dimanche 13 février 2011

Savonarole : réformateur ou fanatique ?


En 1488, le moine Jérôme Savonarole prêche dans les rues de Florence. Il dénonce sans retenue la décadence de ses concitoyens, qui sombrent dans le pêché. La famille régnante, les Médicis, sont l’image de cette dégénérescence morale de la ville. Arrivés au pouvoir par l’argent du commerce et des banques, les Médicis se livrent dans leur palais à des orgies. L’Eglise non plus, n’est pas exempte de tous reproches. Le pape Innocent VIII accorde la rémission des péchés contre de l’argent (vente des indulgences). Son successeur Alexandre VI est accusé d’avoir acheté son élection. Il a des enfants. D’ailleurs, il fait son fils César Borgia cardinal et mène des guerres pour lui procurer des territoires.
Savonarole fervent croyant ne supporte pas de voir les Hommes se damner de la sorte. Dans ses sermons, il les met en garde contre le courroux de Dieu. En 1492, ses prédictions semblent se réaliser lorsque la foudre incendie le toit de la cathédrale. Quelques jours plus tard, Laurent le Magnifique meurt.
En 1494, les armées françaises sont aux portes de Florence. Les habitants sont terrorisés par l’approche de ces soldats, à qui nul ne peut résister et qui pillent tout sur leur passage. Savonarole explique que les Français ont été envoyés par Dieu, afin de punir les Florentins. Les habitants chasse les Médicis du pouvoir et charge le moine de négocier avec le roi de France. Les deux hommes se rencontrent. Savonarole convainc Charles VIII de ne pas piller la ville et d’attaquer Rome et le Pape.

Les Médicis sont chassés du pouvoir. Une République, s’inspirant du modèle vénitien, est instaurée. Le pouvoir est désormais détenu par deux conseils. Les aristocrates siègent au Grand conseil, tandis que les marchands et les financiers siègent au Sénat. Soutenu par une large partie de la population, Savonarole souhaite que Florence se dote d’une République chrétienne et religieuse. Ils purifient les mœurs, les pratiques sexuelles, abolit la torture. Il interdit les jeux d’argent, les bijoux, les vêtements de luxe et le maquillage. Les femmes doivent sortir voilée. Ils forment les enfants, son armée des anges, sont chargés de transmettre la bonne parole et de récolter les aumônes. Celles-ci deviennent rapidement obligatoires. En effet, ceux refusant de payer sont dénoncés par les enfants à des miliciens aux ordres de Savonarole. Les aumônes et les réformes fiscales tendent à une redistribution radicale des richesses.
Le 7 février 1497, des grands bûchers sont organisés par Savonarole pour y brûler des objets d’art, des livres, des tapisseries, des miroirs… Ces bûchers de vanité doivent purifier la ville.

Alexandre VI ne peut tolérer qu’un moine critique ouvertement l’Eglise et que ce dernier opère une réforme hors de celle-ci. De plus, il a dû acheter la paix avec les Français envoyés par le moine. Dans un premier temps, le Pape envoie son fils négocier avec Savonarole. César Borgia lui propose le chapeau de cardinal, afin de pouvoir opérer sa réforme au sein de l’Eglise. Savonarole refuse connaissant les risques d’assassinat qu’il encourt à la curie. Devant ce refus, le pape l’excommunie le 23 mai 1497. Il est accusé d’hérésie et de sédition. Alexandre VI menace de jeter l’Interdit sur Florence.
Les citoyens commencent à être lassés des méthodes brutales de Savonarole. L’Interdit aurait des conséquences spirituelles en refusant l’accès au paradis. De plus, les autres Etats n’accepteraient plus d’emprunter et de commercer avec une cité hérétique.
Savonarole doit prouver aux Florentins, qu’il est bien messager de la parole divine. Pour ce faire, il organise une dispute et une ordalie. Afin de prouver qu’il est soutenu par Dieu, il doit traverser un bûcher. Savonarole discute pendant de longues heures avec ses détracteurs et les magistrats de la cité, jusqu’à ce que la pluie vienne éteindre les flammes.
Les Florentins hurlent au scandale. Savonarole est arrêté et torturé pendant plusieurs jours. Il est accusé d’hérésie et de trahison envers la patrie. Sous la douleur, il avoue tous les chefs d’accusation. Il est pendu. Son corps est brûlé. Ses cendres sont jetées dans l’Arno.


