vendredi 28 juin 2013

Une vie de Romain


Pour plus de commodité, l’interview a été traduite du latin en français. Les Romains ne connaissent pas le vouvoiement, voilà pourquoi nous avons tutoyé notre interlocuteur.

Présente-toi à nos lecteurs.
Je m'appelle Caius Flaminus Maximus. Je suis un chevalier, c'est à dire que les membres ma famille sont d’anciens militaires reconvertis dans l’administration et les affaires. Elle possède un cens de 400.000 sesterces. Nous faisons partie de l'aristocratie avec les sénateurs. Ces derniers possèdent un cens supérieur à un million de sesterces et sont sénateurs depuis trois générations.

Ton rang social se voit-il dans ta tenue vestimentaire ?
Oui. Je porte l’angusticlave, une tunique rayée avec une étroite bande pourpre, ainsi qu’un anneau d’or. Les sénateurs, eux, revêtent le laticlave, une écharpe pourpre. Chez l’homme, la toge est le vêtement du citoyen romain qu’il doit porter lors des cérémonies civiques. Elle est maintenue par des fibules, sorte de broche ou épingle à nourrice. Mes chaussures sont composées de lanières de cuir entrecroisées et au vue de mes moyens, je peux porter des bottes aussi.

Quels vêtements portent la citoyenne?
Les femmes portent la stola, une robe ceinturée sous la poitrine et au dessus des hanches. Elle est fabriqué en laine ou en coton, en soie chez les plus riches. L’hiver, elles ajoutent un manteau qu'on appelle le palla.

Mis à part l'aristocratie, quels sont les autres groupes sociaux que l'on peut rencontrés à Rome ?
Les esclaves sont en bas de l’échelle sociale. Ils sont des objets appartenant à leur maître. Ils exercent de multiples métiers du mineur à agent administratif. Les pérégrins sont des hommes libres, mais ne possédant pas la citoyenneté romaine. Ils demeurent assujettis au droit de leur cité. Puis, il y a les citoyens romains, qui se répartissent selon leur richesse. Les journaliers et les petits artisans constituent la classe populaire appelée la plèbe. Les petits propriétaires terriens et les marchands forment la classe moyenne. Enfin l’aristocratie se compose des grands propriétaires fonciers et de financiers, qui occupent des fonctions politiques.
 
 
Raconte-nous une de tes journées type.
Je me lève très tôt. Je déjeune du pain, du fromage et des fruits. La matinée est généralement consacrée aux affaires La journée de travail se termine vers 13 heures. L’essentiel du travail est assuré par les esclaves et les affranchis. Chez nous, le travail manuel est mal vu et laissé aux esclaves. Notre société ne pourrait fonctionner sans cette main d’œuvre servile. Nous louons ou nous faisons exploiter une boutique ou un atelier. Notre journée de travail se limite essentiellement aux affaires et au négoce.
Ensuite, je déjeune chez moi. Je mange les restes du repas de la veille. Parfois, je préfère me rendre dans un thermopolium, un service de restauration rapide, ouvert toute la journée et servant aussi bien des repas chaud que froid. Il est même possible d'emporter son repas pour manger ailleurs.
L’après-midi réservé aux divertissements. Sous la République, l'après-midi était consacrée à la politique, mais l’empereur s’est accaparé ce domaine. Nous disposons donc de plus de temps pour les loisirs. Ainsi, nous passons en moyenne deux heures par jour aux thermes.
 
 
Deux heures ? Ce n'est pas trop long ?
Les thermes ne sont pas que de simples bains. Il s'agit de vastes complexes en plus des bains, des bibliothèques, des pistes d’athlétisme et des terrains pour jouer au ballon.
 
 
Et après les thermes ?
Il est possible de se rendre dans les nombreux lieux de divertissement présents à Rome. Le cirque maxime peut accueillir jusqu’à 150.000 spectateurs et offrent de superbes courses de char. Il existe plusieurs écuries représentées par des couleurs différentes. Les dirigeants fournissent les chars, les montures et payent les conducteurs qui sont sous contrat. Les combats de gladiateur, les spectacles d’animaux sauvages et les mises à mort se déroulent dans les amphithéâtres. Les spectacles du Colisée, ouvert depuis l'année 80, jouissent d'une grande popularité. Les théâtres accueillent les pièces, les représentations musicales et de chants. Tous ces spectacles sont financés par l'empereur aidé en partie par l'aristocratie en échange de prérogatives politiques.
Vers 5 heures de l'après-midi, nous soupons. C'est le plus gros repas de la journée. Nous mangeons du pain, des fèves, du chou et du lard. Souvent le soir, nous organisons un banquet en présence de la famille ou de nos amis et clients.
 
