mardi 20 septembre 2016

Jackson sème la panique dans la vallée de Shenandoah

Sur le front Est, celui que les belligérants considèrent comme le front principal, la situation est plus contrastée qu'à l'Ouest. La présence des capitales et la topographie des lieux expliquent cette situation. Pour l'Union, l'armée de McClellan comporte 100.000 hommes et celle d'Irwin McDowell protégeant Washington, 35.000. Les deux armées sont stationnées à 150 km de Richmond. Pour défendre la capitale sudiste, Joseph Johnston ne possède que 70.000 hommes. Dans le Nord-Est, les rivières coulent d'Ouest en Est. Pour les deux armées, elles constituent des obstacles à traverser. Ce n'est pas le cas à l'Ouest, où les rivières coulent du Nord au Sud, ce qui facilite les déplacements.
La vallée de Shenandoah est une région dans l'ouest de la Virginie dans les Appalaches. Région fertile, elle constitue le grenier à blé virginien. Outre cette importance pour le ravitaillement des troupes, la vallée Shenandoah est un couloir stratégique qui permet d'atteindre Washington à travers les Appalaches. En effet, les rivières coulent du Nord au Sud. Nathaniel Banks a en charge la garde de la vallée pour l'Union. Côté sudiste, les troupes sont commandées par le général Thomas "Stonewall" Jackson. Des combats se déroulent par intermittence causés par l'exigüité du terrain.

En avril 1862, McClellan enclenche le plan Urbana du nom d'une ville virginienne. Son armée contourne les rivières en traversant la baie de Chesapeake et débarque en Virginie. Les Nordistes assiègent les forts défendant Richmond. Néanmoins, les mouvements de Jackson inquiètent Lincoln. Il y voit une volonté de la Confédération d'envahir Washington en contournant par la vallée, d'autant plus qu'à présent, l'armée de McClellan est trop éloignée pour revenir défendre Washington. De plus comme à son habitude, le général nordiste n'avance que s'il est sûr et certain de remporter la victoire. Il déploie de grands renforts d'artillerie pour combattre des forts datant de la guerre d'indépendance. Tout le temps perdu permet aux Confédérés d'organiser leurs défenses et d'agir sur plusieurs fronts à la fois en déplaçant leurs troupes. Lincoln décide de stopper le transfert de troupes pour l'armée de McClellan et renforce l'armée de John Frémont qui sera dépêché pour soutenir Banks.
Mis au courant de ces changements, Robert Lee, devenu conseiller militaire de Jefferson Davis, envoie des renforts à Jackson dans la vallée de la Shenandoah. Au départ, les opérations militaires dans la vallée n'ont pas d'autre but que de ne pas laisser le contrôle de la vallée à l'ennemi. Dorénavant, Lee y voit un moyen de déstabiliser l'offensive nordiste sur Richmond.

Jackson mène une guérilla pour épuiser Banks et contraindre Washington à lui envoyer des renforts. Ceux-ci ne peuvent que provenir de l'armée de McClellan, ce qui contribuerait à desserrer l'emprise sur Richmond.
A la fin du mois, Jackson se retrouve avec une armée supérieure à celle de Banks. Ces coups de boutoirs surprennent toujours l'adversaire. Aidé par des guides locaux et une cartographie plus élaborée, il possède l'avantage du terrain. Il se déplace rapidement et réussit à s'échapper des situations difficiles. Jackson fait parcourir des dizaines et des dizaines de kilomètres à ses hommes en peu de temps. Ils sont surnommés la "cavalerie pédestre de Jackson". Les soldats n'emportent que le strict minimum vital. "Nous pouvons nous passer de tout sauf de vivres et de munitions", répète Jackson. Malgré cette dureté, ses hommes l'apprécient, car ils constatent que leurs efforts payent. Ils se réjouissent de voir leur dirigeant rendre chèvre les Yankees.

Le 24 mai, les Sudistes remportent une victoire à Front Royal. Banks bat en retraite. Toutefois, le commandant nordiste n’entend pas céder davantage de terrain. Il prépare une position défensive pour affronter Jackson. Le lendemain, le général sudistes lance ses forces à l’assaut des positions ennemies qui sont submergées et refoulées vers le Potomac.
Lincoln ordonne à Fremont de prendre possession de Harrisonburg avant de remonter vers le Nord. De son côté, McDowell doit rejoindre Front Royal avec deux divisions. Le plan consiste à couper à Jackson toute possibilité de retraite. Mais plutôt que d’entrer dans la vallée à Harrisonburg, Fremont entre dans la vallée par Strasburg et non par Harrisonburg, ce qui l'oblige à remonter très au Nord. Ce faisant, il laisse la route libre pour Jackson. Les Nordistes perdent du temps dans les défilés, tandis que les Sudistes s'échappent. Jackson gagne Port Republic et le 8 juin affronte l'armée de Frémont. Supérieur en nombre, le Nord remporte la bataille. Jackson se replie et quitte la vallée avant la jonction entre Frémont et McDowell.

Grâce à  son audace et à son culot, Jackson retarde les plans de l'Union et détourne plus de 60.000 soldats de Richmond. Il réussit à s'imposer à cinq reprises, frappant là où on ne l'attend pas et prenant toujours l'initiative. Il est aidé par les difficultés de communication entre les corps nordistes et le manque de rapidité des officiers. Jackson et ses hommes acquièrent une réputation d'invincibilité. Le Sud les considère comme des héros, tandis que le Nord les craint.

Sources
Texte :
- DOOMS Logan , La première campagne de la Shenandoah,  publié le 15 mai 2013 sur http://laguerredesecession.wordpress.com/
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Laffont, Paris, 1991, 973p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : http://www.civilwar.org/hallowed-ground-magazine/spring-2012/defiance-in-the-valley.html

samedi 10 septembre 2016

Le monde arabe du XVIe au XXe siècle

Sous l'Empire ottoman
A la fin du XVIe siècle, le monde arabe devient une composante de l'Empire ottoman. On assiste à décentrage du monde musulman au profit de l'Anatolie. Les provinces arabes évoluent différemment. Certaines sont intégrées au système administratif, militaire, judiciaire et fiscal. D'autres sont gouvernées par des pachas désignés par Istanbul, qui jouissent d'une plus ou moins grande autonomie.
Certaines grandes villes adoptent l'architecture turque. Certains mots turcs s'immiscent dans la langue arabe. L'empire favorise les échanges culturels et migratoires. Les Arabes occupent les charges religieuses à la cour, car l'Arabie est le berceau de l'Islam. En revanche, les charges administratives restent aux mains des Turcs ou des chrétiens d'Europe de l'Est. Les sultans se revendiquent comme les défenseurs de l'Islam et de la communauté musulmane. Pour les Arabes, les Turcs sont des étrangers par rapport à leur culture et leur langue. Les Ottomans introduisent une légitimation profane qui comporte des prescriptions, qui ne sont pas dans la charia, voire qui lui sont contraires. Ceci avive des révoltes en Egypte. Avec le temps, les choses se tassent. Progressivement, l'idée que le sultan ottoman est le successeur des grands califes s'impose. Il bénéficie de l'autorité spirituelle sur tous les musulmans. D'autant plus que les sultans protègent les lieux saints et assurent la sécurité des pèlerinages.
Au XIXe siècle, l'affaiblissement du pouvoir central permet des résurgence d'autonomie locale. Le cas le plus fameux est Mehmet Ali, vice-roi d'Egypte. Néanmoins, ces vice-rois aspirent à être reconnu par Istanbul.

