mercredi 11 janvier 2012

Babylone, cité éternelle


La resplendissante cité de Babylone ! Votre imagination prend le dessus : de loin, tel un bédouin ou un commerçant avec votre caravane ou encore comme un simple visiteur, vous ne voyez de la cité qu’une masse uniforme et imposante, carrée ou rectangulaire qui émerge des palmerais qui entourent la cité et dont le point culminant reste cette tour « de Babel » qui au centre de la métropole tutoie le ciel. A l'intérieur, cela grouille de monde. Des centaines de nationalités et de cultures circulent dans un désordre indescriptible à travers de grandes avenues qui se croisent en angles parfaitement droits. Les bâtiments à plusieurs étages côtoient ceux à un seul étage. Des terrasses, dominant le peuple, les femmes richement vêtues regardent amusées, la vie qui passe et repasse inlassablement dans la cité. Les marchands interpellent et négocient dans un tumulte assourdissant, lointains échos des modernes bazars orientaux. Plus loin, un palais est accolé à des jardins en terrasses: les Jardins suspendus ! Oui, Babylone est une goutte de verdure, un vrai jardin d’Eden, dans ce désert qui est repoussé par les puissantes murailles qui encerclent tout ce monde. Les couleurs sont somptueuses, le ciel est beau, les palmiers recouvrent le sol d’une ombre bienveillante, tout le monde rit et s’amuse dans une Babylone que notre inconscient voudrait fabuleuse et parfaite.

Voilà la Babylone que j'ai longtemps fantasmé dans mon inconscient !

Pourtant, Babylone ne fut jamais cette «réalité» et ce fantasme tant désiré. Elle fut idéalisée au point de devenir, au cours des siècles et même des millénaires, LE modèle architectural, politique, culturel et liturgique de toute cité voulant atteindre cette superbia (orgueil, superbe). La ville que nous ont laissé nos lointains ancêtres, inventeurs de la civilisation, n'a pourtant plus rien de grandiose : du sable et des tanks !

La conception architecturale de Babylone vient de celle du dernier grand bâtisseur de la cité, le grand Nabuchodonosor II, qui au VIe siècle av. notre ère, laissa derrière lui une ville redoutée et attirante. Certains juifs déportés la considéreront comme une nouvelle Jérusalem la décrivant dans l'Ancien Testament – rédigé en partie à Babylone – comme « une coupe d'or dans les mains de Yahvé ». Les décors, tels que ceux de la porte d’Ishtar, tout de bleu lapis-lazuli, aujourd’hui reconstitués à Berlin, pénètrent très profondément dans notre mémoire collective. Les auteurs bibliques, et bien évidemment Hérodote qui fit une description – exagérée – de la cité, inspirèrent et inspirent toujours les architectes, les historiens et les archéologues à la recherche d’une image réelle et non caricaturale pour décrire la ville deux fois millénaire. Car le mal est là. Nous n’avons presque rien ! Quelques traces à peine qui furent à jamais recouvertes par un Saddam Hussein qui, en faisant reconstruire une Babylone « neuve » et inachevée sur les lieux même du site archéologique, était plus soucieux de servir sa propre image que de prolonger le mythe babylonien. Les Américains qui envahirent l’Irak en 2003 s’installèrent aussi sur le site, détruisant les quelques restes jusqu’alors conservés et protégés par le sable, en roulant inlassablement avec leurs voitures et leurs chars sur un terrain fragile.

Malgré l'image négative qu'elle véhicule, notamment du fait de le Bible, Babylone fut un modèle de gouvernement, de culture et de conception architecturale et décorative pour de grandes capitales qui auraient à rayonner sur le monde. Les archives royales égyptiennes d'Amarna, capitale du pharaon Akhenaton, ont démontré que la langue diplomatique du Proche-Orient a été pendant des siècles le babylonien. A Suse, capitale administrative des perses achéménides, les Grands Rois décorèrent les palais à partir de briques colorées de types babyloniennes (visibles au Louvre). Plus tard, Séleucie, Ctésiphon et Samarra, construisirent leur cité sur le modèle architectural babylonien. Bagdad, capitale abbasside, rayonna tellement sur le Proche et Moyen-Orient au Moyen Age qu’elle fut comparée – parfois même assimilée – à la Babylone antique par les différents voyageurs. Il est vrai qu’en ce temps là, la vraie Babylone n’était plus qu’une grosse colline de sable sur lequel ces « touristes » et autres aventuriers passaient sans savoir qu’ils marchaient alors sur une des cités les plus remarquables et les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité.

Ce fut ensuite pendant la Renaissance, au moment de la redécouverte des savoirs antiques qui bénéficiaient de l’invention cruciale de l’imprimerie (permettant une meilleure diffusion des savoirs), que la cité fut la plus fantasmée. Rome ou encore Florence se construisaient une nouvelle identité européenne et une hégémonie culturelle dont l'art et l’architecture allaient devenir le fer de lance. Babylone fut donc, à l’instar d’Athènes et de Rome, une des cités modèles. Stigmatisée pour sa richesse légendaire, Babylone devint l'exemple à imiter... ou pas ! Luther, le réformateur, compara la Rome papale du XVIe siècle à « la putain de Babylone » qui apparaît dans les récits de l'Apocalypse. Et aujourd’hui encore, bien que parfois détestée pour le stupre et la luxure qu’elle évoque, Babylone ne laisse pas indifférente. Elle restera à jamais dans les mémoires comme une des plus – sinon la plus – importantes réalisations de l'homme et ce malgré son destin fatal qu’elle a subi au IIe siècle ap. j.c, aux premières heures de l'ère chrétienne, lorsque, abandonnée, elle retourna à la terre, rejoignant les grandes capitales sumériennes – Ur, Uruk, Lagash, Girsu, Kish, Nippur - qui l’avaient précédée et dont elle avait également su s’inspirer pour devenir le centre du monde antique.

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