lundi 17 octobre 2011

1879 : le Sénat passe à gauche


Lors des dernières élections sénatoriales, en septembre 2011, le Sénat, bastion de la droite, a basculé à gauche. Un grand nombre de médias qualifie ce moment d’historique, soulignant que cette institution politique n’a pas connu l’alternance, depuis le début de la Ve République. Ce même événement a lieu en 1879, sous la IIIe République.

La toute jeune République naissante (proclamée en septembre 1870, elle existe vraiment à part entière qu’à partir de 1875 avec l’élaboration des lois constitutionnelles) est plus royaliste que républicaine, aussi surprenant que cela puisse paraître (1). Partout où l’on regarde, la République est en danger : l’Assemblée nationale est majoritairement monarchiste, le président de la République Mac Mahon est un légitimiste (2).

Et pourtant, sans le savoir, la monarchie française vit les derniers instants de gloire de son histoire. Des fissures apparaissent. Les monarchistes sont divisés. Déjà, en 1872, Adolphe Thiers, monarchiste libéral, pressent que le vent est en train tourné. Il déclare devant l’Assemblée nationale monarchiste venant de l’élire président de la République : « La République existe. Elle est le gouvernement légal du pays. La République sera conservatrice ou ne sera pas ». Mais l’Assemblée ne veut rien y entendre et, en 1873, le « bourreau de la Commune », comme le surnomment certains, démissionne de la tête du pays. Le maréchal Mac Mahon, son remplaçant, constitue l’ultime recours pour réfréner les infléchissements républicains du précédent Président. Mais c’est plutôt la solution du désespoir. La machine est lancée et rien ne peut plus l’arrêter. La politique ultra-religieuse menée par celui-ci finira d’achever une monarchie devenue chancelante. Les orléanistes, beaucoup plus modérés que leurs collègues légitimistes, s’écartent petit à petit du rassemblement monarchiste pour s’allier aux républicains.

La rupture est consommée en 1875, lors de l’établissement véritable de la IIIe République. Et c’est de cette union improbable entre partisans de deux régimes politiques différents que naît le Sénat, symbole d’une concession faite par les républicains aux orléanistes. En effet, sans ces derniers, les partisans de la République seraient restés minoritaires. De leur côté, les orléanistes espèrent toujours pouvoir, au moins, retourner à une monarchie parlementaire, grâce à la souplesse des institutions mises en place par les lois constitutionnelles de 1875. Ils comptent d’ailleurs beaucoup sur la Chambre Haute, le Sénat, dernier rempart monarchiste : si en 1876, les élections législatives accordent la majorité aux Républicains, le Sénat, du fait de son mode de scrutin (une partie des sénateurs sont inamovibles favorisant de cette manière les notables installés), reste entre les mains de la droite. Mais, tel un jeu de dominos, cette tour monarchiste ne tarde pas à tomber. La victoire des républicains aux municipales en 1878 est suivie du triomphe des républicains au Sénat, en 1879. Echec et mat. La partie est terminée.

C’est ainsi que la Sénat passe à gauche pour la première fois depuis le début de la IIIe République, en 1879, il y a 132 ans.


(1) La gauche correspond ici aux républicains et la droite aux monarchistes ou royalistes (divisés entre légitimistes, la branche dure, orléanistes, la branche modérée, et bonapartistes, minoritaires). La répartition gauche-droite est volontairement réductrice car les mouvements et partis ont évolué en fonction des contextes historiques et ne correspondent plus aux critères actuels : le droite et la gauche d’hier n’ont pas les mêmes bases idéologiques qu’aujourd’hui, la République étant un régime qui fait actuellement consensus.
(2) Sous la IIIe République, le Sénat n’est institué qu’en 1875.

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