Savonarole désirait sincèrement purifier les mœurs de ses concitoyens et faire en sorte qu’ils accèdent au paradis. Il critiquait l’Eglise, qui ne montrait plus l’exemple. Il souhaitait retourner à un catholicisme traditionnel, purifié, en revenant aux fondamentaux que sont les Saintes Ecritures. En ce sens, il peut être vu comme un précurseur de Luther, qui reprendra les même critiques et les idéaux de réforme. Réformateur religieux, Savonarole était aussi un réformateur social, luttant pour une plus grande égalité économique.
Néanmoins, ses méthodes pour réformer la société florentine sont violentes et brutales. Aucune contestation ne peut être tolérée et les détracteurs doivent être sévèrement châtiés. Savonarole peut être également vu comme un précurseur des Etats totalitaires du XXe siècle. Son pouvoir repose sur son charisme et sa force de persuasion. Il se considère comme le seul guide pour son peuple. La population est étroitement surveillée et contrôlée dans tous les aspects de la vie quotidienne par des miliciens. Enfin, Savonarole avait compris l’importance de la jeunesse dans l’évolution des sociétés. Son armée des anges est, par certains points, quelque peu similaire aux jeunesses fascistes et hitlériennes.

Sources

Savonarole : le prophète maudit, documentaire réalisé par Jan Peter et Yuri Winterberg, 2006, 52min.

HUGEDE Norbert, Savonarole et les Florentins, France-Empire, Paris, 1998, 245p.

SIRONNEAU Jean Pierre, « Florence du mythe messianique à la politique moderne » dans La Renaissance ou l’invention d’un espace, sous la direction de Jean Jacques Wunenburger, Editions Universitaires de Dijon, Dijon, 2000, pp125-140.

MILZA Pierre, Histoire de l’Italie, Fayard, Paris, pp415-420.

4 commentaires:

  1. Votre article est caricatural et partiellement faux.
    Savonarole n'avait qu'un influence "spirituelle" et n'a jamais exercé de pouvoir politique. Il n'a donc pas pu établir une "théocratie". D'autant que la société florentine n'était pas monolithique. Par exemple les franciscains, rivaux des dominicains, prononçaient des prêches contre Savonarole. Les jeunes gens de la bourgeoisie aisée et libertine, les Compagnacci, insultaient les partisans de Savonarole, distribuaient des pamphlets. Quant au gouvernement de Florence, constitué notamment de 9 "seigneurs" et d'un gonfalonier, il changeait tous les deux mois et était composé tour à tour de partisans et d'ennemis de Savonarole.

    On est donc très loin d'une société totalitaire !

    Il n'y a pas eu non plus de "redistribution radicale" des richesses au profit des pauvres, mais quelques aumônes semi obligatoires qui servaient aux oeuvres de charité. Mais les pauvres sont restés pauvres et les riches ont conservé leurs richesses.

    Quant aux "Anges blancs" de Savonarole, composés d'adolescents, ils ont en effet quelques liens de parenté avec les gardes rouges de Mao, mais les comparer aux jeunesses hitlérienne est tout à fait excessif, d'autant que leur pouvoir était limité.

    Ajoutons que Savonarole n'était pas partisan d'un régime dictatorial, bien au contraire. Il a contribué à rétablir la république et a préconisé la mise en place d'un "Grand conseil" pour contrôler le gouvernement...

    Donc, informons-nous et évitons la caricature !

    Gérard Delteil

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  2. Résumez un personnage aussi complexe que Savonarole dans un court article est un exercice délicat. L’article peut apparaître comme simpliste. Il convient, sans nul doute, de reformuler, de préciser et ou modifier certains points dans le corps même de l’article. En ce sens, je vous remercie pour cette critique constructive.
    Effectivement, une République oligarchique est mise en place après la chute de Laurent de Médicis. Savonarole n’a jamais appartenu aux conseils. Cependant, il eut une très forte influence sur les décisions prises. Il y avait très certainement des opposants au moine, mais celui-ci était soutenu, du moins au départ, par une très large partie des Florentins sans distinction sociale. Sa force résidait dans le fait qu’il employait les évènements météorologiques et politiques pour affirmer la véracité de son discours prophétique à savoir la destruction des anciennes institutions et le châtiment des hommes par la volonté divine précédent un renouveau moral, religieux et politique. Florence, en tant que cité élue de Dieu, allait montrer l’exemple. Ce mythe de l’élection divine est récurrent dans les discours de l’époque.
    Ses méthodes ressemblent à celles employées dans les régimes totalitaires des XXe siècle, le charisme, un discours puisant dans les thématiques récurrentes dans les esprits et les peurs de son époque, une volonté de modeler tous les aspects de la société en vue d’atteindre un but précis et l’utilisation de la jeunesse.

