mardi 7 juillet 2015

Le jugement de la merveilleuse Phryné


Le corps de la femme parle souvent pour elle. Il est un ambassadeur incontournable. Par sa prestance et son allure, la femme peut imposer bien plus de respect que si elle devait parler pendant des heures pour le faire. L’homme n’a parfois besoin que d’un regard pour jauger du pouvoir d’une femme. Je ne parle pas ici d’un regard pervers qui se poserait au hasard de ses fourberies sur le déhanché d’une gente demoiselle et qui s’aviserait de la siffler si il la trouvait à son goût. Nous parlons ici de la quintessence même de l’enveloppe charnelle du beau sexe.  Elles sont légions les ambassadrices de la beauté qui demeurent encore célèbres pour leurs attraits. D'Hellène de Troie jusqu’à Kate Middleton, les femmes ont souvent été louées dans l’Histoire et la Littérature parce qu’elles étaient avant tout belles ! J’entends déjà les féministes s’étouffer de rages ! Il est certain que Sappho, Hypatie ou Christine de Pizan doivent avant tout leur éternité pour leur savoir plutôt que pour leur physique ! Quoi que l’un n’empêche pas l’autre ! 

On ne m’objectera pas – malgré l’amour indéfectible que j’éprouve pour elles – que la plupart des femmes connues de leur temps le devaient pour leur physique. Cela n’est pas étonnant si on considère le monde d’alors comme étant dominé par l’intelligencia masculine.

Pour illustrer mes propos, laissez-moi vous conter l’anecdote de la vie de Phryné d’Athènes, belle, merveilleuse, extraordinaire et même divine représentante de ce que la nature a fait de plus beau sur cette terre. 

Elle vécue au IVe siècle av. notre ère et est une contemporaine d’Alexandre le Grand. Très jeune, la belle Phryné se rend dans la cité d’Athènes pour y faire fortune. Celle qui a le teint jaunâtre sait ce qu’elle veut. Elle est décidée à demeurer libre et autonome. Or, rare sont les domaines où une femme peut exercer et vivre sans un mari. Consciente de ses attribues et de sa finesse d’esprit, elle se tourne vers le métier d’Hétaïre qui consiste à offrir aux hommes une compagnie plus ou moins longue dans le temps. Elle sait également charmer les sens de ses clients en dansant, chantant et jouant de la musique. Grâce à sa beauté, elle se fait vite remarquer par de riches hommes, mais c’est la forme parfaite de son corps qui la fera traverser le temps, l’espace et les cieux. En effet, les artistes les plus célèbres de l’époque, comme le fameux sculpteur Praxitèle ou le peintre Appelle, l’utilisent comme le modèle de référence pour représenter la déesse de l’amour Aphrodite.

Phryné devient célèbre et on se l’arrache. La belle fait fortune et commence à avoir la tête qui gonfle car rien ne semble lui résister ! Elle est l’incarnation physique de la plus belle des locataires de l’Olympe et veut réaliser des exploits telle une déesse. Originaire de Béotie, elle reste meurtrie par la destruction de Thèbes par Alexandre en 336. Cet acte  sanglant avait alors pacifié toute la Grèce révoltée contre le jeune roi macédonien. Elle offre de reconstruire à ses frais une partie de la cité si les bâtisseurs y gravent dans le marbre que Thèbes a été « Détruite par Alexandre, rebâtie par Phryné, l’hétaïre ». Le monde n’était pas encore prêt à une telle concession : le projet est annulé !

Mais Phryné a d’autres ambitions. Après la bâtisseuse vient le temps de la religieuse. À une époque où le syncrétisme religieux était courant (Amon l’Égyptien est assimilé à Zeus le Grec ou encore à Marduk le Babylonien), Phryné tente d’introduire de nouvelles divinités ainsi que leur culte dans le panthéon déjà bien rempli des Athéniens. Là, cela va trop loin ! Phryné essuie de nombreuses remontrances. Athènes n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut un siècle plus tôt avec Périclès. Elle a été vaincue par les Spartiates et les Macédoniens et vit depuis l’avènement de Philippe II sous la domination du royaume de Macédoine. Son fils Alexandre, pendant son odyssée orientale, tient en otage de nombreux Athéniens et les légions macédoniennes font planer une menace perpétuelle de destruction. Il faut donc de la stabilité dans la cité. Or, Phryné est bientôt accusée d’impiété ainsi que de vouloir corrompre la jeunesse.

L’anecdote veut que se soit un amant éconduit qui l’a dénonce. Comme Socrate en son temps, elle doit passer devant un collège de juges déjà convaincus par sa culpabilité. Elle est défendue par le grand orateur Hypéride qui, au demeurant, est son « compagnon » (hetairoi) du moment. Ce proche de Démosthène ne vient pourtant pas à bout de la résolution des juges. Ceux-ci n’en démordent pas : elle est coupable ! A court d’arguments et sentant bien l’impatience des bourreaux, Hypéride joue le tout pour le tout : d’un geste théâtral, il arrache la tunique de sa cliente pour livrer le corps de l’accusée à l’admiration des juges. Il s’exclame alors :

« Lequel d’entre vous oserait supprimer du monde celle qui a servi de modèle à l’immortelle Aphrodite de Cnide* ».


Un murmure monte. Tout ce petit monde est charmé : elle est finalement acquittée !   

Socrate était bien plus savant et intelligent… mais qu’il était laid ! Comme quoi la perfection corporelle vaut mieux – parfois - que mille discours !




* Statuaire demeurée célèbre car réalisée par Praxitèle et représentant Aphrodite à Cnide.  Elle est la première représentation connue de la nudité féminine dans la statuaire grecque

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