dimanche 9 juillet 2017

La bataille de Chancellorsville


Après la bataille de Fredericksburg, les deux belligérants décident d'attendre que l'hiver se termine. Les Sudistes érigent un système de tranchées tout autour de Fredericksburg. Pendant ce temps, James Longstreet redescend dans le sud de la Virginie pour contrer les incursions nordistes et assurer le ravitaillement. Au début du printemps 1863, les préliminaires au combat se remettent en route : préparation des hôpitaux, inspection des armées, ferrage des chevaux, ravitaillement en armes et en munitions, distributions des rations .... Joseph Hooker, nouvellement nommé à la tête de l'armée du Potomac, améliore l'ordinaire des soldats, nettoie les camps et les hôpitaux, accorde des permissions, crée des écussons pour chaque correspondance. Il réorganise complètement la cavalerie sur le modèle confédéré. Le moral de l'armée remonte.

Joseph Hooker dirige une armée forte de 125.000 hommes. De son côté, Robert Lee en dispose de la moitié. Le général nordiste entend contourner son adversaire et le forcer à sortir de sa forteresse. Il divise son armée pour occuper l'ensemble des gués sur la Rappahannock et couper les voies de communication. Au 1er mai, il stoppe son mouvement de tenaille et installe ses quartiers à Chancellorsville. Il s'agit est d'une vaste demeure située à quinze kilomètres à l'ouest de Fredericksburg au milieu d'une épaisse forêt appelée la forêt sauvage (The Wilderness). Les Confédérés se lancent à sa rencontre. Hooker est ravi de voir Lee quitter Fredericksburg, même s'il aurait préféré que Lee s'en aille sans livrer bataille. Il envoie John Sedgwick prendre Fredericksburg. Ce dernier se heurte aux hommes de Jul Early dissimulés dans leurs tranchées.

Lors de la bataille, Lee surprend Hooker en faisant des manœuvres impensables dans les stratégies militaires de l'époque : il divise son armée pourtant inférieure en nombre, il lance l'assaut contre un ennemi en ordre de bataille. Le 3 mai, Thomas Jackson attaque le flanc droit des Nordistes qui stationnent dans une plaine. Parti à l'aube, il contourne largement et les attaque en fin d'après-midi, alors que les soldats bivouaquent. Les tuniques bleues se réfugient dans la forêt. Jackson les prend en chasse. Il abandonne les poursuites lorsque la nuit tombe. Alors qu'il rentre au camp, des Confédérés le prennent pour un ennemi dans la pénombre. Jackson reçoit trois balles, une dans chaque main et une dans l'humérus gauche. Après bien des détours, ses hommes réussissent à l'emmener à l'hôpital. Le médecin lui ampute le bras gauche avant d'être évacué vers les lignes arrières. Il meurt le 10 mai des suites d'une pneumonie. Hooker, déstabilisé par l'attaque surprise de Jackson, préfère renforcer ses défenses au lieu de lancer l'offensive. Il se barricade dans Chancellorsville. Laissé libre, Lee s'empresse d'occuper les collines avoisinantes pour déployer son artillerie. Les boulets pleuvent sur la ville. L'un d'eux détruit un pan du mur du quartier général de Hooker le projetant à terre. Le 5 mai, Hooker ordonne la retraite. L'armée fédérale se fraye un chemin et retraverse la Rappahonnock. Lee profite de la retraite de Hooker pour prendre Sedgwick à revers et sauver Early. Sedgwick voyant qu'Hooker n'intervient pas, quitte les lieux. L'armée fédérale déplore la perte de 17.000 hommes et soit 15% de son effectif, quant à la Confédération, elle perd 13.000 hommes soit 22% de ses effectifs.

Les forces de Hooker étaient supérieures à celles de Lee, qui de surcroit s'était affaibli en divisant son armée face à l'ennemi. Cependant Hooker a mal exploité ses avantages par son incapacité à comprendre les mouvements de son adversaire et par son manque d'assurance. Il justifie sa défaite en prétextant qu'il ne souhaitait pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes comme à Fredericksburg. Apprenant la défaite, Lincoln se porte à la rencontre de Hooker, afin de connaître ses plans pour la suite. Devant les réponses évasives du général, le Président lui ordonne de camper sur ses positions. L'Etat-major réclame sa démission. Pendant ce temps, Lee retourne à Richmond pour convaincre Jefferson Davis de porter à nouveau la guerre dans le Nord.
La victoire de Chancellorsville engendre un excès de confiance au sein de la Confédération. Les Yankees sont perçus comme des pleutres et des faibles faciles à battre. Les Sudistes méprisent l'adversaire. Ils se persuadent que leurs soldats sont invincibles. Dans le Nord, le moral est au plus bas. En Virginie Lee a remporté victoires sur victoires, à l'Ouest Grant bute depuis des mois sur les murs de Vicksburg, au centre la situation n'a guère évoluée. Par ailleurs, la marine butte sur les défenses du port de Charleston défendu par Gustave Beauregard.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : Bataille de Chancellorsville par Kurz and Allison, Wikipédia.fr

dimanche 2 juillet 2017

Quand les corps des athlètes changent


Au XVIIIe siècle, l'Anglais Thomas Topham fascine les foules en soulevant trois tonneaux remplis d'eau pour un poids de 800kg. Au début du XXe siècle, c'est au tour de Culveran d'enthousiasmer le public après avoir fait le tour de Paris en courant pendant 3 heures. En un peu plus d'un siècle, les corps des sportifs ont changé. Le premier impressionne par sa musculature et sa force, le second par son endurance et son énergie.

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, la figure de l'athlète se confond avec l'image d'Hercule. L'athlète est un être exceptionnel doté de qualités hors du commun. Il est une combinaison de force naturelle et de beauté antique. Le muscle est un signe de virilité. A ce titre, la lutte est le sport dominant, dont les combats se déroulent dans les cabarets.
Le combat entre Agin et Marseille modifie la perception du corps de l'athlète. Le second est un jeune homme mince et nerveux. Il parvient à remporter la victoire contre un colosse. La souplesse vient concurrencer la force brute. La maigreur est préférée à l'embonpoint. Le physique des athlètes anglo-saxons à la silhouette longue incarne l'efficacité des nouveaux champions. Les lutteurs français sont relégués dans les foires au profit des boxeurs britanniques. Dorénavant, la résistance à l'effort et à la douleur impressionnent le public. Les spectateurs se pressent dans les galas de boxe et sur les routes pour admirer les coureurs cyclistes.
De leur côté les scientifiques et médecins s'intéressent à l'état des tissus, aux fibres du cœur, à la résistance des parois des vaisseaux, aux organes et aux conséquences de l'effort sur eux. Ils délaissent la morphologie du corps. Pour le décrire, ils prennent les machines et les moteurs à vapeur comme références. En ce sens, le développement de la poitrine joue un rôle essentiel comme moyen d'optimisation des échanges gazeux dans le corps. En étudiant les cyclistes, les scientifiques constatent que la fatigue des muscles n'est qu'un phénomène d'épuisement nerveux. La notion de fatigue psychologique s'ajoute à celle de fatigue physiologique. La nécessité d'un repos entre deux compétitions s'impose. Le moteur n'est plus le muscle, mais le cerveau. L'athlète doit savoir gérer son effort. Parallèlement, la gymnastique devient intéressante pour les experts qui se passionnent pour la coordination des mouvements et leur exécution. L'athlétisme profite de ces nouveaux centres d'intérêt pour redevenir à la mode.

Entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle, le rapport aux corps des sportifs change. Cette évolution entraine de nouveaux champs d'étude dans les domaines médical et scientifique et l'engouement du public pour de nouvelles disciplines sportives (boxe, cyclisme, gymnastique, athlétisme). La pratique sportive de compétitions devenant de plus en plus complexe, tend à se professionnaliser.

Source
Texte : ARNAL Thierry, "De l'Hercule au sportif", L'Histoire, n°427, septembre 2016, pp 68-71.

Image : Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d'Avray , http://home.nordnet.fr/scharlet/histoire.htm

dimanche 25 juin 2017

La bataille de Fredericksburg


Ambrose Burnside, devenu chef de l'armée du Potomac après la défaite d'Antietam, est pressé par le gouvernement et l'opinion publique d'attaquer. Il déplace ses hommes vers le Sud. Son but est de s'implanter dans la ville de Fredericksburg, d'où il pourrait lancer une nouvelle attaque sur Richmond. Il doit agir rapidement s'il veut surprendre Robert Lee. Seulement le fleuve Rappahannock constitue un véritable obstacle à franchir. Il doit attendre le matériel nécessaire pour construire des pontons, ce qui laisse le temps aux Confédérés de s'organiser. Lee décide de passer l'hiver à Fredericksburg et fortifie la ville. Burnside pense que le meilleur moyen de surprendre les Rebelles est de mener une attaque frontale.

Le matériel nécessaire à la construction des pontons met du temps à arriver. Burnside a transmis des ordres imprécis à l'intendance, notamment sur la date et les lieux choisis pour traverser le fleuve. Le 11 décembre, les ingénieurs installent les pontons sur le fleuve. L'artillerie ennemie les pilonne. Trois régiments parviennent à passer et chassent les Sudistes de la ville rue par rue, avant de la piller.
La ville de Fredericksburg se situe dans une plaine sur les rives de la Rappahanock entourée de collines et de forêts. Le terrain est donc très accidenté. Les Sudistes disposent d'excellents points de vue et de position surélevées. James Longstreet et ses artilleurs sont postés sur les hauteurs. Ils possèdent une vue dégagée sur les 800 mètres que doivent franchir les assaillants avant d'arriver aux pieds des collines. Selon le plan de Burnside, les régiments de Hooker attaqueraient les Sudistes au centre, tandis que William Franklin attaquerait Thomas Jackson au sud de la ville.
Le 13 décembre dans la matinée, les Nordistes s’avancent vers les positions ennemies. L'assaut débute par l'attaque de George Meade. Le général s'aperçoit qu'un ravin boisé forme une brèche dans la ligne de défense de Jackson. En attaquant ce point faible, les Fédéraux réussissent à percer la ligne sudiste. Néanmoins, il n’arrive pas à exploiter cet avantage, car les renforts envoyés par Franklin arrivent trop tard. La réserve de Jackson les repousse. Au centre, les pertes fédérées sont très élevées. Le brouillard ambiant n'empêche pas les artilleurs de faire mouche. Pendant plusieurs heures, les tuniques bleues restent couchées dans la neige sous les boulets et les mortiers ennemis. Les Fédéraux lancent plusieurs vagues. Dans l’ascension des collines, les obstacles sont nombreux : ravins, marécages, chemins creux et fossés. Les Sudistes se dissimulent derrière un mur de pierre long de 800 mètres. Les quatorze brigades nordistes sont stoppées en laissant de nombreux morts et blessés. Le dernier assaut fédéral se conclut par le massacre de la brigade irlandaise. En dix minutes, 250 morts jonchent le sol. On dénombre presque 13.000 morts et blessés à la fin de la journée contre 5.000 pour la Confédération.

Début janvier, Burnside retraverse la Rappahannock. Les routes sont boueuses, ce qui ralentit la retraite. Le général reconnait sa mauvaise gestion de la bataille. Lincoln lui interdit de se replier davantage le temps qu'il prenne une décision. Le 25 janvier, il relève Burnside de son commandement et le remplace par Joseph Hooker.
La bataille de Fredericksburg a été à sens unique. Elle est surtout la dernière d'une série de très rudes affrontements dans un laps de temps très court. Entre la fin août et la mi-décembre, les deux belligérants se sont affrontés à Bull Run, Antietam et Fredericksburg. En quelques mois, des milliers d’hommes ont péri et une quantité de matériel détruite. Les deux armées sont épuisées.
Au début de l'année 1863, la Confédération possède l'avantage à l'Est. Lee a prouvé sa capacité à envahir l'Union et à remporter des victoires. D'ailleurs, il stationne en position avancée. Au Nord, la débâcle de Fredericksburg et les changements au niveau des commandements sèment le trouble au sein de l'armée et la privent momentanément de moyens d'actions. Elle connait une vague de dépression et de désertions.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : La Bataille de Fredericksburg, lithographie en couleurs de Kurz & Allison (1888), Wikipédia.fr

samedi 17 juin 2017

La Sainte-Chapelle


Bonjour chers amis lecteurs. En ce 25 avril 1248, je me trouve sur l'île de la Cité à Paris pour l'inauguration de la Sainte-Chapelle après seulement sept ans de travaux. Pour cette occasion, toute la cour et de nombreux prélats se sont réunis en présence du roi Louis IX et du cardinal Eudes de Châteauroux légat pontifical ayant procédé à la consécration du monument.

La Sainte-Chapelle est en réalité un reliquaire, une gigantesque châsse destinée à recevoir plusieurs reliques prestigieuses, dont certaines de la Passion. La dévotion religieuse du roi le pousse à rassembler un grand nombre de reliques. En effet en 1239, il a acheté à l'empereur byzantin, Baudouin II la couronne d'épines que portait le Christ lors de la Passion. Deux ans plus tard, il achète en plus deux morceaux de la Sainte Croix, du sang du Christ, une pierre du Saint-Sépulcre, puis un morceau de fer de la lance, la Sainte Éponge, un fragment du Saint-Suaire et la tête de Saint Jean-Baptiste, soit un total de 22 reliques. Les mauvaises langues diront que le roi a ruiné le royaume pour effectuer ces achats. Il est vrai qu'à elle seule la couronne d'épines a coûte la bagatelle de 135.000 livres, soit l'équivalent de la moitié des revenus du royaume. De quoi renflouer les caisses du Basileus, qui a en bien besoin pour renflouer son armée en lutte contre les Arabes. Du côté des prélats parisiens, la position géographique fait des émules. Le haut clergé la perçoit comme un symbole de lutte de pouvoir entre le roi et l'évêque. En effet, la chapelle se situe en face de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Le roi établit un lien direct entre lui et le Christ, mettant de côté l'évêque.

