lundi 6 février 2017

Petite histoire féline



En 2004, les plus vieilles dépouilles de chats domestiques ont été retrouvées dans des tombes humaines chypriotes. Elles datent de -7500. Au Néolithique, les Hommes se mettent à cultiver la terre. Ils deviennent capables de produire de la nourriture et de la stocker. Ces réserves suscitent la convoitise des rongeurs. Attirés par ces animaux, des petits félins commencent à rôder autour des habitations. Les chats se rapprochent de l'Homme pour trouver de la nourriture. Les Hommes tolèrent les chats, car ils protègent leurs stocks.

Les généticiens ont prouvé que tous les chats descendent du même ancêtre : le chant ganté, l'une des quatre espèces de chats peuplant le Moyen-Orient. Deux vagues de chats ont successivement déferlé sur l'Europe et l'Afrique. L'une, durant le Néolithique en provenance du Moyen-Orient, a conquis l'est de la Méditerranée avant de gagner l'Europe. L'autre, quelques milliers d'années plus tard, s'est répandue sur le continent africain via l'Egypte. A la fin du XVe siècle, le chat débarque en Amérique avec les conquistadores, puis gagne l'Océanie au fur et à mesure des expéditions maritimes des XVIIe et XVIIIe siècles.

Les chats actuels portent les stigmates de la domestication. Celles-ci sont moindres que chez le chien domestiqué beaucoup plus tôt. Leur taille a diminué. La variété des robes s'est étoffée par les croisements. L'intérêt des sélectionneurs pour le chat est tardif. La sélection des races à pedigree est un phénomène datant du XIXe siècle. La quasi totalité des races existantes est créée entre la fin du XIXe siècle et aujourd'hui.

Sources
Texte : "Le chat, modérément domestique", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°166, janvier 2017, pp17-19.

Image : falln-stock.deviantart.com

dimanche 29 janvier 2017

Un air de déjà vu sur le front : la seconde bataille de Bull Run



A l'été 1862, Robert Lee souhaite profiter des changements dans le haut commandement nordiste pour attaquer. En effet suite à l'échec de la campagne de la Péninsule, George McClellan est remplacé par Henry Halleck au poste de général en chef des armées de l'Union. Une partie des ses hommes est affectée à l'armée de Virginie commandée par John Pope. Lee cherche une ouverture pour isoler et attaquer Pope. Ce dernier tient ses positions en attendant le retour de l'armée du Potomac de la Péninsule. L'armée fédérale doit s'emparer du nœud ferroviaire de Gordonsville, tout en protégeant Washington et la vallée de la Shenandoah. Par conséquent, les troupes de l'Union sont éparpillées.

Le 27 juillet, il envoie l'armée de Thomas Jackson et d'Ambrose Hill. Le 9 août 1862, les Sudistes remportent la bataille de Cedar Mountain contre la cavalerie de Nathaniel Banks. Pendant ce temps, Lee et James Longstreet rejoignent Gordonsville le 15 août. Lee souhaite contourner l'armée ennemie pour l'attaquer par derrière. Les Confédérés devront remonter le Rappahanock en direction du Nord en empruntant l'étroite vallée séparant la chaîne du Blue Ridge et les monts du Bull Run. Une sérié d'escarmouches servent à détourner l'attention des Nordistes durant les manœuvres. Se déplaçant avec la même rapidité que dans la vallée de la Shenandoah, Jackson brouille les informations sur sa position et se retrouve sur les arrières de Pope. Ce dernier souhaite écraser Jackson tant qu'il est isolé. Le 28 août, il échoue à le déloger d'une colline nommée Stony Ridge. La position confédérée est assez solide pour leur permettre de résister jusqu'à l'arrivée des renforts. Pope se retrouve contraint de combattre sur les rives du Bull Run, un an après le premier affrontement.

Ne connaissant pas encore la position exacte et la force réelle des Confédérés, Pope se montre prudent. Les premiers combats débutent le 29 août à 7 heures. Les officiers engagent leurs régiments les uns après les autres sans réelle coordination. Ils attaquent différents points de la ligne sudiste. Les Rebelles ne présentent pas une défense statique et contre-attaquent dès qu'ils le peuvent. Ainsi, les combats prennent l'apparence d'incessants allers-retours. A 15 heures, les Nordistes lancent un nouvel assaut. Ils réussissent à franchir le talus de la voie ferrée et à mettre en fuite les Sudistes. Derrière la brigade Pender les stoppe puis les repousse jusqu'à leur point de départ. A 17 heures, les Fédéraux lancent une nouvelle attaque d'envergure. Les Sudistes font ce qu'ils peuvent, mais ils sont confrontés à la supériorité numérique adverse et au manque de munitions. Les troupes de Jackson sont dépêchées pour leur porter secours. Après une lutte acharnée, les Nordistes sont à nouveau refoulés. Les combats cessent vers 21 heures. Aucun des deux camps n'est parvenu à prendre l'avantage. Durant la nuit, les troupes de Longstreet rejoignent le théâtre des opérations. L'armée confédérée semble prête à broyer son adversaire telle une mâchoire. Néanmoins sur les avis de son état-major, Lee tarde à actionner la machine. Côté nordiste, McCellan tarde à se porter au secours de Pope. McClellan, qui bien que n'étant plus le général en chef des troupes de l'Union, demeure le commandant de l'armée du Potomac. Les deux hommes ne s'apprécient pas autant par divergences militaires, politiques, l'un est démocrate et l'autre républicain, que par égo surdimensionnés.
Les combats reprennent le 30 août. Vers 7 heures, le manque d'engagement des Confédérés et les fausses informations livrées par Lee confortent Pope dans l'idée que l'ennemi se prépare à battre en retraite. Pope charge Porter et Irwin McDowell de leur donner le coup de grâce. L'avant-garde comprend rapidement que la réalité est tout autre. Les Sudistes ne reculent pas. Ils sont présents et prêts à se battre. Mis en difficulté, McDowell demande des renforts. Les combats s'éternisent et se brutalisent. Les soldats se retrouvent à court de munitions. La légende raconte que certains confédérés ramassent de pierres du talus de la voie ferrée pour les jeter sur leurs adversaires qui leur renvoient. Longstreet lance l'assaut. Les Sudistes réussissent à prendre l'avantage. S'ils poursuivent sur leur lancée, ils parviendront à encercler les Nordistes. Pope se résigne à la retraite tant qu'il lui reste une voie de sortie. Un par un les régiments franchissent le pont de pierre enjambant le Bull Run. Une fois l'armée évacuée le pont est détruit. Dans la soirée, les Fédéraux se regroupent à Centreville.