Le rêve de l'unité arabe
Au début du XIXe siècle, les Arabes au sens de communauté d'individus partageant une langue et une culture, n'existent que chez les Occidentaux. Les Arabes se définissent eux-mêmes comme sujets ottomans ou comme musulmans. Ainsi lors de la campagne en Egypte, Napoléon Bonaparte ne reçoit aucun soutien lorsqu'il exhorte les Arabes à se rebeller. Les progrès techniques impliquent une rénovation de la langue arabe façonnée à Beyrouth et au Caire, les deux grands centres intellectuels.
Dans le contexte d'ouverture croissante au monde européen, les pouvoirs en place en Tunisie et en Egypte, devenus provinces autonomes, tentent de faire émerger une identité spécifique pour se distinguer du pouvoir central d'Istanbul. Lorsque les provinces deviennent des colonies ou des protectorats européens, cette identité locale est un vecteur de résistance contre la domination étrangère. L'existence d'une population arabe distincte des autres peuples de l'empire devient acceptée par tous. L'autoritarisme du régime ottoman favorise l'émergence d'un mouvement autonome arabe revendiquant une décentralisation du pouvoir. Durant la Première guerre mondiale, l'Entente noue des contacts avec Hussein, Chérif de la Mecque, dans le but de lancer une révolte arabe dans l'Empire ottoman.
Après la dislocation de l'empire, le Proche-Orient se retrouve sous mandat français ou britannique. Le nationalisme arabe se porte contre les Occidentaux et appelle à la construction d'un grand Etat arabe unifié allant du Maroc au golfe persique. L'expression "monde arabe" passe dans le langage courant.
Après 1950, le mouvement se radicalise dans un mélange de luttes sociales, d'indépendance et de transformations économiques. L'Arabisme se sépare de l'Islamisme, qui vise à regrouper tous les musulmans. Les arabistes se rapprochent du parti communiste pour moderniser la société. Les deux mouvements s'opposent par les armes sur fond de guerre froide. Les Soviétiques soutiennent les mouvements progressistes, tandis que les Etats-Unis soutiennent les mouvements conservateurs. Chaque régime s'adresse à la population de son Etat, mais aussi à l'ensemble des pays arabes. Il s'ensuit des ingérences et une méfiance permanente entre Etats. A partir des années 1970, un renversement s'opère entre l'Arabisme et l'Islamisme. Les régimes autoritaires s'appuient sur le nationalisme arabe. L'Islamisme adopte la voie révolutionnaire et lutte contre l'impérialisme.
La forte unité culturelle, qui s'étend du Maroc à l'Irak, permet aux populations de se sentir identiques. En revanche sur le plan politique, l'unité du monde arabe est difficile, car chaque Etat cherche à diriger le nouvel ensemble, même s’il existe la ligue des Etats arabes qui gère les questions communes.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.

Image : ftp.imarabe.org

samedi 3 septembre 2016

Le monde arabe de l’Antiquité au XVe siècle



Un ensemble de royaumes et de tribus
Les Arabes sont un ensemble de tribus et de royaumes semi-nomades. Personne dans la péninsule ne se désigne comme Arabes, mais par sa tribu d’origine. Le terme « arabe » est utilisé par des personnes extérieures : Mésopotamiens, Assyriens, Grecs. Chaque tribu possède sa propre langue. Néanmoins, toutes utilisent le même alphabet (le sudarabique). L'architecture et la sculpture sont également similaires. En revanche, les institutions et les divinités sont différentes. Les tribus sont en contact permanent les unes avec les autres par le biais du commerce.
La conscience d'appartenir à un même ensemble ethnique émerge à partir du Ier siècle. L'occupation romaine, puis perse, contribue à l'affirmation d'une singularité arabe. En 328, le mot « arabe » est utilisé pour la première fois dans un document de langue arabe. Il s'agit de l'inscription funéraires d’Imru'al-Qays qui se dit "roi des Arabes". La langue arabe n'est pas écrite avec l'alphabet actuel. Le vieil arabe emprunte ses lettres aux Nabatéens et aux Araméens. L'arabe actuel se forme au VIe siècle. Le premier texte dans cette écriture complète l'inscription de fondation d'une église d'une bourgade au sud d'Alep. L'écriture aurait été élaborée par des Arabes chrétiens dans la vallée de l'Euphrate avant de se répandre dans la Péninsule.
A partir du IVe siècle, la péninsule arabique est touchée par les monothéismes. Le roi d'Himyar (actuel Yémen) adopte un dieu unique, mais sans le nommer, ni décrire de mythologie. Ce monothéisme côtoie le judaïsme et le christianisme. La Mecque est un centre important de pèlerinage polythéiste et de résistance aux nouvelles religions monothéistes. Le paganisme évolue à son tour. L'une des principales divinités acquiert un statut de Dieu suprême appelée Allah (le dieu). La Mecque devient la tribu d'Allah et réussit à imposer sa divinité avec sa victoire sur le royaume d'Himyar en 552.

