feront pas la même erreur... Ils guillotineront Louis XVI et se débarrasseront de sa progéniture.

Charles a bien compris la leçon. Il n'est pas encore le plus fort. Le 27 mars 1358, il s'enfuit de Paris et part en campagne lever des troupes pour reprendre la capitale par la force et se débarrasser de cette révolte bourgeoise. Entre-temps, Étienne Marcel gouverne Paris avec l'aide de Charles le Mauvais. Quelques mois plus tard, le prévôt de Paris doit faire face à une terrible révolte des paysans (= les Jacques) dans le nord du royaume: la Jacquerie. Mené par un certain Guillaume Carle, des bandes armées de paysans détruisent tout sur leur passage et notamment la ville de Beauvais. Marcel répond favorablement à cet esprit révolutionnaire et des bataillons de parisiens viennent même aider les Jacques. Il reprend néanmoins ses esprits lorsqu'il comprend que cette Jacquerie n'a aucun but politique et n'amènera qu'à l'anarchie. Le roi de Navarre, Charles le Mauvais, marche en personne sur les paysans et les met en pièce en faisant plus de 10 000 victimes.

Ce tragique épisode n'a pas aidé au prestige d'Etienne Marcel. La majorité de la population parisienne est naturellement proche des paysans et le voit à présent comme un tyran sanguinaire. Le prévôt, de plus en plus décrié, se résout pourtant à l'impensable: afin de maintenir son pouvoir dans la capitale et se protéger des troupes levées par le Dauphin, il invite les Anglais dans la capitale. Les parisiens refusent les "Goddams" et des heurts se propagent partout en ville. Marcel cède finalement. Il renvoie les troupes anglaises et voit Charles le Mauvais, sentant le vent tourner, l'abandonner.

Comme le peuple est volatile! Voilà qu'une majorité de parisiens se rallient à la cause du Dauphin et Marcel est de plus en plus acculé. Attaqué par ceux qui l'avaient suivi aveuglement auparavant, Étienne Marcel est massacré le 31 juillet 1358 dans la Bastille Saint-Antoine. Sa mort sera comme une expiation pour les habitants de la capitale. Trois jours plus tard, le Dauphin entre dans la ville et rétablie l'ordre. Le futur Charles le Sage distribue alors de généreux pardons, gagent d'une plus grande maturité et dune sagesse qui feront de lui un des plus grands rois de France.

Comme l'Histoire est cruelle! Si Étienne Marcel avait réussi sa révolution, il serait aujourd'hui au Panthéon ou aux Invalides, consacré et honoré chaque année. La révolution bourgeoise de 1789 sera la bonne! Et dire que tout s'est joué à un chapeau près !

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