La seconde bataille de Bull Run est bien plus violente et meurtrière que la première, 3.000 hommes y ont trouvé la mort, et s'achève une nouvelle fois par une victoire de la Confédération. Néanmoins, celle-ci est incomplète. La disposition de ses forces aurait dû lui assurer une victoire totale par encerclement, mais l'armée nordiste s'est échappée. Cette situation n'empêche pas le prestige de Lee de s’accroître. Le général a réussi à déplacer la ligne des combats des portes de Richmond à celles de Washington. La peur de l'invasion gagne une nouvelle fois les habitants de la capitale fédérale, même si la ville est trop bien défendue pour être prise dans l'immédiat. Les soldats sont épuisés par les combats et le ravitaillement suit avec difficulté. Du côté de l'Union, McCellan se réjouit de la défaite de Pope, car elle éclipse la sienne. Il peut même se targuer de revenir en sauveur. Jouissant d'une bonne réputation parmi les soldats, sa seule présence suffit à regonfler le moral des troupes. De plus, il jouit de soutiens au sein de l'Administration. Il est maintenu à son commandement et récupère la défense de la capitale. Pope est assigné au contrôle des tribus indiennes dans le Minnesota, tandis que McDowell est muté en Californie.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- Eginhard, « Retour sur le Bull Run », www.histoire-pour-tous.fr, octobre 2012
- DOOMS Logan , La campagne de Virginie du Nord, publié le 3 janvier 2014 sur http://laguerredesecession.wordpress.com/
Image : http://cdn.history.com/

lundi 23 janvier 2017

Ioane Ier : le roi français de l’île de Pâques (1869 - 1876)


Jean-Baptiste Dutrou-Bornier est le fils d'un notaire de Montmorillon dans la Vienne. A l'âge de 14 ans, il refuse de suivre la même voie que son père et quitte la maison familiale. Aventurier dans l'âme, il rejoint Le Havre et débute une carrière dans la marine. Il devient pilotin, c'est-à-dire chargé de guider les navires dans l'embouchure de la Seine. En 1860, il obtient son diplôme de capitaine. Il épouse Valentine Foulon, une professeur de musique, avec laquelle il a un fils.

En 1865, le propriétaire d'un trois mâts lui propose une association pour transporter une cargaison jusqu'à Tahiti. L'île de Pâques est une étape obligatoire pour se réapprovisionner avant d'entamer les 4000 km restant jusqu'à Tahiti. Dutrou-Bornier tombe amoureux de l'île. Il assure quelques temps des liaisons commerciales dans le Pacifique sud.
En 1867, il revend son navire et achète un lopin de terre sur l'île pour s'y installer. Il adopte les coutumes et les croyances pascuanes et noue de bonnes relations avec les missionnaires présents sur l'île. Il épouse Ahurenga Pua Moo Atare, qui se prétend être la descendante des anciens rois. La royauté indigène avait été anéantie en 1862 lors de la catastrophe démographique provoquée par les esclavagistes péruviens. L'île ne compte plus que 200 habitants. Cette prétention suffit à Dutrou-Bornier pour se sentir à son tour roi.
Le 3 septembre 1868, les missionnaires créent un conseil permanent. Seul laïc européen et capitaine, Dutrou-Bornier en assure la présidence. Il s'accapare progressivement toutes les terres. En 1869, il possède 80% de l'île. Tous ces terrains sont achetés pour une bouchée de pain à des locaux qui n'ont guère de notion de propriété et de valeur foncière. Les autres sont obtenus par la force. De plus, il s'associe avec John Barder, qu'il a rencontré à Tahiti, pour monter un élevage intensif de moutons. En 1884, l'île comptera plus de 10.000 bêtes et exportera 30 tonnes de laine. Dutrou-Bornier se proclame roi et prend le nom de Ioanne Ier. Les Pascuans le surnomment Pitopito (les boutons) à cause de son uniforme. Les relations avec les missionnaires se dégradent rapidement. En 1871, Ioanne Ier s'arroge les services de guerriers qui lancent des raids contre les possessions des missionnaires. Poussés à bout, ces derniers quittent l'île, laissant le champ libre au roi autoproclamé.
Ioanne Ier accueille tous les commandants de navires qui viennent se réapprovisionner. Ces derniers le remercient en se pliant au cérémonial de cour. Ioanne Ier formule plusieurs demandes officielles pour que l'île de Pâques devienne un protectorat français. Paris ne répond pas. Entre la chute du Second empire, la Commune et l'instauration de la IIIe République, la métropole a plein d'autres sujets à gérer qu'une petite île du Pacifique.

Le 1er août 1872, Ioane Ier meurt dans des circonstances mystérieuses. Officiellement, il a été victime d'une chute de cheval, mais d'autres hypothèses penchent pour un assassinat ou un massacre par la population. Au Havre, Valentine Foulon entend bien récupérer les biens de son défunt mari. Sauf qu'entretemps, John Brander a récupéré sa part, soit 14.000 moutons et plusieurs milliers d'hectares. De plus en 1888, le Chili annexe l'île. Après la mort de Valentine Foulon en 1903, l'Etat français hérite du dossier. Les Pascuans demandent le rattachement à la France comme pour Tahiti. Le gouvernement préfère enterrer le dossier pour ne pas froisser le Chili. Officiellement, l'affaire n'a jamais été tranchée. La France pourrait faire valoir des droits sur l'île de Pâques. Si elle obtenait gain de cause, elle augmenterait considérablement son domaine maritime.

Sources
Texte :
- Bruno FULIGNI, Royaumes d'aventure : ils ont fondé leur propre Etat, Paris, Les Arènes, 2016.
- C. et M. ORLIAC, Des dieux regardent les étoiles. Les derniers secrets de l'île de Pâques, Paris, Gallimard, 1988

Image : wikipédia

samedi 14 janvier 2017

La guerre dans le centre ou l'échec de la contre-attaque confédérée



Le Tennessee est une région cruciale pour les deux camps. C'est une région frontalière de l'Alabama, du Mississippi et de la Géorgie. De l'autre côté, l'Etat ouvre sur l'Ohio, l'Indiana et l'Illinois. l'est de l'Etat, très montagneux, constitue une poche unioniste au sein de la Confédération.

