lundi 1 août 2011

Alexandre domptant le grand Bucéphale


« Achète-le moi père! »

C'est en ces termes que le jeune garçon interpelle son père. Cheveux longs bouclés, mine angélique, frêle et menu comme une fille, l'adolescent de treize ans tout juste regarde avec détermination le seul et unique œil noir de son père. Cheveux noirs hirsutes, musculature taillée mais couverte de cicatrices et le pas boiteux, l'homme toise ce fils dont il goûte rarement la présence.

Après tout, ils n'ont rien en commun! Et pourtant! La détermination de cet enfant le touche, le perce! Avec ses yeux vairons, ce garçon que la postérité connaîtra sous le nom d'Alexandre le Grand, marque un point décisif face à Philippe, son père, roi de Macédoine. Élevé à la dure par son précepteur Léonidas, sous l'œil bienveillant de sa mère Olympias, Alexandre ne supporte plus l'incompétence de son roi de père, ainsi que de l'ensemble de ses hommes pourtant aguerris au combat.

C'est par une belle journée ensoleillée - nombreuses dans le royaume de Macédoine - que Philippe, accompagné de sa cour, sélectionne des chevaux en vue des échéances guerrières à venir. Proche de l'enclos, l'œil attentif et le remarquable - mais encore insoupçonné - sens de l'observation du jeune Alexandre vont le faire remarquer auprès de son père. L'objet du litige est une merveilleuse monture noire que l'on nomme Bucéphale. Cet épisode marque le début de la vie légendaire d'Alexandre le Grand.

Ils sont nombreux à avoir essayé de dompter ce cheval. Le fougueux destrier ne se laisse pas monter et envoie au sol ses éphémères cavaliers. On ne compte plus les blessures et les côtes fêlées. Philippe est un homme impatient. Il n'a de cesse de courir après son rêve: devenir le généralissime des Hellènes et combattre les Perses en Asie. Voilà bientôt vingt ans qu'il attend de s'embarquer pour les rives de l'est. Aussi, chaque contre-temps l'agace. Ce cheval, qu'il a un instant imaginé monter, le rebute à présent. Si les jeunes, en bien meilleur état physique que lui, ne parviennent pas à monter la bête, qui le pourrait ? Il s'approche du cheval. Bucéphale montre en hennissant qu'il n'accorde pas la moindre importance au roi de Macédoine. Ce dernier rebrousse chemin, proposant à son propriétaire de se débarrasser de son cheval invendable!

Alexandre, lui, a regardé la scène. Il a observé toutes les vaines tentatives pour dominer le cheval. Et voilà que son propre père abandonne!

Lui, le grand Philippe, père indigne et absent, plus intéressé par la gloire et la boisson que par les joies de la paternité. Lui, Alexandre sait comment prendre le pouvoir sur la bête. Il regarde sa mère, assise auprès de lui, esquisse un sourire et lance haut et fort dans l'assemblée que Bucéphale est une monture digne d'un chef et que tous ceux qui ont échoué sont des incapables! Philippe se retourne sans contenir sa rage.

« Qu'as-tu réalisé par toi-même avant de juger tes semblables?
- Achète-le moi père!
- Pour en faire quoi? Ta monture?
- Sinon je la paierai moi-même.
- Et avec quel argent? Si tu parviens à monter ce cheval, je veux bien l'acheter pour toi! »


Alexandre n'a plus besoin de répondre et entre dans l'enclos. Bucéphale est toujours là, imperturbable et majestueux. Il observe le jeune garçon qui s'approche de lui. Il n'a pas peur.

Peux-tu deviner l'avenir Bucéphale? Si c'est le cas, tu dois voir les longues chevauchées à venir dans les plaines verdoyantes, les déserts brûlants, les montagnes rocailleuses. Tu vois aussi des hommes se prosterner devant toi ou bien tomber à terre, frappés par la mort. Le sens-tu, à travers ce délire prophétique, que tu n'es pas seul ? Tu portes sur le dos, un homme-dieu, invulnérable et irrésistible. Cet homme que tu portes en triomphe est le même qui se présente humblement devant toi. Il est plus petit, plus jeune mais plein d'ambition. Pourquoi ce petit être blond ne te fait-il pas peur? Il est différent des autres! Tous ces présomptueux étaient accompagnés de monstres sombres et difformes qui ruisselaient sur le sol. Tu craignais qu'ils ne t'emportent.

Non Bucéphale. Tu n'es pas fou! Tu es ombrageux ce qui signifie que tu as peur des ombres, notamment de la tienne. Et ce petit être qui s'approche de toi l'a bien compris. Regarde-le. Il se met face à toi, le soleil dans son dos t'éblouit. Jette un œil à terre: les ombres ont disparu (elles sont en fait derrière toi). Alexandre va te guérir de ta phobie. En attendant, écoute-le. Écoute le son de sa voix. Respire son odeur. Laisse-le monter à présent sur ton dos et pars au galop, sans te retourner, sans regarder les autres. N'écoute pas les exclamations de la foule - heureuse de ne pas voir le petit écrasé par la bête.

Alexandre ne t'a dompté - tu es bien trop orgueilleux pour l'admettre - mais tu l'as adopté. Tu en as à présent la responsabilité! Il est tout heureux ce gamin que tu ramènes auprès des siens. Sa mère est en larmes, la foule l'acclame et cet homme puissant que tu as dédaigné plus tôt, s'approche, prend son fils dans les bras et le soulève comme pour le montrer aux cieux en s'écriant:

« Cherche-toi un nouveau royaume mon fils, la Macédoine est trop petite pour toi. »

Et toi, Bucéphale, que te dis-tu à cet instant? Je crois t'entendre malgré les 2 350 années qui nous séparent:

« Moi je t'élèverai encore plus haut, jeune Alexandre. Et ensemble nous dominerons le monde! »

Oui Bucéphale, tu n'as pas menti ....


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