 
Que mangez-vous lors de ces banquets ?
Les conquêtes militaires et l'agrandissement de l'empire ont diversifié notre alimentation. Nous mangeons beaucoup de cochon et des oiseaux tels que des oies, des cailles, ou des rossignols. Nous ne mangeons pas les animaux qui constituent une force de travail. La vache est épargnée pour son lait et le mouton pour sa laine. Nous sommes très friands de poissons : anguilles d’eau douce, bar, rouget, et des crustacés coquillages. Les plats sont assaisonnés avec de nombreuses épices, du miel, de l’huile d’olive et du garum (NDLR : sauce ressemblant au nuoc man actuel). La salade est servie en entrée pour ouvrir l’appétit. Le vin est coupé à l’eau et mélangé à des épices. Il n'est consommé pur que les jours de fête.
 
 
Je constate par la fenêtre que tu possèdes un magnifique jardin. Il est à l’intérieur de ta maison.
C’est un élément essentiel de la domus romaine. La nature est très présente dans les habitations et en ville. Promène-toi dans les rues de Rome et tu verras de nombreux parcs. Nous sommes profondément attachés à la terre et à la nature. Le poète Virgile opère une différence entre la vertu romaine et la vertu rurale, qui symbolise la lutte contre la décadence romaine.
D’où vous provient cet attachement à la nature ?
De notre histoire. Romulus et Rémus, les frères fondateurs de la cité, étaient deux bergers. Le soldat est souvent un paysan et les vétérans ont à cœur de gagner un lopin de terre.
 
 
Un tel jardin doit être propice à la vie animale. Tu as des animaux de compagnie ?
Comme beaucoup de romains, j’ai un chien. Des rossignols, des merles et des pies viennent régulièrement visiter mon jardin. Un de mes amis possède un perroquet. Ce sont des animaux très appréciés pour leur beauté et leur chant. Je connais des sénateurs qui importent des animaux des confins de l'empire, des serpents, des ours, des singes, des paons. L'empereur possède plusieurs lions.
 
 
Pas de chat ?
Le chat n'a pas bonne réputation à Rome. Il est assimilé aux cultes égyptiens. A l'image de Cléopâtre, l'Orient est décadent. Nous lui préférons la belette. D'ailleurs, le mot chatte désigne une prostituée.
 
 
Puisque nous évoquons la prostitution, quel rapport avez-vous par rapport au sexe ?
L’amour extra conjugale est toléré, car les mariages ne sont pas affaire de cœur, mais d’alliance matrimoniale. Dans le cadre du mariage, l’amour sert à procréer et non au plaisir. Le mari a le droit de faire l’amour avec un esclave, un affranchi ou un concubin, de tout sexe et de tout âge. En revanche, il est interdit de faire l’amour avec une citoyenne romaine d’autant plus si elle est mariée, afin de ne pas souiller le sang. La pénétration n’est pas le plus important. La jouissance passe par le toucher, l’odorat, les baisers et les sucions. L’acte amoureux se fait exclusivement à l’intérieur et dans l’obscurité. C’est pour cette raison que la nuit est plus propice à ce genre d’activité. J'ai lu les écrits de certains penseurs, dont Cicéron, qui conçoivent le sexe uniquement dans le cadre du mariage. Les époux se doivent respect et amour et l’hétérosexualité devient la norme. Je crois que les chrétiens ont un modèle similaire.
 
 
Des exécutions de chrétiens ont parfois lieu à Rome. Comment explique-tu que dans une religion polythéiste comme celle des romains, des gens soient mis à mort pour leur croyance religieuse ?
Tous les dieux sont tolérés à Rome. Nous avons plusieurs divinités, alors il est tout à fait concevable que les autres cités ou royaume possèdent leurs propres divinités. Chez nous, la religion est un contrat. Nous promettons et offrons un animal aux dieux pour s’assurer leur protection. Honorer les dieux est un geste citoyen et patriotique, qui apporte l’harmonie au sein de l’empire. Le culte de l’empereur permet d’unir tous les citoyens de cette vaste entité territoriale. Les chrétiens parce qu'ils refusent d'honorer les dieux de Rome et l'empereur sont les responsables des maux de l'empire.
 
 
La religion n'est que publique ? Il n'existe pas de culte privé, se rapportant à l'intime ?
Si. Les rituels publics se retrouvent au sein de la cellule familiale d’une manière plus modeste. Le laraire constitue un petit temple à l’intérieur de la maison. Il abrite les idoles : les Lares protecteur de la famille et les Pénates protecteur de la maison.
 
 
Parle-nous de ta famille.
Je suis marié et j'ai deux enfants. Ce ne sont pas les seules personnes vivant sous mon toit. Il faut y ajouter mes esclaves et les serviteurs libres. Je possède le droit de vie et de mort sur mes esclaves. Je peux divorcer et déshériter mes enfants si je le souhaite.
 
