samedi 8 février 2014

Les Etats désunis

Au début des années 1860, les Etats-Unis comptent 30 millions d’habitants répartis inégalement dans le pays jusqu’à la côte pacifique peuplée à partir de la ruée vers l’or de 1848-1849. Parmi ses habitants, 4.4 millions sont des Noirs. Le taux d’urbanisation est de 26% pour le Nord et de 10% pour le Sud. La part de la population active est de 40% pour le Nord et de 80% dans le Sud. Le Nord détient 80% des capitaux.


Dans la première moitié du XIXe siècle, les États du Nord et ceux du Sud empruntent chacun des chemins différents.
Le Nord entre dans l’âge industriel par le biais de la métallurgie et surtout du textile. Les machines outils remplacent la production manuelle, ce qui augmente la production et diminue les coûts. Toute la confection est réalisée dans seul endroit, l’usine où viennent travailler les femmes et les immigrés. En 1860, l’industrie textile est le premier secteur industriel du pays. Elle compte 115.000 travailleurs. Les plantations de coton du Sud fournissent les matières premières. Dans le Nord, l’urbanisation rapide et incontrôlée créent des taudis insalubres.
Avec le développement du chemin de fer et des canaux, les villes du Nord deviennent des centres où convergent les marchandises. Elles se spécialisent dans le commerce et la finance. Les revenus sont réinvestis dans l’industrie, qui augmente ses productions et donc les revenus. A la fin des années 1850, les Etats-Unis comptent 50.000 km de voies de chemin de fer et 5.000 km de canaux, dont la majorité se situe dans le Nord. Le chemin de fer double les canaux et favorise l’extension vers l’ouest.
Dans le Sud, les planteurs ont fait fortune dans la culture du coton, du tabac, du riz et de l’indigo. Ils gagnent jusqu’à 14 fois plus  qu’un simple fermier. Ceux-ci produisent un coton de bonne qualité et le revendent aux industries du Nord, mais aussi en Europe et notamment au Royaume-Uni. Les planteurs s’accrochent à leur système de production, puisque celui-ci est rentable et répond à une demande toujours croissante.
La culture du coton appauvrit rapidement les sols. Les planteurs se déplacent de plus en plus au sud et à l’ouest des Appalaches et davantage à l’ouest du Mississippi. De plus, cultiver du coton nécessite une main d’œuvre abondante. Les planteurs réinvestissent leurs bénéfices dans l’acquisition de nouvelles terres à l’ouest et de nouveaux esclaves, afin de produire davantage et de continuer à s’enrichir. Le Sud devient le premier exportateur mondial de coton. 70% du coton importé par le Royaume-Uni arrivent des Etats-Unis.
La société est contrôlée par les esclavagistes et les planteurs (politique, justice, presse). Les planteurs constituent une aristocratie et se considèrent comme les gardiens d’une civilisation, d’une certaine noblesse et se disent supérieurs aux autres Blancs, qui sont au-dessus des Noirs. Cette vision inégalitaire est contestable dans une société démocratique. Les planteurs s’inspirent des théories de Thomas Jefferson. La terre symbolise la régénération, à l’inverse de la ville corruptrice et avilissante. Les Blancs sont en minorité par rapport aux Noirs. Ils sont très solidaires les uns avec les autres et partagent très largement les mêmes idées. La faible densité de population, l’éloignement entre les plantations et l’absence d’une volonté d’investissement dans les infrastructures retardent le développement du Sud.
Le Nord s’oriente de plus en plus vers l’industrie, le commerce et la finance, tandis que le Sud conserve une économie de plantation. L’Ouest se spécialise dans une agriculture commerciale pour les marchés intérieurs et extérieurs. En ce sens des liens économiques s’établissent avec le Nord. A partir des années 1820, les échanges commerciaux le long du Mississippi s’amenuisent en faveur d’échanges est-ouest, grâce à la construction des canaux qui relient les grandes villes de la côte atlantique et celles des régions des grands lacs et des grandes plaines. Un lien fort s’établit entre le Nord et l’Ouest.

Une fracture se forge entre le Nord et le Sud qui se cristallise autour de l'esclavage. Celui-ci est aboli progressivement dans les Etats du Nord depuis la fin du XVIIIe siècle. En 1808, la traite des esclaves est interdite. L’esclavage est maintenu dans les Etats du Sud car il est une composante essentielle du système économique. La Constitution n’interdit pas l’esclavage pour préserver l’union du pays. Les planteurs avancent une justification scientifique, ainsi que des arguments paternalistes. L’homme blanc doit s’occuper de l’homme noir, lequel serait perdu s’il était livré à lui-même. L’esclavage est un fardeau pour l’homme blanc que celui-ci doit supporter pour protéger la société de l’anarchie, de l’insurrection et de la décadence morale. Ils appuient sur le fait que certains esclaves vivent parfois mieux dans le Sud que leurs congénères ou même que des Blancs dans les grandes villes du Nord.