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    1. Savonarole eut en effet une très forte influence sur la population et les gouvernements. Mais ceux-ci changeaient continuellement, car les 9 membres de la Seigneurie étaient tirés au sort tous les deux mois !

      De plus, on ne peut comprendre l'influence exercée par Savonarole, sans tenir compte du contexte international. Savonarole était l'allié du roi de France Charles VIII, avec qui il avait négocié le passage de son armée dans Florence sans saccage. Les Florentins lui en furent reconnaissants... du moins momentanément. Ensuite, quand s'est formé la Ligue anti-française regroupant diverses villes italiennes, le pape, l'Empire etc, la situation de Savonarole a été très affaiblie.

      Si on peut trouver des points communs entre Savonarole et des démagogues populistes et fascistes du vingtième siècle, il faut tout de même constater que Savonarole n'a pas mis fin à la "démocratie" qui régnait à Florence - une démocratie toute relative bien sûr, où tout se jouait parmi les élites (quelques dizaines de personnes) et parfois dans des assemblées élargies représentant tout au plus quelques milliers de notables.

      Mais ce système a continué à fonctionner, sous son influence. Et les partis hostiles à Savonarole n'ont jamais été muselés. La seule véritable répression s'est exercée contre les leaders d'un complot visant au retour de Pierre de Médicis : deux furent exécutés. Si les "anges blancs" de Savonarole patrouillaient dans les rues pour faire la chasse aux femmes trop élégantes ou trop dévêtues, les gens faisaient ce qu'ils voulaient dans leurs maisons, continuaient à donner des fêtes où l'on plaisantait sur Savonarole. Même les homosexuels, qui furent l'une des cibles de ses diatribes obsessionnels ne semblent pas avoir été frappés : ils se cachaient un peu plus, alors qu'ils étaient tolérés sous les Médicis. Il ne semble pas qu'il y ait eu d'exécution d'homosexuels, contrairement à ce que pourraient laisser croire les prêches enflammées. Les ouvrages consacrés à Savonarole n'en font pas mention.
      Enfin, si on a théoriquement interdit certains livres et brulé quelques-uns, la bibliothèque de Saint Marc (dont Savonarole était prieur), la plus importante de l'époque et la première bibliothèque publique d'Europe, n'a été ni détruite ni expurgée.
      Alors, peut-être, si son influence avait duré, Savonarole aurait-il été plus loin. On n'en sait rien. Mais, à part l'interdiction des grandes fêtes orgiaques remplacées par des processions religieuses, son impact concret n'a pas été considérable. Ceux qui l'avaient adulé se sont ensuite détourné de lui, notamment une grande partie de l'intelligentsia, à part quelques fidèles comme... Boticelli.
      Gérard Delteil

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  3. Bonjour, je me permets de publier cette publicité personnelle :
    Pub perso :

    La conjuration florentine - Points Seuil inédit.

    Mon dernier roman parait aujourd'hui. Il se déroule à Florence, à la fin du quinzième siècle. Contrairement aux apparence, il ne s'éloigne pas des préoccupations d'aujourd'hui. On y retrouve l'instrumentalisation de la religion par les acteurs politiques, l'obscurantisme, la lutte de classe et même... un des premiers projets d'attentat terroriste à la bombe - conforme à la réalité historique.

    Le pape Alexandre VI Borgia, qui veut se débarrasser du moine Savonarole, lequel dénonce la corruption de l'Eglise et fait alliance avec le roi de France contre Rome et d'autres cités italiennes, cherche un tueur. Il va choisir un jeune novice fanatique, Stefano Arezzi. Celui-ci accepte cette périlleuse mission et découvre les charmes de Florence, une des plus puissantes et plus belles cités de l'époque. Il découvre aussi l'injustice, l'exploitation des enfants dans les ateliers textiles et tombe amoureux d'une riche et puissante veuve. Après avoir infiltré l'organisation de jeunesse des Dominicains, les Anges blancs, chargés de faire régner la pureté dans la ville, il rencontre Savonarole lui-même et commence à douter...
    Gérard Delteil

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