Quoiqu'il en soit, quel prestige pour le royaume ! Le monument, se trouvant derrière moi, est sans conteste à la hauteur des reliques qu'il abrite. La chapelle mesure 36 mètres de long, 17 mètres de large et 42 mètres de haut sans la flèche. Pierre de Montreuil a poussé à son paroxysme l'architecture gothique. Les bases sont très allongées. Quinze verrières d'une quinzaine de mètres de hauteur donnent l'impression d'être encerclé par la lumière. Les couleurs et les dorures renforcent le sentiment de se trouver au paradis. 1113 vitraux relatent l'histoire biblique et celle des reliques de la Passion du Christ jusqu'à leur arrivée à Paris. Entre les travées, les piliers portent les statues des douze apôtres qui sont les colonnes de l'Eglise. Tous ici sont saisis par la beauté du monument. Matthew Paris, de passage dans la capitale, parle d'une chapelle d'une merveilleuse beauté digne du trésor royal qu'elle contient.
Néanmoins, il s'agit d'une chapelle privée. Les pèlerins n'y ont pas accès. Il n'existe pas de déambulatoire pour se promener. Les membres de la cour ont tout de même le droit d'accéder à la chapelle basse. En revanche, la chapelle haute est réservée au roi et à sa famille. La chapelle a été bâtie pour le salut des âmes de la famille royale et pour conserver les reliques censées protéger la dynastie capétienne et le royaume. Les murs de la chapelle base sont décorés de fleurs de lys symbolisant la couronne de France et de châteaux dorés blason de sa mère Blanche de Castille.

Après l'obtention par le Pape Innocent IV de privilèges à la chapelle, le pouvoir royal lancera en janvier 1249, une campagne de recrutement, en vue de composer un collège de chanoines affectés à la célébration du culte et à la garde des saintes reliques. N'hésitez pas à postuler. Et c'est sur cette note optimiste de relance de l'emploi que je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : Didier LETT : "La Sainte chapelle : le pouvoir royal se met en lumière", Le Monde Histoire et Civilisation, n°201, septembre 2016, pp 66-77.

Image : http://culturebox.francetvinfo.frLa Sainte

jeudi 8 juin 2017

Waterloo : la chute de l'Aigle


Chers lecteurs bienvenue en ce 18 juin 1815 dans la plaine de Waterloo en Belgique, pour assister au combat entre l'armée française commandée par Napoléon Ier et l'armée britannique dirigée par le Duc de Wellington. Le combat ne devrait pas tarder à débuter, car les soldats ont gagné leurs positions à l'aube. Les pluies incessantes de ces derniers jours ont transformé les chemins en mare de boue. Les canons avancent avec peine. L'armée anglo-prussienne compte 210.000 hommes contre 120.000 Français. Des Belges sont présents dans les deux camps. On m'apprend à l'instant que l'épuisement des troupes du maréchal prussien Blücher et l'état des routes ne lui permettront pas d'arriver tôt dans la journée. D'autant plus qu'il devra affronter d'abord l'unité française de Grouchy, forte de 33.000 hommes, que Napoléon a envoyés au devant pour les empêcher de faire la liaison avec Wellington. Pour l'instant, c'est le calme avant la tempête. Alors revenons rapidement sur les évènements qui nous ont conduits ici.

L'ancien empereur de France a fait un retour remarqué le 26 février de cette année en s'échappant de l'île d'Elbe et en débarquant en France avec 2.000 hommes. Il s'est empressé de regagner Paris pour renverser le roi Louis XVIII. Sur le chemin, il a rallié à sa cause de nombreuses garnisons militaires. Mais lorsqu'il arrive dans la capitale le 20 mars, le roi s'est déjà réfugié à Gand. Ce retour a rendu furieux les anciens coalisés comprenant Britanniques, Russes, Autrichiens et Prussiens. Londres a confié au duc de Wellington la tâche d'éliminer Napoléon. Le duc est réputé pour être un calculateur froid et méthodique. Nul doute que Wellington voit dans cette mission l'occasion inespérée de s'auréoler de gloire. La Prusse envoie le maréchal Blücher pour l'épauler. Ce dernier est un vieux général ayant déjà combattu les armées napoléoniennes à de nombreuses reprises. C'est un officier agressif à un point que ses hommes le surnomment "en avant !". Il déteste l'empereur des Français et espère le capturer pour l'éliminer. Napoléon comprend qu'il n'a pas le choix. S'il veut garder le pouvoir, il va devoir se battre. Il s'est entouré des maréchaux Ney et Grouchy. Il faut souligner que l'empereur n'a pas eu un grand choix, car à la différence des soldats, la majorité des grands officiers sont demeurés fidèles à Louis VIII. Dès son armée réunie, il se met en route pour la Belgique, afin de combattre Wellington, avant l'arrivée de l'armée prussienne de Blücher. L'armée française est arrivée hier à Mont-Saint-Jean et Grouchy s'est déjà mis en route.

Ah ? Ca y est ! Les Français ouvrent le feu ! Il est 11 heures. Une importante attaque est menée au centre. Simultanément un autre assaut est lancé à l'Ouest contre la ferme de Hougoumont. Le but est sans nul doute de distendre les lignes de défense adverses. Les attaques françaises butent sur les Britanniques barricadés dans les fermes. A l'image de leur tunique rouge, les soldats de Wellington résistent comme des beaux diables. Napoléon se décide à lancer un troisième assaut contre les corps de ferme à l'Est. Les efforts commencent à payer. Les Français parviennent à percer la défense ennemie au centre. Il est maintenant 13h30 et ils montent la butte pour s'enfoncer dans les lignes adverses. Mais que se passe-t-il ? Ouh là là ! L'artillerie britannique est dissimulée derrière la crête et pilonne quasiment à bout portant l'infanterie, qui malgré les terribles pertes subies, continue d'avancer. Quel courage ! Wellington ordonne le cessez-le-feu et lance sa cavalerie pour terminer le travail. Napoléon réagit et dépêche des lanciers. Il est maintenant 15 heures. A l'Est, les Français réussissent à s'emparer des corps de ferme. Napoléon ordonne à Ney d'attaquer la crête au centre. Mais que fait-il ? Le maréchal lance la cavalerie, mais sans le soutien de l'artillerie ! Très belle parade des fantassins britanniques, qui se positionnent en plusieurs carrés, afin de couvrir tous les côtés. La cavalerie française est mise à mal. Mais que vois-je à l'horizon ? On dirait de nouvelles troupes. Oui, il s'agit de l'armée prussienne qui vient d'arriver aux abords du champ de bataille à 17 heures. Il faut croire qu'ils n'ont pas rencontré les troupes de Grouchy. D'ailleurs, où celui-ci se trouve-t-il ? Napoléon n'a plus d'unités disponibles à opposer aux Prussiens. Il est obligé de mettre en mouvement sa garde personnelle. Les renforts remontent le moral des Britanniques. Wellington ordonne le branle-bas-de combat. Les Français sont pris en tenaille. Il est maintenant 22 heures. La bataille touche à sa fin. L'armée française est en pleine déroute. Même Napoléon a quitté le champ de bataille en catastrophe. Wellington et Blücher n'ont plus qu'à fêter leur victoire.