En juillet 1862, le général Henry Halleck établit son quartier général à Corinth dans le Mississippi, qu'il fortifie. Il assure la police et l'administration du territoire occupé et répare le réseau ferré. Il divise son armée en deux. Au Sud, Ulysse Grant poursuit sa descente le long du fleuve, tandis qu'à l'Est Carlos Buell progresse vers Chattanooga en Alabama. Halleck doit regagner Washington, car il a été nommé général en chef des armées en remplacement de George McClellan suite à l'échec du plan Urbana. Grant devient le général de l'armée de l'Ouest. Côté sudiste, Braxton Bragg prend en charge le commandement de l'armée du Mississippi suite au limogeage de Pierre-Gustave Beauregard.
Buell possède un comportement similaire à celui de McClellan. Il recherche davantage à disperser l'ennemi pour l'affaiblir qu'à mener de grandes batailles. Son avancée est très lente. La cavalerie de Nathan Forrest a le temps de couper les voies de communication et de ravitaillement en détruisant les ponts et les rails. Par conséquent, Buell perd encore plus de temps pour réparer les dégâts. Lincoln et Halleck sont furieux du manque d'énergie du général. En juillet 1862, Buell n'est plus qu'à trente kilomètres de Chattanooga. Il subit les raids de la cavalerie de John Morgan. Avec 2.500 hommes, Forrest et Morgan ont réussi à ralentir puis à immobiliser une armée de 40.000 hommes. Il faut dire que la population soutient les cavaliers sudistes. Disparaissant dans les collines, menant des actions de guérillas, ces derniers peuvent frapper où et quand ils le veulent. Les Fédérés ne peuvent pas protéger tous les ponts et tous les tunnels disséminés sur un territoire aussi vaste. Ils ne possèdent pas non plus de cavalerie capable de rivaliser.

Dès sa prise de poste, Bragg entend bien profiter du désordre provoqué par la cavalerie pour contre-attaquer. A la tête de 40.000 hommes, il se dirige vers Chattanooga. Selon lui, Buell ne pourrait pas rester indifférent à cette menace et se lancerait à sa poursuite. De cette manière, il soumettrait son flanc à une attaque. De le cas où Grant viendrait lui prêter main-forte, les généraux Van Dorn et Price pourraient remonter eux aussi le Mississippi, prendre les Fédérés en tenaille et récupérer les territoires perdus. Bragg met au point un plan pour attaquer Grant à Corinth. Il donne l'assaut à Iuka, une ville fortifiée servant de dépôt d'armes et de munitions. Grant dépêche William Rosecrans pour défendre la place. Le 19 septembre 1862, les Confédérés échouent à prendre la ville.
Parallèlement, Bragg ordonne l'invasion du Kentucky dans le but de couper l'Union en deux, puis de pousser au Nord pour occuper Cincinnati et Chicago deux centres industriels importants. Le 14 août 1862, Kirby Smith se met en route avec 21.000 hommes. Il contourne les cols du Cumberland trop bien défendus. Le 30 août, il déferle sur Richmond dans le Kentucky à 120km au sud de Cincinnati, et remporte une écrasante victoire. Il s'empare ensuite des villes de Lexington et de Frankfort. Malgré ses succès militaires, les habitants du Kentucky ne rejoignent pas la cause du Sud. Bragg et Smith ont pu jouir de l'effet de surprise, mais ils ne disposent pas assez de ressources pour tenir le pays tout en se protégeant de la contre attaque nordiste à venir. En septembre, Bragg écrit à sa femme : " je suis cruellement déçu par la passivité de mes amis du Kentucky. Jusqu'à présent, je n'ai reçu aucune addition à mon armée. L'enthousiasme déborde, mais il se limite à un torrent de mots. Les gens d'ici sont trop cossus pour se battre".
Début octobre, Buell passe enfin à l'action dans le Kentucky. Les Fédérés possèdent l'avantage du nombre. La bataille de Perryville (7 et 8 octobre 1862) se révèle décevante pour les deux belligérants. Buell manque une occasion d'anéantir les Rebelles, tandis que Bragg échoue à remporter la victoire et à se rallier la population. Le général sudiste ordonne le repli de ses troupes sur Chattanooga à cause du manque de munitions et de l'état de ses hommes. Ses soldats sont malades, blessés ou fatigués. Buell n'en profite pas pour le poursuivre. Il préfère établir sa base à Nashville. Furieux, Lincoln le démet de ses fonctions et le remplace par Rosecrans.

Après la campagne, le Tennessee occidental est débarrassé de l'armée régulière sudiste et le nord du Mississipi est conquis. Le Tennessee oriental, bien que toujours intégré au sein de la Confédération, compte de nombreux sympathisants unionistes. La Confédération échoue dans sa tentative de retourner la situation. Cet échec limite les options stratégiques de Richmond, qui ne peut plus que défendre et tenter de créer des percées pour prendre Washington, ce à quoi va s'employer Robert Lee sur le front virginien.