 
Comment s'est déroulé ton mariage ?
Je me suis rendu chez ma belle famille pour formuler ma demande en mariage. Avec l'accord de mon beau-père, ma fiancée et moi, nous nous sommes passés une bague à l’annulaire. La cérémonie s'est déroulée chez la famille de ma femme. Le jour du mariage, le prêtre a instruit ma femme sur ses devoirs d'épouse et joint ses mains aux miennes. Ensuite, ma belle famille, mes amis et moi avons formé un cortège pour se rendre chez ma famille. Dans les rues, les voisins nous acclamaient en nous jetant des noix, un symbole de prospérité. Arrivé sur le seuil de ma demeure, j'ai soulève ma femme pour la faire pénétrer dans la maison. Si elle venait à trébucher, ce serait un mauvais présage pour notre union. J'avais 20 ans lors de mon mariage. Il n'y a pas d'âge pour se marier. J'ai attendu d'avoir une situation économique et sociale suffisante. Ma femme en avait 14 ans. De manière générale, une femme peut se marier dès la sortie de l'adolescence vers 12-13 ans.
 
 
Quelle est la place de la femme dans la société romaine ?
Selon le droit romain, la femme est une éternelle mineure placée sous la tutelle du père ou de l’époux. Elle est citoyenne et libre, mais exclue de la vie politique. Elle peut exercer tous les métiers. Ma femme m'aide très souvent dans la gestion du domaine et de la boutique. Elle m'apporte aussi de précieux conseils politiques.
 
 
Tu as dit que le mariage servait avant tout à procréer. Comment s'est déroulé l'accouchement de tes enfants ?
Je remercie les dieux qu'il n'y ait pas eu de problèmes. L’accouchement a eu lieu dans la maison avec l’aide d’une sage femme. C'est elle qui juge de la viabilité de l’enfant, coupe le cordon ombilical et lave le nouveau né. Deux jours plus tard, nous l'avons reconnu et offert une amulette protectrice. Mes enfants portent mon nom, vu que je les ai reconnus. Les enfants non reconnus portent le nom de leur mère.

 
Tes enfants vont à l'école ?
Non, mon second fils et ma fille ont un précepteur. Seuls les enfants de la plèbe vont à l'école jusqu'à l'âge de douze ans. Mon premier fils est déjà grand. Il a quitté sa toge d’enfant pour revêtir sa toge de citoyen et il a remis son amulette aux dieux Lares.
 
 
J'ai appris que votre père était décédé il y a deux ans. Comment se sont déroulées les funérailles ?
Le deuil est une affaire privée, durant laquelle j'ai fait office de prêtre. J'ai placé une pièce de monnaie dans la bouche de mon père, afin qu'il puisse payer Charon, le batelier faisant traverser le fleuve Styx aux âmes. Nous l'avons accompagné jusqu’au cimetière, qui se trouve à l’extérieur de la ville. Pour la procession, j'ai loué les services de pleureuses. Le corps a été inhumé. Autrefois, il était plutôt incinéré. Au retour, nous avons purifiée la maison pour éviter tout risque de contagion. Depuis, nous continuons d’honorer sa mémoire sur l’autel familial.
 
 
Quel portrait dresse-tu de ta ville, Rome ?
C'est une gigantesque ville, sans aucun doute la plus peuplée du monde (NDLR : environ un million d'habitants). C'est une ville cosmopolite. On croise dans les rues des personnes originaires de toutes les provinces de l’empire. Des Egyptiens, côtoient des Latins, des Gaulois, des Grecs, etc… Tous les types de population se croisent, des riches et des pauvres. C'est aussi une ville pleine de contraste. Les riches demeures côtoient les quartiers insalubres composés d’insulae, ces immeubles de sept à huit étages construits en brique, bois et torchis, qui nous viennent de la défunte Carthage. Je ne fréquente pas beaucoup ces quartiers. Il parait qu'à la différence de nos villas, ces immeubles ne possèdent ni l’eau courante, ni le tout à l’égout. Les habitants jettent leurs détritus par les fenêtres. Les rues ne portent pas de noms. Les immeubles ne possèdent aucune numérotation. Les paves ne recouvrent pas toutes les rues. Les ruelles étroites entre les insulae restent en terre battue. L’absence d’éclairage public favorise la criminalité et les vols. Néanmoins, c'est la plus belle ville du monde. Et tu le sais, si tu as vu le Colisée, le forum, les fontaines, les parcs et les palais du capitole.
 
Source
Texte : "Vivre à Rome au temps des Césars", Les Cahiers de sciences et vie, n°136, avril 2013, 105p.
Image : HANOUNE. Roger, Nos ancêtres les Romains, Gallimard, Paris, 1995.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire