dimanche 1 juin 2014

La France et les Français dans la Guerre de Sécession

Au début de la Guerre de Sécession, les Français sont 110.000 à vivre aux Etats-Unis. Ils constituent 2.6% de la population immigrée, formant ainsi la cinquième minorité du pays. Ils exaltent leurs différences culturelles et fournissent peu d’effort pour se fondre dans le melting pot américain. Ils participent peu à la vie politique, préférant se focaliser sur leur réussite matérielle. Il s’agit d’une population désunie, dispersée, sans influence. L’immigration est encore trop récente pour cultiver des liens communautaires.

Le 10 juin 1861, Napoléon III impose officiellement à ses sujets le devoir d’observer une stricte neutralité. En réalité, il s’agit d’une position de façade, car il soutient davantage le Sud pour des raisons géopolitiques et économiques.
En effet sur la scène internationale, le Sud joue sur le fait qu’il est le principal fournisseur de coton de l’Europe, matière vitale pour l’industrie textile moteur de la révolution industrielle, afin de demander une reconnaissance officielle. Dans un premier temps, la diminution des importations est plutôt une bonne chose, car elle permet d’écouler les stocks et de diminuer les dépenses. Ce n’est qu’en 1862 que les stocks commencent à diminuer fortement. Les entrepreneurs de Lyon parlent de fermer des usines suite à la baisse des importations de coton venant du Sud lié au blocus nordiste. La même année, l’armée française combat au Mexique pour renverser le régime libéral de Benito Suarez sous prétexte d’obtenir le remboursement des dettes contractées par le régime mexicain. En réalité, l’empereur souhaite recréer une colonie française aux Amériques. Suarez est soutenu par l’Union, qui compte tenu de la situation ne peut l’aider militairement pour l’instant. Au mois de juillet, John Slidell propose d’échanger du coton et une alliance militaire contre le Mexique en échange de la reconnaissance de la Confédération et d’une aide militaire navale pour forcer le blocus nordiste. Napoléon III, bien qu’intéressé par cette proposition, sait qu’il n’est pas en mesure de lutter contre la marine britannique qui soutient davantage le Nord. Il ne veut pas non plus dégrader les relations franco-britanniques qui sont houleuses depuis le règne de Napoléon Ier. Les officiers de marine et agents diplomatique faussent eux même les règles de la neutralité. A quelques exceptions près, ils soutiennent le Sud, exportateur de coton, importateur de produits manufacturés européens et favorable à l’intervention française au Mexique. Les consuls de France ne cachent pas leur sympathie envers la Confédération et ne sont sanctionnés que par de simples rappels à l’ordre. Citons par exemple le cas du comte Méjan ayant entreposé de l’argent confédéré à l’intérieur du consulat de France après la prise de la Nouvelle-Orléans par les troupes fédérales en avril 1862.
Durant l’année 1862, les Sudistes remportent de nombreuses victoires. Des deux côtés de la Manche, on doute que l’Union parviendra à reprendre tous les territoires sécessionnistes. Le Sud pousse les deux puissances à servir d’intermédiaire pour négocier un traité de paix. Néanmoins, la victoire nordiste d’Antietam en septembre, change la donne. Les Britanniques, et par extension les Français, préfèrent attendre et voir ce qu’il se passe. Napoléon III émet le projet d’un armistice et la levée du blocus pour une période de six mois dans le but de pouvoir négocier la paix dans des conditions sereines. La Russie, favorable à l’Union, s’oppose à ce projet. Après réflexions, les Britanniques aussi, car ils le jugent trop favorable au Sud.
En juin 1863, les Français prennent Mexico et renversent Suarez. L’archiduc Ferdinand Maximilien de Habsbourg est choisi pour être le nouvel empereur du Mexique. Napoléon III espère s’attirer les faveurs de l’Autriche et créer une zone d’influence territoriale pour contrebalancer la puissance britannique. Les Confédérés proposent au candidat leur soutien en échange d’une reconnaissance officielle. Cependant, en janvier 1864, Napoléon III renonce à ce projet. Lincoln, qui soutient Suarez, dispose maintenant de troupes au Texas. Les Fédérés pourraient intervenir militairement au Mexique. De plus, l’Autriche s’est alliée à la Prusse, qui vient de conquérir le Schleswig-Holstein au détriment du Danemark. Il apparait que l’Autriche préfère composer avec la Prusse plutôt qu’avec la France.
En 1864, Davis mandate Duncan Kenner à Paris pour demander à nouveau la reconnaissance officielle de la Confédération par la France en échange de l’abolition de l’esclavage dans le Sud. Napoléon III élude la demande en disant qu’il ne souhaite pas agir sans le soutien du Royaume-Uni.