Sources :
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- Eginhard, « La bataille de Perryville », www.histoire-pour-tous.fr, avril 2013
- Eginhard « La diversion de Iuka », www.histoire-pour-tous.fr, mars 2013
- Eginhard « L’invasion sudiste du Kentucky », www.histoire-pour-tous.fr, février 2013

Image : http://www.sonofthesouth.net/leefoundation/civil-war/1862/november/perryville-battle.jpg

vendredi 6 janvier 2017

La prostitution



L'archonte athénien Solon est le premier à réglementer la prostitution, dont le but est l'assouvissement du désir pour préserver la pureté du sang qui est à la base de la citoyenneté. La loi interdit aux citoyens de copuler avec des femmes et des enfants libres. Les ardeurs sexuelles sont assouvies dans des maisons spéciales, dont les directeurs payent un impôt spécial appelé le pornikon. Les prostituées sont des esclaves souvent achetées sur les marchés de Délos et de Rhodes. Les tarifs sont bas et les lieux discrets. En la matière, Rome est l'héritière du système grec. Les Romains reconnaissent le rôle de salubrité publique des prostituées. A Rome, il n'existe pas de maisons closes administrées par l'Etat, ni d'impôt spécial, ni de lieux spécifiquement dédiés dans la cité. Les lupanars (lupa signifie prostituée en latin) se situent généralement dans les quartiers pauvres. Cependant, les prostituées racolent dans toute la ville. Elles sont reconnaissables à leurs perruques blondes et à leurs tenues, bijoux, maquillages excentriques. Leur physique se dégrade rapidement à cause de la malnutrition, des maladies et des mauvais traitements. Elles appartiennent à un maître, qui les achète, les forme et collecte l'argent.
Les prostituées se différencient des courtisanes, qui habitent chez un riche maître. Elles se distinguent par leur beauté et leur savoir-faire dans un domaine artistique (danse, chant, poésie, musique). Elles possèdent leur propre demeure, leurs vêtements, leurs bijoux et leurs esclaves. A Rome, elles prennent souvent des pseudonymes grecs pour faire plus chic.

La religion chrétienne condamne l'adultère et le concubinage qui mettent en danger la sacralité du mariage. Les femmes ne doivent pas être sensuelles, mais des épouses. Les relations sexuelles n'ont pas pour finalité la jouissance et le plaisir, mais la reproduction. Les clercs sont conscients que l'homme possède des pulsions sexuelles qu'il contrôle difficilement. En ce sens, la prostitution joue un rôle de préservation du couple. Le mal reste limité si l'homme paie ce service et que l'acte reste dans un cadre réglementaire. Des prostituées sont présentes dans les campagnes militaires pour empêcher les relations sexuelles entre soldats.
Les municipalités autorisent l'ouverture de bordels. Les lieux de débauche sont limités à des bâtiments ou à des quartiers précis. Elles imposent un cahier des charges détaillant la nature des services, les horaires et les tarifs. Les prostituées sont enregistrées et le gérant du bordel est responsable devant les autorités. Les prostituées passent des visites médicales. En cas de maladies vénériennes, elles sont expulsées.

Au XVIIe siècle, la société change avec la réforme catholique qui répond au protestantisme. L'Eglise lutte contre la débauche. L'amour vénal devient un pêché mortel. Par ailleurs, les autorités luttent contre la vérole qui ravage la population. En 1667, Louis XIV instaure la lieutenance de police de Paris. Les prostituées sont arrêtées et emmenées à la Salpetrière, où elles sont soumises à un travail et au catéchisme. Un grand nombre deviennent religieuses pour échapper à ces conditions de détention. Certaines sont déportées en Amérique. La prostitution devient clandestine et se limite aux tavernes. Toute la société affiche sa piété en public, tandis que les courtisanes continuent de fréquenter les hôtels particuliers.

Au XIXe siècle, les autorités reviennent à l'idée d'une prostitution comme mal nécessaire. La prostitution est contenue dans des quartiers spécifiques, qui regroupent les maisons de tolérance dirigées par une tenancière garantissant la discipline. Ces dernières s'assurent que les pratiques ne sont pas trop vicieuses ou perverses. Nombre de prostituées viennent de familles pauvres de province. Elles sont nourries, vêtues et doivent se rendre au dispensaire. Elles doivent s'inscrire à la préfecture de police. La prostitution clandestine existe toujours. Les serveuses dans les bars et les cabarets font souvent plus que servir, danser ou chanter. Certaines ouvrières se prostituent pour arrondir les fins de mois.
Avec l'émergence de la bourgeoisie industrielle, les hommes veulent plus de raffinement et de séduction. L'offre évolue. Les maisons de rendez-vous sont des établissements avec un décor bourgeois où les filles sont bien habillées, discutent et boivent un verre avec le client. La barrière entre prostitution, galanterie et flirt se brouille. A Paris, ces établissements étalent un luxe inouï : marbre, dorures, velours, décors somptueux, dont nous avons en tête les images des tableaux de Toulouse-Lautrec, Manet et Degas.
Le 11 décembre 1945, Marthe Richard, ancienne prostituée et conseillère municipale de Paris, dépose un projet de fermeture des maisons closes, rappelant que les tenancières servaient d'indics à la Gestapo. Au niveau national, elle souhaite lutter contre la sordidité de cette profession. Elle obtient gain de cause et l'année suivante tous les établissements parisiens ferment. La loi de 1946 ferme les maisons closes, pénalise le proxénétisme et instaure le délit de racolage actif. Dans les faits, la prostitution reste tolérée à condition qu'elle ne n'occasionne pas une nuisance de l'ordre public. En 2003, la loi pénalise également les clients.

Sources
Texte :
- "Prostitution : l'histoire du plus vieux métier du monde", Historia thématique, n°102, juillet-août 2006, 74p.
- "Les prostituées : des lupanars de Rome à l'âge d'or des maisons closes", Les Cahiers de Sciences et Vie, octobre 2016, n°826, pp20-53.

lundi 19 décembre 2016

Le pavillon des Indes - Courbevoie (Hauts de Seine)



Les promeneurs passant par le parc de Bécon à Courbevoie peuvent admirer une étrange bâtisse hybride faite de bois et de pierre et surmonté de bulbes dorés. Son aspect est tout aussi surprenant que son histoire qui mêle la France, le Royaume-Uni, un prince roumain et de nombreux artistes.