La constitution d'un empire
Mahomet, qui prêche une religion monothéiste, est expulsé de la Mecque et se réfugie à Médine. Il reconquiert la Mecque et cherche à se rallier les habitants. Il choisit le nouvel arabe comme langue officielle pour deux raisons. L'effondrement des relations commerciales contribue à un appauvrissement culturel de la région, laissant la place pour une nouvelle langue. Par ailleurs, l'Etat de Mahomet est en concurrence avec le royaume de Himyar et cherche un moyen de se dégager de son influence et ceci passe par la primauté de langue utilisée à La Mecque. A sa mort en 632, l'un de ses successeurs est élu calife et cela devient règle si bien qu'une dynastie est fondée.
A partir du VIIe siècle, les Omeyyades se rendent maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak, de l'Iran, du Maghreb et d'une partie de la péninsule ibérique. Quatre raisons expliquent la victoire des Arabes sur ces immenses voisins que sont les Byzantins et les Perses. Ces deux empires sont affaiblis par des guerres. De plus, ils connaissent une crise démographique et économique. Par ailleurs, les populations conquises sont hostiles vis-à-vis de leurs anciens maitres. Les Chinois à l'Est et les Francs et Byzantins à l'Ouest stoppent leur expansion. L'arabisation précède bien souvent l'islamisation. Dans le centre de l’empire, l’arabisation précède l’islamisation. Ce phénomène transparaît par l’adoption de la langue arabe. Par exemple en Egypte, les coptes chrétiens parlent arabe. Dans d’autres provinces, l’islamisation précède l’arabisation.
Les conquêtes arabes lancent un grand cycle de création urbaine. Les nouvelles villes sont installées aux frontières afin de préparer de futures conquêtes. Les Arabes marquent le paysage urbain par leurs aménagements (bains, mosquées, écoles, caravansérails). Avec l'extension de l'empire, les villes regroupent une mosaïque de populations et de religions. Autour de l'An Mil, le monde arabe compte de véritables mégapoles (Bagdad, Le Caire, Cordoue) regroupant entre 200 et 500.000 habitants.

Un empire fractionné
Au milieu du VIIIe siècle, les Abbassides, originaires de Perse, s'emparent du pouvoir au Moyen-Orient et repoussent les Omeyyades en Afrique du Nord. Sous cette dynastie, la majorité de la population devient musulmane, alors que la langue et la culture demeurent persanes. L'Iran, devenu cœur de l'empire, est la province la moins arabisée. Une fracture se produit entre Arabes et Persans. Les premiers insistent sur la noblesse de leur peuple. Dieu les a choisis pour envoyer son prophète. Ils se réclament de la bravoure, de la simplicité et de la générosité des bédouins. Sous les Abbassides, la majeure partie du monde arabe devient musulmane. Retirés en Espagne, les Omeyyades se posent comme les défenseurs de la grandeur arabe et comme les seuls successeurs du Prophète.
Les Arabes héritent des savoirs mésopotamiens, grecs et indiens. Les chercheurs traduisent les textes anciens, les mélangent pour en faire une nouvelle synthèse. L'empire permet la circulation des idées. Les princes construisent des bibliothèques et des observatoires. Les Arabes empruntent aux Indiens la numérotation décimale et fondent l'algèbre. La chirurgie progresse notamment en ophtalmologie. Les Croisades, puis les invasions mongoles, engendrent un climat d'insécurité qui amoindrit les échanges. De plus, l'absence d'une bourgeoisie urbaine ne favorise pas l'émulation scientifique.
Le nomadisme conserve un poids important. L’arabe s’entend d’abord d’un monde bédouin, c'est-à-dire, ignorant de l’Etat et de ses contraintes. De ce fait, les bédouins berbères, turcs, mongols, considèrent les Arabes comme des héritiers plus légitimes que les populations sédentarisées et soumises, même si elles parlent arabe et sont musulmanes. Les bédouins venus des montagnes ou des steppes ne sont pas tous arabes. D’innombrables dynasties prennent naissance dans une montagne avant de s’emparer des villes et des terres fertiles de la plaine. C’est le cas des Fatimides en Egypte, des Seldjoukides en Anatolie, des Almohades au Maroc. Face à ces envahisseurs, les califes forment des esclaves soldats (mamelouks) issus d’Europe de l’Est, d’Afrique Noire et du Caucase. Les Mamelouks devenus puissants s’emparent de l’Egypte en 1250. A partir du XIe siècle, les sultanats turcs et berbères évincent les souverains arabes. Des cavaliers dominent les sociétés urbaines arabes. Les villes palais sont supplantées par les villes forteresses. Les élites urbaines sont séparées de l'aristocratie militaire dans l'enceinte même de la ville et se retrouvent exclues du pouvoir.

