lundi 10 octobre 2011

Clovis : "souviens-toi du vase de Soissons!"

Que s’est-il donc passé à Soissons en 486 ? La ville est demeurée célèbre auprès de nombreux élèves du primaire grâce à une seule anecdote. Là-bas, les instituteurs content inlassablement depuis plus d’un siècle, que Clovis, le roi des Francs, se voit refuser l'attribution d'un vase par un soldat peu scrupuleux qui bafoue l'autorité du roi en brisant le fameux vase. Quelques temps plus tard, le roi se venge de l'affront : ayant déposé à terre les armes du soldat rebelle, au motif que sa tenue laissait à désirer, Clovis lui fracasse la nuque pendant que ce dernier ramasse ses affaires. Aussitôt le roi s'exclame « souviens-toi du vase de Soissons ! » (Selon les textes, la vraie phrase serait : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons ! »).

Le fait est-il réellement avéré ? Est-ce une de ces fameuses « paraboles » sensée illustrer et donner une leçon dans l’histoire ? Nous devons cet épisode de la vie du roi mérovingien au grand Grégoire de Tours qui a chanté les louanges des premiers rois francs. Pourtant, pourquoi un soldat aux ordres de son roi aurait-il pris le risque de briser un vase que celui-ci convoitait ardemment ? Les us et coutumes d’alors étaient davantage différents entre un roi et son soldat au Ve siècle qu'à la cours de l’intouchable Louis XIV. Premièrement, après la prise d’une ville, le butin était également partagé entre chaque soldat, le roi y compris. Le vase était donc un surplus que le soldat n’aurait pas accepté au nom de l’égalité des parts. Deuxièmement, les soldats pouvaient ainsi user d’une assez grande liberté de parole et exprimer leur ressentiment sans pour autant que le roi s’en vexe… mais il existe une limite ! Enfin, le roi était élu par son peuple.

Si Clovis reste un roi franc, élevé à son rang par l’acclamation de ses guerriers, et non par légitimité parentale – bien que ce soit souvent le cas -, jamais roi d’un peuple barbare n’a connu une si fulgurante réussite. Son pouvoir s’étend sur des régions toujours plus vastes et lointaines, ce qui accroît sa domination tout en  renforçant son charisme et sa position. Aussi, le Clovis qui demande à ses hommes de lui laisser le vase, n’est plus le chef des Francs mais un roi qui se sent investi d’un pouvoir immense que personne ne doit remettre en cause. Le soldat réfractaire à ce pouvoir ne semble pas avoir pris en compte ce nouveau rapport de force et il le paiera chèrement par la mort… en servant d’exemple à des milliers d’autres soldats ! Trop de liberté tue, devient un nouvel adage !

Mais l’épisode est surtout chargé de symbolique car il marque un véritable tournant dans l’histoire de la royauté « française ». Jamais un Philippe Auguste, un François Ier ou un Louis XIV, n’auraient agi de la sorte. Ils auraient condamné le soldat immédiatement après les faits sans aucune forme de procès ni d’intention de montrer l’exemple. Clovis punit son soldat dans un moment de faiblesse de ce dernier : il est penché ou accroupi et il ne peut ni riposter ni se défendre, ce qui aurait été une réaction normale et légitime de sa part. Ce véritable « coup derrière le dos » ou « coup en traître » signifie bien que Clovis est à la croisée de deux types de pouvoirs : le chef élu par ses pairs et le roi incontestable – peut-être même divin - et légitimé par sa gloire ! La mort de son soldat par ses propres mains signifie, à l’image de l’apparition de Jésus devant Marie-Madeleine après la résurrection (noli me tangere : « ne me touche pas »),  que le rapport entre le roi et ses soldats a dès lors changé : il est le roi qui donne les ordres ; ils sont ses sujets et ils doivent obéir scrupuleusement à ses ordres.

Alors, véracité du propos ou légende à vocation instructive ? Seul Grégoire de Tours et Clovis le savent ! Toujours est-il que l’histoire du vase de Soissons a bercé l’imagination de générations d’écoliers  - ou même de rois ! – montrant la force et le pouvoir naissant des futurs rois de France, bien plus révélatrice que la culotte à l’envers de ce cher Dagobert, qui fut pourtant, malgré la chanson mettant à mal sa crédibilité, un des plus brillants rois de l’histoire mérovingienne et française.

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