En 1878, la France accueille l'Exposition universelle, un vaste salon réunissant toutes les nations industrielles qui présentent leurs produits et leurs innovations technologiques, mais aussi les projets d'urbanisme et artistiques. Lors de cet évènement, le Royaume-Uni, première puissance mondiale dotée du plus grand empire colonial, possède une place prépondérante.
A cette occasion, le prince de Galles (futur Edouard VII) commande à l'architecte Caspar Clarke un pavillon pour présenter ses collections d'objets indiens, complétée par celles de négociants. Clarke conçoit un palais de bois décoré dans le style des palais indiens du Rajasthan. L'édifice, long d'une trentaine de mètres, se compose de deux pavillons symétriques reliés par une galerie couverte.
Prévu pour être démonté à la fin de l'exposition, il est finalement démantelé et revendu à plusieurs acquéreurs. Une partie est remontée dans la station balnéaire de Paramé près de Saint-Malo. Ce bâtiment n'existe plus de nos jours. Le climat breton et une tempête ont eu raison de ce pavillon de bois au début du XXe siècle. Le prince George Stirbey originaire de Roumanie, achète une autre partie et l'installe dans le parc de Bécon dont il est propriétaire. En 1881, il l'adosse à un bâtiment de pierre servant d'atelier pour l'une des filles de son épouse, George-Achille Fould, artiste peintre passionnée par les sujets féminins. L'atelier comporte de larges baies vitrées et des meurtrières pour sortir les toiles. Le bâtiment actuel ne ressemble plus vraiment à celui que pouvaient admirer les visiteurs de 1878. Le rez-de-chaussée et le premier étage ont été inversés au remontage. Il ne s'agit pas d'une erreur. La partie la plus trapue est installée en dessous pour des raisons de stabilité de la structure. L'autre partie, comprenant de larges vitres, devient le premier étage. De plus, le pavillon acheté par le prince Stirbey ne contient plus les bulbes dorés. Stirbey, d'origine roumaine, les remplace par des dômes de style orthodoxe. Il est probable que George-Achille Fould vivait et travaillait dans le bâtiment en pierre, qu'elle exposait ses œuvres au rez-de-chaussée de la partie en bois et recevait ses invités à l'étage.

En 1951, la ville de Courbevoie acquiert le bâtiment laissé à l'abandon. Il est inscrit aux monuments historiques en 1987. La restauration, menée par Frédéric Didier, ne vise pas à redonner au pavillon son aspect originel et respecte les transformations de la réimplantation dans le parc de Bécon. Le pavillon rouvre ses portes en 2013. La partie en brique abrite un logement et un atelier pour un artiste de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts. La partie en bois offre une exposition sur le pavillon, l'Exposition universelle de 1878, la famille Fould et le château de Bécon. Le premier étage offre une belle salle en marqueterie et un riche mobilier. Le pavillon des Indes n'est pas la seule curiosité que vous pourrez découvrir dans le parc de Bécon.


Sources
Texte : visite guidée du pavillon des Indes effectuée le 3 décembre 2016

Image : Photo de Benjamin Sacchelli

lundi 12 décembre 2016

Histoire synthétique de Chypre


Une île convoitée par toutes les puissances de Méditerranée
Les premières traces de peuplement de l'île remontent vers -5300. Les archéologues ont retrouvé dans des villages un outillage en pierre varié, des coupes, des jarres et des idoles en forme de disque. Les morts sont enterrés sous les maisons. La présence de lames en obsidienne prouve l'existence d'échanges commerciaux maritimes, car ce matériau n'existe pas sur l'île. Les premières poteries datent de -4500. Les plus belles sont décorées d'ondulations. Des mines de cuivre sont exploitées dès -2300 pour la fabrication du bronze.
L'île est le cœur des échanges de la Méditerranée orientale. Les Crétois, qui installent des comptoirs commerciaux à Chypre, apportent la culture grecque. Les villes, l'artisanat et le commerce se développent. En -707, l'île devient possession assyrienne jusqu'en -650, avant de tomber dans le giron de l'Egypte. En -570, les Chypriotes demandent aux Perses de les délivrer. Ces derniers en profitent pour assurer leur mainmise sur l'ile. Par la suite, les Chypriotes soutiennent Alexandre le Grand pour les débarrasser de ce nouvel envahisseur. A la mort du conquérant, l'ile revient à Ptolémée et se retrouve de nouveau rattachée à l'Egypte. En -58, les Romains conquièrent l'ile. Son climat favorable en fait un lieu de villégiature très prisé de l'aristocratie. De somptueuses villas fleurissent un peu partout.
Au Ier siècle, Saint Barnabé, natif de l'ile, évangélise Chypre avec l'aide de Saint-Paul. L'Eglise chypriote est très prolifique. Elle est placée sous la direction de l'archevêque de Salamine, qui se retrouve souvent en concurrence avec le patriarche d'Antioche.

De Byzance à l'indépendance
A la chute de Rome, Chypre est rattachée à l'empire byzantin qui la protège des raids arabes. Lors du schisme, l'ile se convertit à la religion orthodoxe. De nombreux monastères sont bâtis.
En 1191 lors de la 3e croisade, une violente tempête force Richard Cœur de Lion à faire escale à Chypre. Au bout d'un mois, il fait prisonnier le gouverneur et donne l'ile aux Templiers. Par son administration, les chevaliers francs se mettent à dos la population.
En compensation de la perte du royaume de Jérusalem, Richard Cœur de Lion donne Chypre au Français Gui de Lusignan qui se fait couronner. Le nouveau roi défend l'indépendance de Chypre, surtout lors de la croisade de l'empereur germanique Frédéric. A la fin du XIIIe siècle, les croisés et les Francs fuyant le Proche-Orient s'y réfugient. Au siècle suivant, Pierre Ier tente de ressusciter l'esprit des croisades en attaquant Alexandrie. Par cette action, il s'attire la colère de Gênes qui possédait des comptoirs dans la ville. En représailles, les Génois envahissent Famagouste, le principal port de l'ile et pillent Nicosie la capitale. En 1426, les Mamelouks d'Egypte se vengent à leur tour en ravageant l'ile. Ils capturent et emmènent au Caire le roi Janus Ier. Suite à cette défaite militaire, la population, restée grecque et orthodoxe, se désolidarise de ses dirigeants catholiques et de culture franque. Pour pallier ce désamour, Jean II épouse Hélène Paléologue, une princesse byzantine. La nouvelle reine milite pour la religion orthodoxe et la langue grecque. Jacques II, le bâtard de Jean II, renverse sa demi-sœur Charlotte avec l'aide militaire des Mamelouks. Il épouse Catherine Cornaro, issue d'une riche famille vénitienne. Ce mariage scelle l'alliance entre Chypre et Venise conte l'ennemi commun génois. Avec le soutien financier de la Sérénissime, il chasse les Génois de Famagouste, avant de se débarrasser des Mamelouks. A la mort de son mari, Catherine est contrainte d'abdiquer et de transférer la souveraineté à Venise.