Tout de suite, j'accueille notre conseiller militaire Jean-Jacques Rageur pour décrypter la bataille et ses conséquences. Les premières estimations nous parviennent. Cette bataille a coûté la vie à près de 11.000 hommes et presque autant de chevaux. A ces chiffres s'ajoutent 35.000 blessés. Comment expliquez-vous ces chiffres Jean-Jacques ?
- Je vois deux explications. Tout d'abord la surface du champ de bataille est de 16km2. Beaucoup d'hommes, de chevaux et de canons se sont amassés dans cette surface réduite. Ensuite, malgré la faim, l'épuisement et la saleté, les soldats se sont battus jusqu'au bout.
- Comment expliquez-vous la défaite des Français ?
- L'armée française a souffert d'un manque de préparation. Napoléon a voulu faire vite. Le ravitaillement a fait défaut et la cartographie était lacunaire. Napoléon n'a pas compris la situation faute de renseignements efficaces. Il ne connaissait pas la position exacte des Britanniques, ni leur effectif. Il ne savait pas non plus à quelle distance se trouvaient les Prussiens. De plus, il y a eu des problèmes de communications entre Grouchy et lui. Grouchy ne voyant aucun Prussien ne savait pas ce qu'il doit faire. Il a envoyé un coursier à Napoléon pour lui demander de nouvelles instructions, mais il n'a pas reçu les ordres dans des délais nécessaires pour revenir sur le champ de bataille à temps. Enfin signalons les erreurs de commandement de Ney lors du second assaut de la crête. Connaissant le caractère de l'empereur, je suis certain, qu'il expliquera sa défaite par sa destinée. Tel un héros shakespearien, il aura sombré à cause de sa trop grande ambition.
- A votre avis Jean-Jacques, quelles seront les conséquences de Waterloo ?
- Napoléon sera une nouvelle fois contraint d'abdiquer. Le trône reviendra à Louis XVIII. Les coalisés ne laisseront pas Napoléon libre. Ils lui trouveront une nouvelle île pour l'exiler. Il parait que l'île de Sainte-Hélène dans l'océan Atlantique n'est pas mal. Le grand vainqueur de cette journée, c'est Wellington. Il pourra retourner à Londres auréolé de gloire, lui l'homme qui a fait chuter l'Aiglon.
- Merci Jean-Jacques pour ces précieuses analyses. Quant à moi, je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : LANNEAU Hugues, Waterloo : l'ultime bataille, Belgique, 2014, 90 minutes.

Image : Wellington à Waterloo, par Robert Alexander Hilingford. Wikipédia

dimanche 28 mai 2017

Anne duchesse de Bretagne et reine de France


C’est au château de Blois que la reine Claude de France a bien voulu nous accorder une audience pour nous parler de sa mère Anne de Bretagne.

Ma mère est née le 25 janvier 1477 à Nantes. Mon grand-père, François (il s'agit de François II duc de Bretagne) est mort le 9 septembre 1488, des suites des blessures qu'il a reçues à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier contre les armées du roi Louis de France (il s'agit de Louis XI). Ainsi, ma mère s'est retrouvée duchesse à l'âge de 11 ans.

Ses proches conseillers souhaitaient la marier à Maximilien d'Autriche, le fils de l'empereur germanique, dans le but de se constituer une protection efficace contre la France. De plus, la Bretagne aurait pu bénéficier de l'autonomie dont jouissent les Etats au sein de l'Empire. Le prince a accepté la demande, mais trop accaparé par des révoltes, il n'est jamais venu rencontrer sa nouvelle femme. Il s'est fait représenter par un émissaire lors de son mariage à Rennes le 19 décembre 1490.
L'alliance escomptée est rapidement tombée à l'eau. Maximilien n'a pas bougé pas lorsque l'armée française a envahi la Bretagne. Fort de sa victoire, le nouveau roi Charles (il s'agit de Charles VIII) a exigé d'épouser ma mère. Il justifiait sa demande en insistant sur le fait que le premier mariage n'avait pas été consommé. Comme toute résistance était impossible et qu'il s'agissait de la seule solution pacifique pour régler le conflit, ma mère a cédé. Le mariage est célébré à Rennes le 19 novembre 1491. Le contrat de mariage est à l'avantage du roi de France. Ma mère a dû céder tous ses droits sur le duché. Si le roi Charles décédait le premier, elle devait épouser son successeur, mais en contrepartie, elle pourrait redevenir duchesse de Bretagne. Ensuite, elle a été sacrée le 8 février 1492. C'était la première fois qu'une reine de France était sacrée. Par cet acte, le roi Charles entérinait le rattachement du duché au royaume. Il montrait surtout au prince Maximilien qu'il était le seul et l'unique mari de ma mère.
Le 7 juillet, le roi Charles a reconduit tous les privilèges dont ont bénéficié les Bretons. Par exemple, il n'y a pas de prélèvements fiscaux sans l'accord des Etats ou les Bretons ne peuvent être jugés que par des Bretons. En revanche, il a supprimé la chancellerie, c'est-à-dire que plus aucune ordonnance n'est signée au nom des ducs de Bretagne. Les décisions sont prises par le conseil du roi sans le consentement de la noblesse bretonne. Les revenus du duché sont réaffectés sur l'ensemble du royaume. Ma mère a vu son cher duché annexé par la France sans avoir son mot à dire. Le 7 avril 1498, le roi Charles meurt après s'être cogné la tête contre le linteau d'une porte du château d'Amboise. Ma mère épouse Louis, le cousin de l'ancien roi (il devient roi sous le nom de Louis XII) et par la même occasion duchesse de Bretagne. Le mariage est célébré à Nantes le 7 janvier 1499.