La langue arabe est normalisée au VIIIe siècle à la cour de Bagdad. Elle quitte les traditions orales bédouines pour se faire la langue de la révélation coranique et facteur d’unité du monde musulman. Ses meilleurs praticiens sont des perses et non des arabes. La langue arabe ne définit pas un arabe, comme de nos jours un anglophone n’est pas forcément anglais. Au XIe siècle avec l’avènement des Seldjoukides, l’arabe perd sa prééminence au profit du persan. Cette situation perdure sous les Ottomans, si bien qu’à la fin du XVe siècle, les deux tiers des musulmans vivent sous des rois qui ne parlent pas arabe. L’arabe est cantonné dans les mosquées. En revanche, il reste très parlé entre la Syrie et le Maroc. Cette différence provient de la fidélité au califat arabe. A l’Est, le Califat a sombré sous les coups des Mongols et des dynasties descendantes. Bien qu’étant convertis à l’Islam, ils ne se revendiquent pas du califat arabe original. A l’Ouest, les Mamelouks d’Egypte résistent aux Mongols et accueillent les Abbassides ayant fui. Au Maghreb, les souverains se revendiquent comme les héritiers des califats arabes. Cette situation cesse lorsque les Ottomans conquièrent toute l’Afrique du Nord, mettant un terme à l’empire arabe.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.
Image : hérodote.net

samedi 2 juillet 2016

L'espionnage



L'espionnage est l'un des plus vieux métiers du monde, dont les plus anciennes traces se situent en Mésopotamie et en Egypte. Des hommes sont chargés de recueillir des renseignements sur des rivaux ou des alliés incertains, d'infiltrer le territoire ennemi pour jauger de ses forces, ou mener des opérations de désinformation et de corruption de notables. On les appelle "les yeux et les oreilles du roi". Ils apparaissent indirectement dans les textes. Il est écrit "que le roi a été informé de" ou "le roi ayant appris que". Il faut attendre l'empire assyrien au -VIIIe siècle pour qu'apparaisse un terme désignant les espions sous le vocable de "patrouilleurs" et "langues". Les premiers sont des militaires auxquels le roi confie des missions particulières à l'extérieur du royaume. Les seconds sont des étrangers (prisonniers, déserteurs, réfugiés) qui retournent dans leur pays d'origine pour espionner. Néanmoins, il n'existe pas de services exclusivement voués à l'espionnage.
La Chine et l'Inde produisent les deux premiers manuels théoriques d'espionnage : L'Art de la guerre de Sun Tzu et L'Arthashâstra de Kautilya. Les deux ouvrages sont des recueils de recettes générales à l'attention des princes. Ils décrivent les personnes pouvant exercer ce genre de missions : militaires, marchands, prostituées, mendiants, comédiens, domestiques. Sun Tzu se fait l'écho du taoïsme qui dit que tout évolue en permanence. Il faut donc sans cesse s'informer pour évaluer les rapports de force avant de prendre sa décision. En Inde, le bouddhisme prônant la non-violence, il faut tout mettre en œuvre pour éviter le conflit armé quitte à avoir recours à la corruption.
Les Grecs ont une tout autre vision. Pour eux, la ruse est quelque chose d'indigne. Il convient d'affronter son adversaire face à face. L'espionnage est une pratique barbare dont usent les Perses. Les Grecs mènent entre eux des guerres conformes à l'éthique, cependant, lorsqu'ils affrontent des barbares, ils n'hésitent pas à recourir à ces pratiques jugées viles. Dans le but de protéger sa cité, trahir et désinformer l'ennemi barbare est une action civique. Les Romains n'hésitent pas à recourir aux espions même s'ils s'en défendent. Auguste instaure un service de renseignement, dont les agents sont chargés de surveiller la population et d'empêcher les conjurations politiques.