En France, l’opinion publique plutôt anti-esclavagiste ne s’intéresse à la guerre de Sécession qu’à cause du coton. La situation est différente pour les Français résidant aux Etats-Unis. Modifiant subitement leurs habitudes, les Français suivent avec un vif intérêt les événements des années 1850-1860. Des immigrants que l’on croit indifférents aux affaires politiques de leur pays d’accueil s’y intéressent et prennent parti pour l’un ou l’autre camp le plus souvent suivant leur lieu de résidence pour éviter de s’attirer les foudres de la population parmi laquelle ils vivent.

En avril 1861 lors de la déclaration de guerre, les Français sont nombreux à répondre à l’appel sous les drapeaux de l’Union et de la Confédération. Les motifs sont divers : pression populaire, cause idéologique ou moyen d’échapper à la misère. Ainsi, exilés en Angleterre, trois princes de la famille d’Orléans, le comte de Paris, le duc de Chartres et le prince de Joinville s’engagent du côté de l’Union. Camille de Polignac, le fils du ministre de Charles X, s’engage chez les Sudistes. Sur les trois millions de soldats de la Guerre de Sécession, entre 10.000 et 15.000 sont des Français, nettement moins que les Allemands (200.000) et que les Irlandais (175.000). Le mythe de La Fayette reprend vigueur. Comme au XVIIIe siècle, les Français accourent pour aider leurs compatriotes américains dans cette nouvelle guerre d’indépendance.
Les Français se regroupent d’abord dans des unités composées majoritairement de compatriotes pour imposer leur identité nationale et leurs traditions militaires. A New York, trois régiments d’infanterie sont fondés au début de la guerre : le 55e surnommé les « Gardes La Fayette », le 53e les « Zouaves d’Epineuil » et le bataillon des « Enfants perdus ». Les Confédérés en Louisiane comptent une brigade et une légion française. Toutes ces unités ont une existence très courte. A la longue, les Français ont eu tendance à se disperser en s’engageant isolément ou par petits groupes. Les divergences politiques, les querelles de personnes et les luttes d’influence expliquent ce phénomène. Ces divers corps ont dû intégrer des Américains pour atteindre des effectifs réglementaires. Certains Français parviennent à gravir les échelons de la hiérarchie militaire. Pour l’Union, Régis de Trobriand, journaliste breton, est d’abord élu colonel des Gardes la Fayette avant d’être nommé général de brigade après la bataille de Gettysburg. Pour la Confédération, Victor Girardey est lui aussi nommé général de brigade avant de trouver la mort lors du siège de Petersburg en 1864.
D’une manière générale, il y a un réel engouement des militaires américains pour les Français, qui s’arrachent leurs services et se bousculent pour combattre à leurs côtés ou sous leurs ordres. Les Français jouissent d’une réputation flatteuse grâce aux succès des armées impériales de Napoléon Ier, d’où leur surreprésentation dans le corps des officiers. Certains vétérans combattent durant la guerre de Sécession. Dans la réalité, peu de hauts faits d’armes sont à mettre au compte des Français. Citons néanmoins, le cas des milices françaises de La Nouvelle-Orléans, qui en avril 1862, sauvent la ville en réprimant durant une semaine les émeutes ayant éclaté entre l’évacuation des troupes rebelles et l’occupation des forces fédérales.

Malgré leur qualité de ressortissants d’un pays neutre, les Français ont connu le même sort que leurs voisins américains. Ils se plaignent des déprédations, des exactions, des abus de la conscription et de l’enrôlement forcé, sans jamais obtenir de concessions. Le gouvernement impérial est accusé d’abandon, incapable d’étendre une protection efficace, notamment pour les ressortissants du Sud. De plus, l’expédition du Mexique engendre un sentiment antifrançais dans le Nord.
Les procédés des belligérants ont mis à mal les illusions des migrants qui croyaient pouvoir rester en marge du conflit en invoquant leur neutralité. Comme les autres groupes d’immigrants, les Français résidant aux États-Unis ont été des témoins, des acteurs et des victimes. Par son caractère total, la guerre touche cette communauté cultivant jusqu’alors ses particularismes. Elle s’est retrouvée par la force des choses dans le grand bain de l’américanisation. Les Français tissent des liens nouveaux avec leur patrie d’adoption. Après la guerre, les Français ayant servi dans les armées de l’Union acquièrent la nationalité américaine et reçoivent une allocation du gouvernement fédéral.

Sources
Texte
- AMEUR Farid, « Les Français dans la Guerre de Sécession », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 2011/1, n°33, p129-139.
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.

Image : totalestrategie.com

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