Le roi Louis a toujours été séduit par le charme de ma mère et ce depuis sa plus tendre enfance. Je dois avouer qu'elle a utilisé cet avantage pour parvenir à ses fins. Quand ceci n'était pas suffisant, elle agitait le spectre de la révolte en Bretagne. Elle a fait annuler le contrat de mariage. Avec le nouveau contrat de mariage, ma mère jouissait à nouveau des droits sur le duché et de ses revenus. Elle a rétabli la chancellerie bretonne et faisait battre monnaie à son effigie. Malgré son mariage, le roi Louis n'était pas duc de Bretagne. Il ne pouvait rien entreprendre sans l'accord des Etats. Résidant en grande partie à Blois, elle se comportait en reine et en duchesse. Elle a réuni autour de sa personne une véritable cour composée de nobles et d'intellectuels bretons. Elle adorait le luth, la poésie, le mobilier luxueux et les tournois.
Elle souhaitait me marier à Charles de Habsbourg (l'empereur Charles Quint), qui est le petit fils de son premier époux. Elle espérait ainsi que la Bretagne soit à tout jamais protégée du risque d'annexion par la France. Comme très souvent, le roi Louis cède à la reine. Une promesse d'alliance a été signée le 22 septembre 1504. Le mariage ne pouvait pas être célébré, car nous n'étions encore que des enfants. Seulement l'année suivante, la situation a changé. Le roi a annulé cette promesse désastreuse pour la France. Ses conseillers et lui projetaient de me marier à François d'Angoulême son cousin (le futur François Ier). Pour montrer son désaccord et effrayer le roi, ma mère a piqué une sacrée colère et quitté la cour. De retour à Nantes, elle a réuni les Etats. Elle gouvernait en montrant que c'était elle la reine en Bretagne. Cependant sa stratégie d'intimidation n'a pas fonctionné. Le roi demeurait inflexible. Craignant de perdre son influence à la cour et qu'un complot se trame contre elle, elle s'est résignée à regagner la cour.
Elle est morte le 9 janvier 1514, à 37 ans, à cause de calculs rénaux, faisant de moi la nouvelle duchesse de Bretagne. Comme convenu, j'ai épousé François le 18 mai à Saint-Germain-en-Laye, qui est devenu roi en 1515. J'ai cédé mes droits sur le duché à mon royal époux.

La Bretagne sera définitivement rattachée à la France par l'Edit d'Union de 1532. Le roi Henri II, fils de François Ier, sera le dernier duc de Bretagne.

Sources
Texte :
- Philippe TOURAL : "Anne de Bretagne : la duchesse insoumise", Historia, n°835-836, juillet-août 2016, pp49-53.
- Joël CORNETTE : Histoire de la Bretagne et des Bretons, Seuil, Paris, 2015, pp110-123.

Image : http://alacroiseedesaberslannilis.e-monsite.com/medias/images/anne-de-bretagne-1.jpg?fx=r_660_660

dimanche 21 mai 2017

Martin Luther


Propos recueillis par notre envoyé spécial temporel en Saxe (Allemagne) en 1560.

Si je me souviens du moine Luther ? Bien sûr, il est né le 10 novembre 1483, à Eisleben, une petite ville pas très loin d'ici. Au début, il faisait la fierté de son père, un ancien mineur qui est devenu maître fondeur par la suite. Après avoir été à l'école de Magdebourg, il avait le niveau pour suivre des études de droit à l'université d'Erfurt. Son père le voyait déjà notaire, avocat ou quelque chose de ce genre.

Tout a changé en 1503 avec cet accident. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué, mais il s'est blessé avec son épée. Il a failli y rester d'ailleurs. Fallait voir tout le sang qu'il perdait. Après ça, il n'a plus jamais été le même. Il avait peur de mourir trop tôt, de ne pas avoir le temps de sauver son âme. Ca l'obsédait. Il en devenait fou. A tel point qu'il a quitté l'université pour se faire moine. Ouhlà ! J'entends encore son père hurler. D'après les rumeurs, il aurait pris sa décision en retournant à Erfurt après avoir rendu visite à ses parents. Il paraîtrait que sur le chemin, la foudre serait tombée à quelques dizaines de mètres de lui. C'était la première fois qu'il a manqué de brûler, si vous voyez ce que je veux dire.
Bref. Le voilà donc moine dans un couvent régi selon la règle de Saint Augustin. Là, on pourrait penser que son anxiété se calmerait. D'autant plus qu'il mettait du cœur à l'ouvrage pour devenir le moine parfait. Il vivait dans une petite cellule même pas chauffée l'hiver. Il jeûnait très souvent, priait et chantait tout le temps. Il s'affligeait des mauvais traitements physiques. Rien à faire. Malgré tout ça, il n'a jamais été convaincu de gagner son salut. Pour lui, il n'arriverait jamais à devenir un moine exemplaire. A cause de ça, il déprimait.
Et puis, un jour, la révélation lui apparaît en préparant l'un de ses cours à l'université de Wittenberg, parce qu'en parallèle de sa vie monacale, il avait entamé des études de théologie et obtenu le grade de docteur. C'était dans l’Épître aux Romains de Saint Paul, chapitre 1, verset 17 : "le juste vivra par la foi". Pour moi, ça ne veut pas dire grand chose, mais pour lui ce fut un soulagement. Que dis-je ? Une libération. Il en déduisit que le salut ne venait pas de l'action de l'Homme, mais uniquement de sa foi en Dieu. Du coup, ce n'était plus la peine de se donner autant de mal dans sa vie de tous les jours.