Au Moyen-âge, la plupart des espions ne sont pas des professionnels. Il s'agit de marchands, de religieux, de femmes, qui transportent le courrier, surveillent les alentours et sondent la population. Ils sont davantage motivés par l'appât du gain que par des convictions politiques. Ils sont payés à la mission exécutée. Les espions transmettent de fausses indications ou facilitent la prise de villes et de châteaux par la trahison et la corruption. Les peines de ceux démasqués varient entre l'exécution et le bannissement en fonction de leur mission et des preuves.
Louis XV instaure Le Secret du Roi, premier véritable service bureaucratique qui effectue une diplomatie parallèle. Ses membres ne reçoivent leurs ordres que du roi. Le ministre des Affaires Etrangères n'est pas au courant de ce qui s'y passe. Ce double jeu permet à la France d'avoir une politique de rechange. Louis XV dirige personnellement, contrairement à la politique officielle décidée à la majorité de son conseil. Le roi aménage à Versailles son cabinet des dépêches pour lire les rapports de ses bons amis comme ils sont appelés. Ces derniers sont des nobles et des roturiers choisis pour leur savoir-faire, leur goût de l'aventure ou leurs connaissances juridiques. Prêts à courir tous les risques, ils sont fiers d'appartenir à cette communauté restreinte d'élus du roi. Payés sur la cassette personnelle du monarque, celui-ci ne les reconnait pas en cas de problème. L'action du Secret du roi demeure peu importante faute de moyens humains, militaires et financiers. Néanmoins, Louis XV est au courant de tout ce qui se passe dans les cours européennes. Louis XVI dissout cette institution.

Au milieu du XIXe siècle, le jeu des alliances européen mouvant impose la nécessité d'un service de renseignement structuré et important. Les journalistes intègrent le rang des espions. Par exemple durant la guerre franco-prussienne, l'Allemand August Baron Schluga vom Rastenfeld côtoie tous les salons parisiens et informe Bismarck des mouvements de troupes françaises. L'espionnage gagne la place publique. Les journaux, les romans installent les fantasmes du "grand jeu" selon l'expression du romancier Rudyard Kipling dans Kim. Les services secrets britanniques (MI5 et MI6) voient le jour en 1909 pour surveiller la menace allemande. Lorsqu'éclate la Première guerre mondiale, toutes les grandes puissances possèdent des organisations civiles et militaires dédiées à l'espionnage, qui bénéficie des avancées technologiques. Les communications par ondes radio se généralisent accompagnée de la cryptographie et des écoutes. Le renseignement image se développe avec la photographie aérienne, puis satellite. Après 1945, les armes nucléaires rendent impossible un conflit direct entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, qui vont s'affronter par espions interposés. La CIA voit le jour en 1947. Même s'ils ne sont pas infaillibles, les appareils de renseignement sont aujourd'hui considérés comme l'une des grandes forces de protection des Etats, après la police et l'armée.

Voir notre article sur l'espion soviétique Richard Sorge

Sources
Texte : "L'espionnage : 4000 ans de manipulation" in Les Cahiers de Sciences et Vie, n°161, mai 2016, pp24-86.
Image : huffingtonpost.fr

mardi 21 juin 2016

Qui est Philippe IV le Bel ?




Philippe IV le Bel est roi de France de 1285 à 1314. Il est le fils de Philippe III et de Louis IX récemment canonisé. Il règne sur le pays le plus puissant d'Europe. La France compte entre seize et vingt millions d'habitants et connait une période de paix et de prospérité économique, qui vont permettre roi de France de peser sur la scène européenne. De nombreuses affaires éveillent en chacun de nous le règne de Philippe IV : les manipulations monétaires, l'expulsion des Juifs pour s'emparer de leurs biens, la suppression de l'Ordre du Temple aussi bien pour des raisons religieuses que financières, les luttes contre le Pape Boniface VIII et le célèbre épisode d'Anagni, la conquête de la Flandre et la défaite de Courtrai, la rivalité avec Edouard II d'Angleterre sur la question d'Aquitaine. Le 4 novembre 1314, Philippe IV fait une chute de cheval causée par accident cérébro-vasculaire. Il se fracture la jambe. Rapatrié à Fontainebleau, il meurt le 29 novembre à l'âge de 46 ans. Son fils Louis X le Hutin lui succède.

