samedi 4 février 2012

Alexandre le Grand et Diogène: une rencontre de géant


Vous connaissez mon amour inconditionnel pour Alexandre le Grand. Aussi, aujourd'hui je vais vous conter un des épisodes qui m'a toujours marqué dans la vie du Macédonien : sa rencontre avec le célèbre philosophe cynique Diogène. De son entrevue, je crois, Alexandre en a retenu une leçon de vie qu'il essaiera, avec plus ou moins de bonheur ou de réussite, de s'appliquer tout au long de sa courte vie : l'humilité.

Nous sommes en 335 avant notre ère. Alexandre n'est pas encore Alexandre le Grand et il n'a pas encore vingt-un ans. Pourtant, il est déjà craint par les Grecs... Bientôt par les Perses. En attendant, le jeune roi macédonien vient d'épater tous ceux qui doutaient encore de lui. Voilà quelques mois, son père Philippe mourrait sous les coups de couteaux de Pausanias - amant blessé - et la Grèce soumise décide alors de se révolter sous l'égide du meneur Démosthène et de la cité d'Athènes. Alexandre, fou de rage devant tant de traîtrise, fond en quelques jours avec son armée sur Thèbes et prend par surprise des Grecs désorganisés. En posant sa tente devant la ville et en l’assiégeant, Alexandre montre une velléité jamais démontrée par son père jusqu'alors assez conciliant avec les Grecs. En effet, mis à part la grande bataille de Chéronnée, Philippe n'a jamais porté ses coups directement sur une cité grecque emblématique. L'armée macédonienne prend Thèbes et la détruit entièrement. Le carnage fut si terrible, qu'Alexandre pensera toute sa vie à se prémunir contre le courroux du dieu Dionysos, grand investigateur de la fondation de Thèbes, qu'il ne manquera jamais d’honorer par de nombreux sacrifices. Toutes les cités demandent la paix... Athènes la première ! Autant dire que lorsque le roi décide de visiter la Grèce en vainqueur, toutes les cités l'accueillent et lui assurent de leur soutien sincère et indéfectible. Continuant son périple, le voilà à Corinthe, cité riche et importante au carrefour de l'Attique et du Péloponnèse. Sa visite ressemble à celle d'un chef d'état, pourtant l'histoire nous révèle un épisode demeuré célèbre au cours duquel Alexandre rencontre Diogène de Sinope, dit le cynique.

Diogène (413 - 327) fait partie de ces individus obscurs et fascinants dont regorgent les cités grecques. Il a son style : habillé d'un simple manteau et d'une canne, il arpente les rues apostrophant les passants qui pour certains le rejettent violemment, d'autres écoutent ses propos avec intérêt ou moquerie. Reconnaissable entre toutes, la demeure de Diogène est une jarre ou un tonneau. Ces lieux d'habitations laissent à désirer pour le confort mais il semble s'y plaire et rien ne l'en délogera jamais. Mais surtout, il a sa propre façon de penser, sa propre philosophie : le cynisme. Diogène revendique un inconfort, une humilité mais surtout une désinvolture qui le rend libre et même - bien qu'il soit souvent haï pour cela - respecté. Son périple le mène de Sinope, sa ville natale, à Athènes puis enfin à Corinthe. Sa renommée « nationale » remonte jusqu'aux oreilles de l’impétueux roi macédonien qui, de passage à Corinthe, demande à le voir.

Alexandre rencontre le vieux philosophe allongé sur un banc – ou sur la pelouse selon les versions – au soleil. Diogène ne daigne pas se lever et feint de ne pas connaître son illustre visiteur. Le dialogue entre ces deux personnages est resté dans la légende d'Alexandre. S'en suivra un bref moment d'humilité - signe de la victoire de la pensée sur celle du muscle - de la part du jeune roi qui reconnaîtra la force du maître.

- « Je suis Alexandre
- Et moi Diogène, le cynique
- Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai
- Alors : ôte-toi de mon soleil
- Comment ? N'as-tu donc pas peur de moi ?
- Et alors : Qu'es-tu donc ? Un bien ou un mal ?
- Un bien évidemment !
- Qui donc, pourrait craindre le bien ? ».

Les deux hommes ne sont pas si opposés. Pendant son épopée légendaire, Alexandre, lui aussi, défrayera souvent le « bon sens » grec jusqu'à traiter ses ennemies perses, une fois vaincus, comme ses frères. De surcroît, en le traitant ainsi, Diogène donne une leçon de vie : roi n'est qu'une façade et seul compte l'homme qui par défaut brille moins qu'un astre de lumière, bien qu'auréolé de gloire ! Enfin, Alexandre a du se sentir honorer d'un tel échange. Connaissant le caractère du vieux maître, s'il n'avait pas voulu, il n'aurait même pas daigné lui adresser la moindre parole. N’imaginons pas les officiels de la cité qui devaient redouter pareil rencontre car après tout, encore bien jeune, Alexandre aurait pu se sentir insulter et punir Corinthe d'avoir abrité un tel individu !

Alexandre revendique lui aussi un inconfort : celui du soldat. Mais il n'en reste pas moins un roi habitué à un style de vie diamétralement opposé à celui prôné par Diogène. Il n'est pas pour autant une brute dénuée de toutes pensées philosophiques. Son maître a été Aristote et il est lui même plus intéressé par la lecture et les mots que par le jeu et le sexe. Aussi, de par sa fonction, Alexandre ne peut avoir une vie « à la Diogène » : un donneur de leçon, doué d'un esprit vif et limpide. Écrasé par son propre poids - roi, général, fils de Zeus - le macédonien semble parfois regretter une vie plus simple, proche de la nature et libérée de toutes obligations politiques ou morales. D'où son aveu final : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène ».


1 commentaire:

  1. Effectivement, en acceptant d'échanger avec lui, Diogène reconnaissait implicitement la valeur du jeune homme. Alexandre ne pouvait que s'enorgueillir de cette reconnaissance et démontrer ainsi au reste de monde à venir, sa grande magnanimité.

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