Tout aurait pu s'arrêter là, mais l'obsession du salut ne le quittait pas, même pour ses semblables. Certaines pratiques de l'Eglise le mettaient dans une rage folle. Le pire c'était la vente d'indulgences. En échange d'une somme d'argent, on pouvait acheter des années de rémission au purgatoire. L'argent, ainsi récolté, remplissait les caisses des évêques et du Pape, qui construisaient des cathédrales, des basiliques et de luxueux palais. Pour dénoncer ses abus, il a rédigé 95 thèses qu'il s'est empressé de placarder sur les portes de la chapelle de l'université. Il y prônait aussi un retour aux sources du christianisme.
Je ne sais pas comment le texte s'est retrouvé dans les mains de l'archevêque de Mayence, mais ce dernier l'a transmis à Rome. Luther se doutait que le Pape devait être en colère, car il n'a pas répondu à sa convocation au Saint-Siège. Avec deux têtes de mule pareilles, la situation ne pouvait pas s'améliorer. Ils se traitaient de tous les noms d'oiseaux, pour rester polis. Et vas-y que le Pape est l'antéchrist. Et vas-y que l'Eglise est une maison de débauche. Avec tout ça, Luther a gagné le gros lot. En janvier 1521, le voilà excommunié et mis au ban de la société. Nous n'avions pas le droit de l'aider sous peine d'avoir des ennuis. Il vivait caché, tremblant de peur. Il risquait d'être assassiné à tout moment sans que le meurtrier soit traduit en justice. Heureusement pour lui, le prince de Saxe l'accueillit dans son château de Wartburg. Il faut dire que les princes étaient trop heureux de défendre un ennemi du Pape. Ils n'aimaient pas les ingérences du Vatican dans leurs affaires. Le Pape édictait des règles et prélevait des impôts dans leurs Etats, sans qu'ils aient leur mot à dire. Les princes et les magistrats des villes se sont bien vite empressés de s'approprier les biens du clergé et ses privilèges. Nous autres aussi, on l'aimait bien à cette époque là. Pensez-donc. Un moine qui tape sur l'Eglise en dénonçant la débauche des clercs et l'arrogance du Pape. En quelques mois, il était devenu une figure de résistance, un héros dans tout l'empire.
Je dois avouer que Luther était un bon communicant. Il a su profiter de l'imprimerie pour diffuser ses idées hors du cercle restreint des intellectuels de l'université. Il rédige ses écrits en allemand et non en latin et pour ceux et celles qui ne savent pas lire, il utilise des images et des chants. D'ailleurs, j'ai retenu les trois grands principes de sa réforme : salut par la foi, la Bible comme seule source d'inspiration du chrétien et sacerdoce universel. En gros, chaque homme est un prêtre qui vit par sa foi. On n’a pas besoin de l'Eglise pour intercéder entre nous et le bon Dieu. Chacun est libre d'avoir accès aux écritures et de les interpréter.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est qu'en laissant la liberté d'interprétation des Ecritures, chacun y serait allé de sa propre réforme. Par exemple, les anabaptistes refusent le baptême des enfants, car ce n'est pas un choix de leur part. En Suisse Zwingli contestait la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Ici Carlstadt appelait à révolutionner la messe. Il voulait qu'elle soit prononcée en allemand et non en latin, qu'il n'y ait plus de vêtements liturgiques et que de toutes les images représentant Dieu ou des Saints soient détruites. Tout ceci n'a pas plu à Luther. Il s'est empressé de condamner tous ces mouvements et de les dénigrer en parlant d'eux comme des sectes inspirées par le diable.
Luther voulait conduire la réforme le long d'une voie moyenne de façon à convaincre le plus grand nombre. Il n'était pas question de tout révolutionner et encore moins de transposer dans le domaine économique et social ce qui relève de la foi. Il refusait de donner une vision politique à son combat. Luther s'est même fâché avec son ami Érasme, vous savez l'intellectuel hollandais. Il lui reprochait de vouloir assigner à Dieu un sens de la justice conforme aux aspirations humaines. Lorsque les paysans allemands se sont révoltés contre les princes pour réclamer plus d'égalité et moins d'impôts, il ne les a pas soutenus. C'est à ce moment là qu'il a perdu le soutien d'une partie du peuple. Les gens disaient qu'il s'était embourgeoisé. Bon d'un autre côté, je ne suis pas sûr qu'il avait vraiment le choix. Sans l'appui des princes, il n'aurait pas pu diffuser sa réforme et il est certain qu'il aurait fini au bûcher. Pour sauver sa vie, il s'est soumis au pouvoir séculier. Il est mort le 18 février 1546.

Aujourd'hui, la paix d'Augsbourg a mis un terme aux conflits entre Etats catholiques et protestants grâce au principe cujus regio, ejus religio. Les sujets qui sont en désaccord avec leur prince peuvent migrer. Les deux tiers de l'empire ont adhéré à la Réforme. C'est la première fois qu'une doctrine considérée comme une hérésie par l'Eglise parvient à s'imposer. Il ne s'agissait pas seulement de la contestation de l'Eglise par un moine, mais d'un courant qui cristallisait nos aspirations. Enfin, bon, ça c'est mon avis.

Sources
Texte : Christophe MIGEON, "Luther : le triomphe de l'hérésie", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°168, avril 2017, pp 75-79.

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dimanche 14 mai 2017

La déclaration d'émancipation


Au début de la guerre de Sécession, la question de l’esclavage est demeurée très secondaire. En effet, la guerre est menée avant tout pour restaurer l’Union. Lors de son élection en 1860, Lincoln n'a pas exprimé l'attention d'abolir cette pratique. Il se contente de l'interdire dans les nouveaux Etats et de la maintenir dans les Etats où elle existe déjà. Les officiers nordistes sont tenus de restituer les esclaves en fuite à leurs propriétaires selon la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs. Toutefois, plusieurs généraux abolitionnistes refusent de l’appliquer. Ils argumentent leur décision en appuyant sur le fait que compte-tenu du blocus, ils ne vont pas redonner à l'ennemi des outils de production. Le 6 août 1861, le Congrès confirme cette manière d'agir en votant l'Acte de Confiscation, qui autorise les militaires à confisquer tout bien pouvant être utile à l’effort de guerre confédéré. Les esclaves ne sont pas affranchis, mais saisis par le gouvernement fédéral et mis au service de l'armée dans des tâches diverses. Ainsi au début de la guerre, le gouvernement fédéral devient le plus important propriétaire d'esclaves des Etats-Unis.

Les abolitionnistes souhaitent profiter du conflit pour pousser le gouvernement à abolir l'esclavage. Ils insistent sur le fait que s'attaquer à l'esclavage revient à s’attaquer à l’effort de guerre des Confédérés. Le 13 mars 1862, l'Acte d'interdiction de retourner les esclaves interdit aux officiers nordistes de renvoyer les esclaves fugitifs d’où ils viennent. En revanche, leur statut reste inchangé. De plus, cette loi ne s’applique pas aux propriétaires d’esclaves restés fidèles à l’Union. Le Président avance prudemment. Lincoln souhaite ménager les États frontaliers esclavagistes et ne pas se fâcher avec les démocrates.
Les difficultés militaires de l’été 1862 de l'armée nordiste permettent aux radicaux d'avancer à nouveau leurs pions. Par un vote du Congrès, les esclaves fugitifs deviennent maintenant affranchis dès lors qu’ils sont saisis par l'armée et sont considérés comme des prisonniers de guerre. L'Acte de confiscation (Confiscation Act) autorise le gouvernement à employer les Noirs affranchis pour détruire la rébellion sudiste. Cet acte est la première pierre pour l'enrôlement des Noirs dans l'armée, que vient renforcer l'Acte de Milice (Militia Act).

Lincoln attend une victoire de l'Union pour faire passer son texte, ce que lui apporte la bataille d'Antietam. Ainsi, le 22 septembre 1862, le gouvernement fédéral publie une proclamation d’émancipation, qui vise à affranchir les esclaves noirs du Sud à compter du 1er janvier 1863. L'émancipation des esclaves constitue un bon moyen de voir les esclaves quitter le Sud et s'enrôler dans l'armée fédérale. Ceux-ci participent au combat pour la liberté et celle de leurs semblables. L'émancipation permet d'alimenter l'armée en hommes, tout en privant le Sud d'une main-d'œuvre indispensable.
Par ailleurs, la déclaration d'émancipation permet à Lincoln de dresser l'image d'un Sud comme Etat agressif, envahisseur et esclavagiste et non pas comme nation émergeante luttant pour sa liberté et son indépendance. A l’été de 1862, le danger d’une reconnaissance officielle de la Confédération par le Royaume-Uni et la France plane toujours, avec le risque d'une intervention militaire extérieure. Cette menace est réelle, car la France possède des contingents au Mexique et les relations entre le président Benito Juarez et l'empereur Napoléon III ne sont pas au beau fixe. De leur côté, les autorités britanniques entendent profiter de la faiblesse des Etats-Unis pour renforcer leur influence économique dans la région. Cependant, les opinions publiques ont une vision différente. Pour elles, l'esclavage est une pratique archaïque et barbare. En faisant de la guerre de Sécession, une lutte contre l'esclavage, Lincoln écarte toute possibilité d'intervention étrangère en faveur du Sud. Les Etats ne prendront pas le risque de se mettre à dos l'opinion publique en aidant un Etat esclavagiste.