Forteresses vénitiennes et province ottomane
Chypre devient le joyau de l'empire vénitien et le dernier bastion chrétien face à l'irrésistible avancée ottomane. L'île se couvre de forteresses et les villes se dotent de remparts. Toutes ces précautions n'empêchent pas Selim II de se rendre maitre de l'île en 1571. Le massacre de la garnison de Famagouste, qui s'était rendue, provoque une vive émotion en Europe.
Chypre devient une province ottomane. 20.000 Turcs gèrent les 160.000 Chypriotes. Les Turcs déplacent les populations pour s'adjuger les meilleures terres se situant au Nord. C'est la naissance de la bipartition de l'île, qui perdure encore de nos jours. Les Ottomans conservent l'église chypriote. L'archevêque de Nicosie devient le seul représentant officiel du peuple chypriote. Il a la possibilité de s'adresser au sultan. A début du XIXe siècle, Chypre profite de la guerre d'indépendance grecque pour se révolter à son tour. La situation est différente et cette tentative est très vite et violemment réprimée.

Protectorat britannique
L'ouverture du canal de Suez et le déclin de la puissance ottomane conduisent les Britanniques à reconsidérer le rôle stratégique de Chypre. En échange d'un pacte de défense, Istanbul cède Chypre à Londres, qui devient un protectorat britannique. Lors de la Première guerre mondiale, l'Empire ottoman rejoint le camp de la Triple Alliance. En représailles, les Britanniques annexent l'île. En 1931, les Chypriotes se soulèvent. Londres instaure un régime d'exception et exile les évêques et les aristocrates. Le gouverneur concentre tous les pouvoirs. Lors de la Deuxième guerre mondiale, les Chypriotes combattent tout de même aux côtés des Alliés.
En 1950, Monseigneur Makarios III devient le chef des revendications d'indépendance. Le général Grivas prend la tête de l'organisation armée EOKA. Une guerre civile éclate. La Grèce soutient le mouvement, tandis que la Turquie s'y oppose. Le 11 février 1959, les accords de Zurich donnent naissance à la République de Chypre qui est officiellement proclamée le 16 janvier 1960. Le Royaume-Uni conserve deux bases militaires.

Une île divisée
La nouvelle constitution prévoit des instances à égalité de membres entre les communautés grecque et turque. Les tensions sont vives. Avec Athènes et Ankara comme soutien, aucun parti n'est prêt à faire de concessions. En 1974, le pays est au bord d'une nouvelle guerre civile. L'extrême-droite chypriote soutenue par des militaires grecs parvient à s'emparer du pouvoir. La Turquie envoie une force armée qui reconquiert rapidement la moitié nord de l'île où réside la communauté turque. L'ONU dépêche des unités pour maintenir la paix. Une ligne passant par Nicosie coupe l'île en deux. Il s'agit d'une véritable frontière avec des points de contrôle et séparant deux Etats. La république de Chypre occupe la partie sud de l'île. Il s'agit d'un Etat reconnu par la communauté internationale et membre de l'Union européenne depuis 2004. La république turque de Chypre du Nord est un Etat fédéré à la Turquie qui est le seul Etat à le reconnaitre sur la scène internationale.



En ce qui concerne la guerre d'indépendance grecque, voir l'article Histoire abrégée de la Grèce partie 3.

Sources
TexteHASSAN Delphine : Chypre, PUF, Paris, 2015, 389p.
Image : http://herald-dick-magazine.blogspot.fr/2013/11/fete-nationale-de-chypre-du-nord-le-15.html




mardi 6 décembre 2016

JeuneSSe


"L'avenir appartient à celui qui contrôle la jeunesse". S'appropriant ce slogan, les nazis tournent très tôt leurs attentions sur la jeunesse. Les adultes sont trop imprégnés des fausses valeurs du vieux monde. Il convient de débarrasser les enfants de l'héritage humaniste et judéo-chrétien pour revenir à l'identité germanique originelle. Ils formeront les futurs adultes du nouvel ordre nazi. Dans Mein Kampf, Hitler expose ses principes pédagogiques : éducation à la dure, vie en communauté, réduction des matières intellectuelles au strict minimum en faveur du sport. Il vante les mérites de la boxe comme moyen éducatif.

En 1926 lors du congrès du NSDAP, les jeunesses hitlériennes sont créées sur le modèle des SA. Tous les jeunes de 4 à 18 ans peuvent s'inscrire. Le parti finance toutes les activités. Son chef, Baldur von Schirach s'inspire des principes du scoutisme initié au Royaume-Uni : vie en communauté, confrontation avec la nature, discipline et sport. Von Schirach ajoute l'apprentissage des techniques de survie, la pratique intensive de la randonnée et des rudiments idéologiques. Le port de l'uniforme, ainsi que l'existence de grades et d'une hiérarchie préparent l'enfant à la vie militaire.
En 1936, trois ans après l'élection d'Hitler, l'adhésion aux jeunesses hitlériennes devient obligatoire. La loi stipule que : " la jeunesse allemande tout entière doit, en dehors de l'école et du foyer parental, être éduquée physiquement, intellectuellement et moralement au sein des jeunesses hitlériennes, afin de servir le peuple et la communauté." L'école prodigue des cours de langue, de biologie et d'histoire. Les jeunesses hitlériennes dispensent l'enseignement idéologique, qui se compose de la biographie du Führer, de l'histoire du NSDAP, d'une initiation aux problèmes contemporains et de l'histoire de l'Allemagne et de la race allemande.
Les jeunesses hitlériennes sont un vivier dans lequel puisent les SS et les Napolas (Institut d'Education Nationale Politique). Il s'agit d'une grande école formant les futurs cadres de l'Etat, dotée d'un internat à la pédagogie très dure et où les pratiques de bizutages sont autorisées. Les familles considèrent les Napolas comme un vecteur d'ascension sociale. La sexualité est encouragée même hors mariage. Il faut se libérer des anciennes lois morales et procréer. Les enfants nés hors mariage ne posent pas de problème. Il existe des structures pour l'accouchement. De plus, si l'enfant est de bonne race, l'Etat prend en charge son éducation.

