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Crétin des Alpes !

 


« Crétin des Alpes ! » la fameuse insulte du capitaine Haddock dans les Aventures de Tintin renvoie en réalité à une maladie. En effet, le crétinisme est un ensemble de troubles physiques et de retard mental provoqué par une grave insuffisance thyroïdienne non traitée. Les hormones thyroïdiennes interviennent dans le développement et la croissance du squelette et du cerveau. Une insuffisance hormonale peut donc entrainer de graves anomalies du développement physique (nanisme disharmonieux, myxœdème...) et mental (du ralentissement intellectuel jusqu'au crétinisme végétatif). Cette maladie, constatée depuis l’Antiquité, a constitué un sujet important de la recherche médicale au XIXe siècle.

 

On peut distinguer trois moments principaux.

Les travaux du début du XIXe siècle portent sur la définition du crétin, la nature de son lien avec la montagne et la recherche exhaustive des étiologies. Ce qui aboutit en 1820 à cette question principale : le crétinisme est-il une forme de dénaturation endémique congénitale aux Alpins, ou une maladie des montagnes dont la cause peut être circonscrite et donc combattue ? Et accessoirement : crétinisme et goitre sont-ils deux états d’une même affection ou deux affections différentes ?

Au milieu du XIXe siècle, une multitude de travaux tendent à répondre à cette question. Rudolf Virchow démontre que le crétinisme est bien une maladie, blocage du développement physique et intellectuel, déformations du crâne et du corps, dus à un dysfonctionnement de la glande thyroïde. Bernard Niepce souligne qu’il est lié au goitre par la même étiologie, comme une étape qui s’associe ou non à l’apparition et au grossissement du goitre.

Le troisième moment voit l’essor des enquêtes de terrain. Ces travaux permettent de dresser des tableaux précis et des cartes, statistiques essentielles pour les autorités sanitaires, fiscales, pédagogiques et militaires. Le crétinisme est désormais l’objet d’une politique de santé publique.

Il en ressort que l’étiologie du crétinisme est considérée comme multiple distinguant six raisons possibles : intoxication miasmatique, le climat, incriminant des masses d’air stagnantes et humides en fond de vallon, la mauvaise qualité des eaux provenant de la fonde des glaces et neiges, la toxicité géologique et minérale diffusée par l’écoulement des eaux, l’insuffisante ioduration des milieux et l’hérédité, notamment la consanguinité dans les milieux isolés.

 

Les solutions se classent aussi en six catégories : assainissement des sols et des habitations, amélioration des conditions d’hygiène et de l’alimentation, politiques visant à combattre l’influence de l’hérédité par les migrations, politiques visant au développement de l’agriculture, du commerce et de l’artisanat dans le but d’améliorer les conditions de vie, et enfin un traitement médical par préparations iodées. Certains médecins souhaitent couper les crétins de leur milieu insalubre ou séparer les couples, voire les frères des sœurs, ou les enfants des parents, pour des raisons d’hygiène, de consanguinité. Mais surtout par mission pédagogique. Les aliénistes, souvent des pédagogues, se sont passionnées pour l’éducation des crétins, à l’instar d’Edouard Seguin qui ouvre plusieurs établissements éducatifs pour les crétins. Le sacrifice des crétins est un scandale silencieux du XIXe siècle. Ils deviennent les cobayes de toutes sortes d’expériences pédagogiques ou chirurgicales, parfois enrichissantes pour la médecine, mais bien souvent naïves, cruelles et inutiles.

 

Le phénomène est éradiqué au début du XXe siècle, lorsque des campagnes systématiques diffusent le sel iodé dans les montagnes. Les savants, chimistes, géologues ont démontré que le crétinisme sévissait surtout dans les terres reculées et érodées d’altitude en manque d’iode. Cette carence entrainant le dysfonctionnement de la glande thyroïde. En 1922, le comité d’hygiène helvétique impose l’iode et cette attitude préventive moderne, aux résultats concluants, est reprise à travers les Alpes, puis dans le monde entier. En très peu d’années, quelques milligrammes d’iode distribués de la plus banale des manières (par la vente de sel notamment), met fin à l’un des débats médicaux du XIXe siècle.

 

Sources

Texte : DE BAECQUE Antoine, « Les crétins des Alpes », L’Histoire, n°446, avril 2018, pp66-69.

Image : lepoint.fr

Commentaires

  1. Le plus intéressant dans cette page d'histoire de la médecine est qu'on en revient toujours aux mêmes fondamentaux : à l'origine on observe -et encore quand on observe avec objectivité et sans a priori- des signes, ce qu'en médecine on appelle la sémiologie. Ensuite on rassemble les signes (symptômes) que l'on met en corrélation avec un contexte familial, local, régional, environnemental etc. ... On aboutit à une première conclusion. C'est ensuite que les choses se corsent parce que, malheureusement notamment dans les pathologies qui sont assorties de troubles du psychisme, mentaux, caractériels ... on s'en tient surtout à cet aspect de la pathologie et qu'on oublie justement que les maladies, y compris les maladies psychiques, relèvement de ce qu'on appelle en médecine la pathologie, c'est-à-dire les causes observables des maladies. C'est d'ailleurs à ce titre que figure le nom et la personnalité de Rudolf Virchow, un des grands pathologistes. Les maladies n'apparaissent pas de novo, sans une cause ... et souvent des causes d'origine diverses dont le résultat est un dysfonctionnement organique à la fois anatomique et physiologique.
    Touts simplement pour dire que cela aurait peut-être évité de "coller" à des malades des qualificatifs sans égard au fait qu'ils sont avant tout des personnes malades, aussi peu respectueux que, dans ce cas, celui de "crétin". Heureusement que nous avons fait des progrès, des progrès considérables pour comprendre les maladies grâce il est vrai aux moyens technologiques et biotechnologiques qui ont le double intérêt de nous faire mieux comprendre et diagnostiquer les maladies ainsi que de trouver les moyens de les traiter. Cette histoire du "crétin des Alpes" est emblématique, et heureusement, de l'évolution de la médecine et avec elle de l'histoire de la médecine.

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