La proclamation d’émancipation n'est pas bien accueillie par tout le monde. Pour les Sudistes, l'émancipation des esclaves signe l'arrêt de mort de leur économie et la fin de leur civilisation. Le gouvernement confédéré décrète que les soldats noirs capturés seront vendus comme esclaves. La proclamation d’émancipation ne fait pas non plus l’unanimité dans le Nord. Beaucoup de démocrates se sentent trahis. À un mois et demi des élections de mi-mandat, l'opposition connait un regain de popularité.
La proclamation du 22 septembre 1862 n’abolit pas l’esclavage. Elle ordonne simplement à l'armée de traiter les esclaves rencontrés sur le territoire ennemi en hommes libres. En ce sens, le président fait jouer sa fonction de chef des armées. Bien que les esclaves du Sud soient émancipés, l’esclavage reste légal aux Etats-Unis. L’émancipation ne concerne pas les quatre États esclavagistes demeurés dans l’Union (Maryland, Delaware, Missouri, Kentucky). Lincoln ne souhaite pas les obliger à abolir l'esclavage pour ne pas les pousser à faire sécession à leur tour. Il les invite à le faire d'eux-mêmes en leur signalant que le gouvernement fédéral indemnisera les propriétaires. Lincoln montre l'exemple. Son administration abolit l’esclavage dans le district de Columbia. La capitale fédérale compte près de 3.000 esclaves et leurs propriétaires sont dédommagés.

Sur le long terme, la déclaration porte un rude coup à la Confédération. Tout d'abord, elle rend improbable sa reconnaissance par les puissances européennes. Ensuite, elle contribue à ruiner l’effort de guerre sudiste, car l'avancée des armées nordistes voit augmenter le nombre de fugitifs quittant les plantations et les usines. Pour le président, l’émancipation est un moyen de remporter la guerre et non un but. Le caractère restreint de la proclamation d’émancipation est un moyen habile d'éviter les pièges institutionnels et politiques qu'auraient engendré une abolition générale. Il demeure fidèle à son idée d’une institution disparaissant par elle-même.

L’adoption du 13e amendement abolissant l'esclavage est votée par le Congrès le 6 décembre 1865. Il fait des Noirs des citoyens américains à part entière. Assassiné le 14 avril 1865, Lincoln ne verra pas la fin constitutionnelle de l’esclavage. Dès les années d'après-guerre, les anciens États confédérés trouvent des moyens légaux pour priver les Afro-Américains de leurs droits civiques, constituant le point de départ d’un siècle de ségrégation.

Sources
Texte : Eginhard, « La déclaration d’émancipation », www.histoire-pour-tous.fr, janvier 2013.

Image : http://civilwardailygazette.com/wp-content/uploads/2012/09/dec1proc.jpg

dimanche 7 mai 2017

Il est revenu le temps des cathédrales



Les Etats n'interviennent presque pas dans le financement, car les travaux sont du ressort de l'Eglise. L'évêque utilise les dons, le mécénat, les legs, la dîme et la vente d'indulgences. Le salaire des ouvriers représente la plus grosse part du coût de fabrication. Ils sont payés à la tâche ou à la journée. Ils perçoivent en plus un complément en nature (repas et/ou logement). Les tailleurs, les maçons, les charpentiers et les verriers sont les mieux rémunérés. La fabrique gère le chantier. Il s'agit d'un conseil regroupant l'évêque, les chanoines et des laïcs. Les effectifs ne dépassent guère les 500 personnes et ils ne sont pas tous présents durant toute la durée des travaux. On ne travaille pas quand il fait trop froid, ni l'été durant les moissons. Un chantier, s'étalant sur plusieurs siècles, signifie que celui-ci a été souvent interrompu pour diverses raisons (guerres, conflits juridiques ou politiques, financement).

La cathédrale est l'image de la Jérusalem céleste qui est le monde de Dieu. Elle témoigne de la puissance de l'Eglise et incite les fidèles à lui obéir. La lumière, les couleurs, les statues et les fresques subjuguent l'homme médiéval. Celui-ci vit dans des logis sombres, dont les murs et le mobilier sont dépourvus d'images. Les cathédrales sont peintes et très colorées tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. La couleur et la lumière marquent davantage les esprits que les représentations. Elles visent à susciter de la joie ou de la compassion pour stimuler la piété. L'iconographie se veut éducative. Le portail est consacré au Christ, à la Vierge, aux Saints, aux apôtres, aux évangélistes et aux prophètes. Les vitraux se lisent de bas en haut. Ils racontent la vie des grands hommes (personnages bibliques, grands rois, saints). Les chapiteaux et les colonnes représentent des végétaux et des animaux tel le jardin d'Eden. De plus, les cathédrales regorgent à certains endroits à l'extérieur ou dans ses soubassements de sculptures grotesques, grivoises ou monstrueuses. Il peut s'agir soit d'une fantaisie du sculpteur ou d'une volonté de l'Eglise de rappeler les monstres qui sommeillent dans l'homme et qui l'écartent du droit chemin. Le temps et l'évolution des canons esthétiques ont eu raison de la polychromie. Le blanc est devenu synonyme de pureté. A l'inverse, un déluge de couleur est considéré comme une faute de goût.

La cathédrale est un lieu public et un espace de vie beaucoup plus que de nos jours. C'est un lieu de rencontre vaste, ouvert, qui protège des intempéries. Le jubé sépare le lieu sacré de l'espace profane dans lequel les fidèles continuent de mener leur vie. Les croyants s'agenouillent devant les reliques, tandis que les marchands installent leurs étals et que les bourgeois discutent politique ou économie. Les avocats proposent des consultations. Les vagabonds logent dans les chapelles dont le sol est recouvert de paille. Des représentations théâtrales se déroulent sur le parvis. En 1431, les échevins strasbourgeois interdisent d'acheter et de vendre dans la cathédrale et aux prostituées de racoler sur le parvis. Au XVIe siècle avec l'essor du protestantisme, l'Eglise adopte une attitude plus stricte. Elle réduit les activités profanes dans les bâtiments cultuels. La circulation est limitée aux activités recentrées sur le spirituel. Les fêtes sont interdites. Des valets de cathédrale sont chargés de surveiller et d'encaisser les amendes. Les jubés sont détruits puisque l'espace profane n'existe plus.