En 1944 et 1945, des unités issues des jeunesses hitlériennes jouent un rôle important dans les derniers combats. Des enfants et des adolescents mènent des actions de guérilla derrière les lignes ennemies. Lors du siège de Berlin, ils défendent les rues de la capitale jusqu'au dernier moment.

Sources
Texte : CHAPOUTOT Johann, "Têtes blondes et croix gammée", Historia, n°827, novembre 2015, pp44-49.

Image : http://edwige.roland.pagesperso-orange.fr/

jeudi 1 décembre 2016

Soigner ses blessés : médecine et service médical



En 1861, ni le Nord, ni le Sud ne sont préparés aux conséquences sanitaires d'une guerre moderne. Dès les premiers affrontements importants, les Etats-majors sont dépassés par l'afflux de blessés.

Les premières initiatives sont le fruit d'associations caritatives. Elles organisent des campagnes de sensibilisation pour lever des fonds en vue d'acheter du matériel. Au départ, ces initiatives sont mal perçues par les instances dirigeantes de l'armée, car elles sont menées par des civils et des femmes.
Dans le Nord, plusieurs organisations non gouvernementales se mettent en place. L’une d’entre elle est l'Association Féminine Centrale de Secours est créée (WCAR) fondé le 29 avril 1861. Il s'agit d'un collectif d'hommes et de femmes, présidé par Elizabeth Blackwell, qui milite pour l'amélioration des conditions d'hygiène dans les camps militaires. Cette association établit un programme de formation pour les infirmières. La WCAR s'adresse directement à Lincoln, qui cède et met en place le décret de création de la Commission Sanitaire des Etats-Unis. Henry Bellows, pasteur et féru de médecine, est élu comme président. La Sanitaire organise des ventes de charité et des fêtes pour réunir des fonds. Elle envoie dans les camps des bandages, des médicaments, des vêtements et des vivres. Elle apprend aux soldats à cuisiner, à s'approvisionner en eau et à construire des latrines. La Sanitaire acquiert une grande popularité auprès des soldats et une grande influence au Congrès. Le 18 avril 1862, Lincoln nomme le chirurgien William Hammond, recommandé par la Sanitaire, directeur du service de santé de l'armée.
Les mêmes organisations existent dans le Sud, mais des proportions moindres. A partir de 1862, le comité de Richmond regroupe des personnes inaptes au service. Financé par des riches citoyens, il se charge du transport des blessés et de l'approvisionnement en nourriture des hôpitaux.

Les premiers soins sont donnés dans des infirmeries mobiles installées à proximité du champ de bataille. De nombreux bâtiments publics et privés sont réquisitionnés pour servir d'hôpitaux (granges, entrepôts, hôtels, écoles, églises, usines, etc...). Les chirurgiens et les infirmiers prodiguent les premiers soins, stabilisent les patients et réalisent les interventions d'urgence, avant de les évacuer à l'arrière vers d'autres hôpitaux. Le docteur Jonathan Letterman, directeur des services médicaux de l'armée du Potomac, introduit les hôpitaux préfabriqués selon un modèle qui sera encore employé durant la Première guerre mondiale. Ceux-ci regroupent les salles d'opérations et des postes de soins ventilés et chauffés. A la fin de l'année 1861, les Confédérés établissent un département médical sur ce modèle. L'hôpital de Chimborazo à Richmond regroupe 250 pavillons pouvant accueillir chacun une cinquantaine de patients.

A la veille de la guerre de Sécession, l'armée des Etats-Unis comprend dans ses effectifs permanents, 30 chirurgiens et 83 adjoints, sous les ordres d'un chirurgien général (Surgeon general). Parmi eux, 3 chirurgiens et 21 adjoints passent dans le camp sudiste. Ces effectifs, insuffisants, sont étoffés à mesure que les deux camps lèvent de nouveaux contingents, par l'embauche de nombreux contractuels. Leurs compétences sont parfois limitées, voire contestables. Leurs confrères et les soldats ne les voient pas toujours d'un très bon œil. Les soldats considèrent les médecins comme des charlatans voire des bouchers.
A partir de l'été 1862, les deux camps créent un corps spécial de brancardiers, composés des membres de la fanfare et des soldats les moins aguerris sur le champ de bataille. Ils reçoivent une formation et un entrainement pour évacuer les blessés rapidement et durant les combats. Ils portent un uniforme particulier. Cette institution sera reprise par les armées françaises et prussiennes lors de la guerre de 1870.
Un grand nombre de femmes passent outre le préjugé, selon lequel les hôpitaux et la guerre ne sont pas des endroits pour elles, et se portent bénévoles comme infirmière militaire. La guerre de Sécession va transformer le rôle de l'infirmière, qui passe d'un emploi subalterne à une profession reconnue. Les Américains s'inspirent de l'organisation de Florence Nightingale pendant la Guerre de Crimée. A la fin de la guerre, plus de 3.000 femmes sont employées comme infirmières militaires.

La médecine demeure obscurantiste. Les médecins ne connaissent pas encore la théorie de l'infection. Ils ne nettoient pas, ni ne stérilisent leurs instruments et leur salle de travail. Ils n'ont aucune idée de l'existence des bactéries. Contrairement à une idée répandue, les opérations sont effectuées sous anesthésie. Les médecins utilisent du chloroforme. L'alcool, bien qu'utilisé comme stimulant, ne rencontre pas l'unanimité parmi les médecins.
Le gouvernement fournit le matériel médical. Chaque médecin Il le transporte dans un sac à dos en bois au départ en osier par la suite. Il s'agit d'une boite à tiroirs pouvant peser jusqu'à 9 kg. En 1863, une valisette en cuir dotée d'une bandoulière le remplace. Divers modèles de fourgons médicaux sont également conçus pour transporter les produits pharmaceutiques et le matériel médical. Les chirurgiens sont confrontés à de très nombreux cas inédits. . Ils remettent en question certaines pratiques anciennes. Par exemple, la saignée est abandonnée. Les traitements à l'opium, les diètes sont valorisés. Les méthodes de suture et de trépanation s'améliorent. Les bases de la chirurgie reconstructrice sont posées.
Les infections constituent les complications les plus fréquentes. De nombreux blessés succombent de septicémie. Les médecins redoutent davantage la gangrène. Ils sont conscients que le manque d'hygiène en est la cause. Une fois la gangrène déclarée, le seul traitement reste l'amputation.
De manière générale, les maladies tuent plus que les balles et touchent aussi bien les soldats que les officiers. C'est un facteur avec lequel il faut compter et qui peut expliquer des situations, car elles peuvent bloquer des régiments entiers. La diarrhée et la dysenterie sont les maladies les plus courantes du soldat. . Le paludisme, appelé malaria, touche également plus d'un million de soldats des deux camps. Les deux armées sont aussi confrontées périodiquement à des épidémies, comme la rougeole, les oreillons, la scarlatine, la jaunisse. Les conditions de vie causent elles aussi des maladies, pneumonies, rhumatismes, insolations, dépressions, sans parler des méfaits de l'alcool.