Philippe IV est un homme très difficile à cerner. Cependant, il est permis d'affirmer quatre points : il est beau, il parle peu, il est très pieux, il aime la chasse.
La beauté du roi est reconnue unanimement par ses contemporains. Faute de représentation réelle, il faut se contenter des témoignages écrits. Selon les chroniqueurs, le roi est grand, blond, musclé et offre un visage harmonieux.
Philippe IV est avare de mots. Il parle très peu. Ses réponses sont laconiques, quand il ne laisse pas tout simplement la parole à ses conseillers. Cette attitude déroute ses contemporains encore plus lorsqu'il s'agit de grandes assemblées. On l'a souvent cru timide, désintéressé et manipulé par ses conseillers. Il pourrait s'agir d'une posture visant à impressionner son interlocuteur et à signifier sa posture royale en se plaçant sur un autre plan que ses sujets.
Philippe IV est très pieux. Sans parler de donations aux ordres et monastères, il effectue plus de pèlerinages que ses contemporains. Tous ses contemporains sont unanimes sur sa dévotion, son obsession de la pureté, son implication dans le culte des reliques et sa passion pour la sainteté de son grand-père Louis IX. Il mène une vie austère, qui tend parfois au fanatisme. En tant que roi, il doit utiliser le temps qu'il a sur Terre pour conduire son peuple sur la voie du salut.
Philipe IV est un grand chasseur. Cette pratique accapare beaucoup de son temps. Il arrive parfois que ses conseillers le recherchent dans les forêts. En revanche, la chasse nécessite préparation, méthode et persévérance. Ces trois mots résument la manière dont Philippe IV traite ses dossiers. Il n'agit que s'il est certain du résultat, d'où une longue préparation, réflexion et concertation. Cette manière de procéder lui a souvent été reprochée et donne de lui l'image d'un homme hésitant, timide et peu concerné. Philippe IV préfère la chasse à la guerre. Une seule fois, il a conduit son armée en personne. Il juge que bien souvent le résultat d'une bataille est aléatoire.

Philippe IV est très attaché à ses proches. Il demeure fidèle à sa femme Jeanne et est profondément affecté par son décès. Il soutient son frère Charles de Valois malgré ses nombreux échecs à l'étranger. Il est autoritaire et très protecteur envers ses trois fils, ce qui explique qu'il prend comme une attaque personnelle l'infidélité de ses belles-filles.
Les conseillers du roi sont accusés des maux du royaume. Flore, Aycelin, Nogaret, Plaisians et Marigny sont des amis intimes de Philippe IV, qui ont fait leurs preuves et qui ont gravi les échelons. Philippe IV a toute en confiance en ces hommes avec lesquels ils partagent les mêmes points de vue. Il n'hésite pas à déléguer. Néanmoins, ses conseillers n'agissent jamais sans l'accord du roi.
  
Quel bilan est-il possible de dresser du règne du Bel ? Tous les grands dossiers se sont soldés par des compromis et non par des victoires nettes. La question d'Aquitaine, non réglée, déclenchera la Guerre de cent ans. La Flandre n'est pas pacifiée. Le procès de Boniface VIII est tombé à l'eau. Les Templiers ont certes été supprimés, mais leurs revenus sont transférés aux Hospitaliers. La Croisade n'aura pas lieu. Bernard Saisset, Bernard Délicieux et Guichard de Troyes ont échappé à la justice royale. Les caisses de l'Etat sont toujours vides.
Néanmoins, le règne de Philippe IV marque une avancée profonde dans l'affirmation de l'Etat royal. Le droit romain bouscule les coutumes féodales et provinciales. L'unification juridique du royaume rencontre l'animosité de la noblesse et du peuple. Cette avancée se concrétise matériellement. Le roi dessine les frontières du royaume sur lequel il entend régner. En 1299, il ratifie un traité avec l'Empereur définissant de manière plus concrète les frontières. Des bornes sont installées. Il acquiert par achats, dots, confiscations et donations des territoires complétant les interstices entre les parties du royaume. Les fonctions de directions sont exécutées dans le Palais de la Cité à Paris, qui regroupe les services administratifs, financiers et judiciaires. De ce fait, la ville attire les nobles, les étudiants, les docteurs en droit et en théologie, devenant ainsi l'une des villes les plus importantes d'Europe. L'Etat se distingue de la personne physique du roi, car Philippe IV n'est pas souvent dans sa capitale. Son administration fait preuve d'une incroyable efficacité. Ses ordres sont exécutés sans sa présence et simultanément dans tout le royaume, comme le prouve l'arrestation des Templiers. Philippe IV s'est efforcé de limiter les interventions extérieures dans le royaume et tout particulièrement celle de l'Eglise. Il a connu six papes de son vivant, dont un Français résidant en Avignon. A une époque où la Papauté accumule les difficultés de succession et les erreurs morales, le roi de France choisi par Dieu entend être le maître de l'Eglise de France.