Chanoine : membre du clergé attaché au service d'une église
Laïc : personne n'appartenant pas au clergé

Sources
Texte : "Les secrets des cathédrales", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°164, octobre 2016, pp24 à 86.
Image : http://medieval.mrugala.net




samedi 29 avril 2017

Les explorateurs des mers


Bien que n'ayant pas laissé de noms, les plus anciens explorateurs des mers sont des Polynésiens. Dès - 6000, ils longent les côtes du sud-est asiatique, de l'Australie et de la Nouvelle-Guinée. Vers -1000, ils naviguent déjà en haute mer et dépassent les Vanuatu, le Tonga, les Samoa, des îles séparées de plusieurs milliers de kilomètres pour atteindre l'Amérique du Sud. Ils y découvrent la pomme de terre qu'ils intègrent dans leur nourriture. Cet aliment demeure dans la cuisine traditionnelle. Les Polynésiens possèdent des pirogues très performantes et une excellente maitrise des vivres et de l'eau. Les bananes taro et les ignames sont fermentés, séchés et conservés dans des feuilles. L'eau est stockée dans des bambous ou des calebasses. Les Polynésiens savent se repérer par leur environnement : physique de l'île, vents, courant, houle, couleur de l'eau, étoiles. Ils possèdent un savoir encyclopédique se transmettant de manière orale sous forme de chants et de poèmes, afin d'en faciliter la mémorisation.
Le grec Pythéas, parti de Marseille, a effectué le tour de la Grande-Bretagne, longé les côtes islandaises, avant de rejoindre le Jutland. Outre la découverte de nouvelles terres, Pythéas cherche des gisements d'étain. Portés par le désir de conquérir de nouvelles ressources et de commercer, Grecs et Phéniciens quadrillent toute la Méditerranée, avant de naviguer dans l'Atlantique, la Mer rouge et l'Océan indien. Les connaissances scientifiques enrichissent la navigation. Les mathématiciens divisent le globe en méridiens et parallèle.

Les Arabes ne sont pas un peuple de marins. Bien que disposant de surfaces maritimes importantes, ils ne disposent pas au départ des ressources en bois nécessaires pour construire des flottes. Grâce à l'expansion de leur territoire, les Arabes s'ouvrent à la mer. Leurs conquêtes, dont celle du Liban, résolvent les problèmes d'approvisionnement en matières premières. Les Arabes parcourent l'Océan indien jusqu'en Chine et les côtes africaines jusqu'à Madagascar pour commercer. En revanche, les nations chrétiennes les bloquent en Méditerranée. Néanmoins, les Arabes demeurent attachés à la terre. La mer reste un endroit rempli de danger.
Les Vikings constituent la puissance maritime occidentale au début du Moyen Age. Dotés de différents navires spécialisés, les peuples scandinaves parcourent les mers et fondent des comptoirs aux confins de l'Europe (Islande, Groenland, Russie, Ukraine). Ils atteignent même le Canada. Erik le Rouge demeure le plus célèbre d'entre eux.
Au XIVe siècle, Zheng He traverse la Mer de Chine, le Golfe du Bengale, l'Océan indien et longe les côtes africaines. La Chine aurait pu devenir un empire maritime. En effet, l'Empire du milieu possède trois avantages : la boussole, la jonque et un Etat centralisé. La boussole permet de s'émanciper de l'observation des étoiles, grâce à des cristaux de magnétite indiquant le Nord. Les jonques, ces grands navires à la coque élargie et surélevée, ont pour structure un assemblage de modules étanches, qui leur évite de sombrer en cas de voie d'eau. Enfin, l'Etat chinois est capable d'entretenir une flotte, des chantiers navals, de former des marins et des architectes, d'exploiter les ressources nécessaires. Cependant, les successeurs de l'empereur Yongle mettent un terme aux expéditions navales qui coûtent cher. Par ailleurs, la culture chinoise est basée sur la stabilité et la constance. L'Empire du Milieu se referme sur son pré carré qu'est la Mer de Chine.

Au XVIe siècle, les Portugais et les Espagnols se lancent sur de nouvelles routes maritimes. Bartolomeo Dias atteint le Cap de Bonne-Espérance, contourne l'Afrique et rejoint l'Inde. Les Portugais et les Arabes s'affrontent pour le contrôle de l'Océan indien. Christophe Colomb file plein Ouest et découvre les Antilles, les Caraïbes et l’Amérique centrale. En 1522, l'expédition Magellan boucle le premier tour du monde en trois ans. Ferdinand Magellan meurt aux Philippines abattu par des indigènes. Des facteurs économiques, religieux et scientifiques expliquent cet engouement. La bourgeoisie marchande en plein essor cherche de nouveaux débouchés. La puissance ottomane bloque la route de la soie. Par conséquent, les Européens cherchent à la contourner. De plus, l’Europe est en pleine effervescence intellectuelle et religieuse. Elle redécouvre les traités scientifiques antiques et souhaite propager la parole du Christ à travers le monde. Sur le plan technique, les navires sont désormais capables d'affronter le grand large. Les caravelles remplacent les galères. Les instruments de navigation se perfectionnent. Les cartes et les portulans consignent de nombreuses indications.
Au XVIIe siècle, seul le vaste Océan pacifique résiste encore aux Européen. Néanmoins, les navires ne sont pas adaptés. Ils sont trop petits pour embarquer les vivres nécessaires pour parcourir d'aussi longues distances. Les navires plus importants ne possèdent pas la maniabilité nécessaire. Par ailleurs, les navigateurs ignorent où ils se dirigent. Le calcul de longitude nécessite des instruments trop fragiles pour être embarqués sur des navires. Les choses s'améliorent au milieu du XVIIIe siècle. Le mouvement des Lumières engendre des sociétés de savants qui forment les marins aux sciences. Les gouvernements britannique et français financent des expéditions. Cook, Bougainville, Lapérousse, Byron, Wallis sillonnent l'Océan pacifique.
La recherche de voies navigables au Nord remonte au XVIe siècle. A l'époque, il était question de trouver un chemin plus court pour rejoindre les Amériques sans passer par les comptoirs espagnols. Cependant, la température et les glaces ont causé l'échec de toutes les expéditions. En 1728, le Danois Virtus Béring prouve que la Sibérie et l'Amérique sont séparés par un détroit. En 1879, le Finlandais Nordenskröld longe les côtes de la Russie. Le 13 août 1905, un modeste bateau norvégien entre dans la légende : le Gjoa. Son capitaine Roald Amundsen réussit, après deux ans, à se faufiler entre les icebergs de l'Arctique et à relier le Pacifique et l'Atlantique en restant au Nord. Aujourd’hui toutes les océans sont connus et parcourus. Pour vivre de nouvelles aventures et découvrir d’autres éléments, les explorateurs devront s’intéresser aux fonds sous-marins.


Source
Texte : "La conquête des mers et l'invention du monde", Les Cahiers de Science et Vie, n°167, février 2017, pp 28 à 86.

Image : http://www.australiaforeveryone.com.au/images/golden-hind.jpg