Avant la guerre, aucune disposition pour l'extraction des blessés n'existe. Tout type de transport et de moyen est bon pour l'évacuation des victimes. Au Nord, les ingénieurs inventent plusieurs types de voitures, telles la Wheeling et la Rucker. Le train s'avère également un moyen efficace pour éloigner les blessés des zones de combat. Dans un premier temps, l'armée utilise des wagons de marchandises. Leurs larges portes permettent de monter et descendre les blessés sur leur brancard sans avoir à les manipuler. En 1863, William Hammond, directeur du service de santé de l'armée, met en place des trains hôpitaux. Il conserve les larges portes des wagons et aménage à l'intérieur des couchettes, des sièges pour les infirmiers, de réserves d'eau, de réchauds, de toilettes et de vestiaires. Une signalétique précise permet de les identifier. D'une manière générale, les Confédérés les respectent. Par ailleurs, les opérations sur le front Ouest, souvent fluviales, montrent la nécessité d'avoir un dispositif d'évacuation par bateau.

Pour les quatre années de conflit, le nombre des blessés est estimé à 535.000. Les Etats-Unis refondent complètement le service de santé de l'armée et à la fin de la guerre tous les problèmes ne sont pas réglés. A quelques exceptions près et avec des moyens moindres, les Confédérés adoptent une organisation identique à celle de l'Union. La guerre de Sécession engendre la création d'un corps d'infirmiers professionnels où les femmes tiennent une part importante. Les associations caritatives apparaissent dans le paysage public et politique. Elles aboutissent à la fondation de la Croix Rouge américaine.
La guerre de Sécession contribue à des avancées dans le domaine médical. Les médecins sont confrontés à des situations qui les amènent à s'intéresser davantage aux conditions d'hygiène et à l'impact psychologique des combats (dépression, angoisse, folie). Ils expérimentent la réduction des fractures, tentent les premières greffes de peau et les premières reconstructions faciales. En 1883, paraissent les six volumes de l'Histoire médicale et chirurgicale de la guerre civile. Ils font le point sur les données recueillies durant les quatre années du conflit et tirent des enseignements sur les pratiques sanitaires, médicales, chirurgicales et l'organisation logistique.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : L'intérieur d'une chambrée au Carver hospital, Washington, D. C. (Brady National Photographic Art Gallery).

vendredi 18 novembre 2016

Marie-Antoinette de Habsbourg, Reine de France, et ses enfants


En 1785, Marie-Antoinette incarne la débauche et la frivolité qui règnent à Versailles. Elle a l'image d'une femme superficielle, indifférentes aux souffrances de ses sujets. La reine souhaite donner une autre image d'elle. Elle commande à Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, sa peintre attitrée, un nouveau portrait d’elle. Vigiée Lebrun s'entretient de la commande avec son ami Louis David. Il lui conseille de reprendre la construction du tableau "La Sainte famille" de Raphaël, où la Vierge deviendra la reine, l'enfant Jésus le dauphin et Saint Jean la Princesse.

Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, née en 1755, dessine dans l'atelier de son père dès le plus jeune âge. Elle reçoit les enseignements de Doyen et de Joseph Vernet. A 15 ans, elle réalise le portrait de sa mère. Cette toile lui vaut la renommée de Paris. Les aristocrates viennent lui rendre visite dans son atelier situé près du Palais Royal. On parle d'elle à la reine. En 1778, Marie-Antoinette la teste en lui commandant un portrait. Elle tombe sous le charme de traits de l'artiste. Les deux femmes du même âge s'entendent bien.

Le portrait représente Marie-Antoinette en mère attentive de ses enfants. La reine tient sur ses genoux Louis XVII. Sa fille aînée, Marie-Thérèse s'appuie avec tendresse, sa tête contre le bras de sa mère. Elle la regarde avec amour. A gauche, le dauphin montre un berceau vide. Il représente la disparition de Sophie Hélène Béatrice, décédée quelques semaines avant l'achèvement du tableau. Marie-Antoinette porte une robe identique à celle de Marie Leszczynska dans le portrait de Jean-Marc Nattier. Il s'agit d'un vêtement simple qui contraste avec les tenues extravagantes et insolites qu'apprécie la reine. Les vêtements des enfants traduisent les nouvelles modes vestimentaires du second XVIIIe siècle. Ils sont plus amples et moins stricts. Le regard sur les enfants change. Le cou de Marie-Antoinette est nu pour éviter toute référence à l'affaire collier qui a éclaboussé la reine. Le meuble au fond à droite est un serre-bijoux. Il est dans l'ombre en retrait par rapport aux enfants qui, eux, sont en pleine lumière. Ce dispositif est une référence au mythe romain de Cornelia mère des Gracques, bien connu des aristocrates. Une amie de Cornelia lui montre tous ses bijoux les uns à la suite des autres. Cornelia lui présente ses enfants et rétorque : "Voici mes bijoux."

Le portrait ne contribue en rien à modifier l’image de la souveraine. Après l'exécution du couple royal en 1793, Vigiée Lebrun craint pour sa vie. Elle quitte la France déguisée en ouvrière et parcourt les cours européennes. Elle revient en 1802. Elle meurt le 30 mars 1842 à 87 ans. Sous la Restauration, les monarchistes utilisent son tableau comme propagande.


Sources :
Texte : COUTURIER Elisabeth, "Splendeur souveraine", L'Histoire, n°826, octobre 2015, pp18-19.

Image : Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, Marie-Antoinette de Habsbourg Reine de France, et ses enfants, 1787, 275x215 cm, Château de Versailles.