Le Nord et le Sud s'affrontent politiquement sur la question de l'esclavage. Le compromis du Missouri constitue un bon exemple des tensions entre Nord et Sud, ayant pour point de départ de l'esclavage.
En 1819, le Missouri demande à intégrer l’Union. A cette époque, les États-Unis regroupent 21 Etats, dix non esclavagistes (New Hampshire, Massachussetts, Connecticut, Rhodes Island, New-York, New Jersey, Pennsylvanie) et onze esclavagistes (Virginie, Maryland, Delaware, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Kentucky, Tennessee, Louisiane et le Mississippi).
Le 1er février, James Tallmadge Jr., représentant républicain de New-York dépose un amendement à la proposition de loi autorisant le Missouri à élaborer sa constitution. Dorénavant, il serait interdit d'introduire de nouveaux esclaves dans le Missouri, et les esclaves de plus de 25 ans seraient émancipés. Les représentants du Nord craignent de voir les esclavagistes devenir majoritaires à la Chambre des représentants avec l’entrée du Missouri. En effet, le nombre de représentants se détermine en fonction de la population de l’État. Pour les représentants du Sud, le Missouri ne représente pas un enjeu majeur. Les sols ne sont guère favorables à la culture du coton, et la production agricole ne nécessite pas une main-d'œuvre servile. Cependant, cet amendement touche à une question de principe. Le fait que le Congrès puisse décider si un nouvel État sera ou ne sera pas esclavagiste, et la perspective que si le Missouri renonce à l'esclavage, tout le reste de l'ex-Louisiane française basculerait dans le camp des abolitionnistes, les inquiète. Finalement, le Congrès décide que le Missouri restera un État esclavagiste, mais ne pourra introduire de nouveaux esclaves et que tout enfant né après l'admission de parents esclaves sera automatiquement affranchi à l'âge de 25 ans.
Après des débats houleux à la Chambre des représentants et au Sénat, un compromis est accepté le 2 mars 1820 à l’initiative d'Henry Clay, sénateur du Kentucky. Un nouvel État anti-esclavagiste, le Maine, est détaché du Massachusetts pour faire contrepoids au Missouri. Par ailleurs, il est convenu que les futurs États qui seront créés dans l’ancienne Louisiane seront esclavagistes ou abolitionnistes selon qu’ils se situeront au sud ou au nord du 36° 30' parallèle (la frontière sud du Missouri). Le Missouri intègre l’Union le 10 août 1821 en tant qu’État esclavagiste. Auparavant le Maine a intégré l’Union le 15 mars 1820 en tant qu’État non esclavagiste. Ainsi le status quo est préservé et les tensions sont apaisées pour un temps. Ce compromis apaise les tensions, mais il sera abrogé en 1854 avec l'acte Kansas-Nebraska et sera déclaré inconstitutionnel par la décision relative à Dred Scott en 1857.

Le Nord et le Sud s'affrontent également par le biais de leurs Églises. Les Américains sont majoritairement protestants divisés en quatre grands groupes : presbytériens, épiscopaliens, méthodistes et baptistes. Dans le premier tiers du XIXe siècle, le pays connait une période d’effervescence religieuse, appelé « le second grand réveil », le premier ayant eu lieu au XVIIIe siècle. Les prédicateurs veulent amener le croyant à prendre conscience des maux de la société dans laquelle il vit. Ils mettent l’accent sur l’ordre, la discipline et le rôle de la famille. Dans le Nord, l’effervescence religieuse mène rapidement à des campagnes anti-esclavagistes. Dans le Sud, les planteurs cherchent dans la Bible des justifications à l’esclavage. Les Eglises parviennent à se mettre d’accord sur divers points : les esclaves doivent être évangélisés, les maitres sont exhortés à surveiller leur instruction religieuse et les châtiments corporels doivent être supprimés. A défaut de supprimer l’esclavage, on lui confère une éthique. En 1857, l’Eglise presbytérienne condamne officiellement l’esclavage. Les Eglises du Sud se désolidarisent de celles du Nord. Pour calmer les choses, l’Eglise rappelle que ses décisions s’étendent uniquement sur la foi religieuse et la moralité et n’a pas à légiférer.


Deux modèles sociaux, deux modèles économiques, deux univers. Les États-Unis du XIXe siècle abritent deux pays différents que tout semble opposer. L'un trouve l'autre sclérosé et barbare, l'autre trouve le premier dominateur et impétueux. Une tension naît de cette fracture. Elle s'exprime avec violence oralement et politiquement. A partir des années 1850, les armes parlent à leur tour comme dans l'État du Kansas où réside un certain John Brown.


Sources
Texte : La Guerre de Sécession, Historia Thématique, n°94 mars-avril 2005, 86p

Image : culture.gouv.fr

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