Philippe IV ne laisse pas l'image d'un conquérant, d'un mécène ou d'un bâtisseur. Son apport se situe dans la mise en place d'une administration et la centralisation du pouvoir. Des éléments moins visibles que son physique avantageux qui lui a valu son surnom de Philippe le Bel.

Voir notre article sur l'attentat d'Agnani

Sources
Texte : Georges MINOIS, Phillippe IV, Perrin, Paris, 2014, 736p.

mardi 31 mai 2016

Toutankhamon



 Toutankhaton accède au trône en -1327 à l'âge de sept ans. Pharaon de la XVIIIe dynastie, il est le fils   d'Akhenaton et de Néfertiti. Son nom signifie "l'image vivante d'Aton" A la mort de son père, sa sœur Merytaton exerce le pouvoir avec son époux, avant de disparaitre à leur tour. Trop jeune pour gouverner, le pays est entre les mains des hauts dignitaires dont Ay chef de l'administration. Le premier objectif est de faire table rase de la révolution religieuse d'Akhenaton pour se réconcilier avec le peuple et surtout avec le riche clergé d'Amon. Symbole de ce changement Toutankhaton devient Toutankhamon. Les dieux sont à nouveau honorés et les temples restaurés. la ville d' Akhenaton est abandonnée. Thèbes redevient la capitale. Le second objectif est la stabilisation politique à l'étranger. De nombreux vassaux sont tombés sous la coupe des Hittites ou se sont révoltés. La situation s'améliore grâce à des campagnes militaires aux quelles Toutankhamon n'a jamais pris part. Le général Horemheb réorganise l'armée, tandis qu'Ay gère les finances et l'administration du royaume.

 Toutankhamon meurt en -1318, à l'âge de 19 ans du paludisme. Son mariage avec son autre sœur Ânkhésenamon n'engendre pas de descendance. Il était également atteint de la maladie de Köhler. Il s'agit d'une affection détruisant les cellules osseuses. Suite à une fracture de la jambe gauche mal soignée, la gangrène gagna la jambe précipitant la mort.
Son règne a duré une dizaine d'années. Il repose dans la tombe KV62 de la Vallée des rois (KV pour King's Valley). Il s'agit de la tombe originale, ce qui est une chose rare compte-tenu des pillards et des déplacements volontaires de sarcophage. Avec sa petite taille, ses peintures mal réalisées; la KV62 ne ressemble pas à la tombe d'un roi. Toutankhamon n'a pas choisi sa dernière demeure. Il est probable que son décès précoce ait précipité les choses. Il a fallu se rabattre sur une autre tombe et l'aménager en toute hâte. Plusieurs éléments trahissent cet état. Les cartouches ont été modifiés pour écrire le nom de Toutankhamon. Des scanners ont permis la réapparition du nom originel de certains cartouches, à savoir Ankhkheperure. Il pourrait s'agir du nom de règne de Néfertiti ou de celui de Merytaton. Par ailleurs, les statuettes n'arborent pas les traits de Toutankhamon. Les formes du visage, de la poitrine, ainsi que les oreilles percées font davantage penser à une femme. Des statuettes prévues à l'origine pour des princesses ont été réemployées.

Ay lui succède durant quatre années, avant d'être remplacé par Horemheb. Ses successeurs s'empressent d'effacer les traces de son règne. Il n'apparait pas sur la liste officielle des pharaons dans le temple d'Abydos. N'ayant pas une ascendance royale, Horemheb cherche à asseoir sa légitimité en s'attirant les faveurs du clergé d'Amon. Pour ce faire, il prend ses distances avec le règne d'Akhenaton et de son fils. Il inscrit son cartouche dans celui de Toutankhamon et se pose en continuateur du règne du grand-père d'Amenhotep III.

Le jeune pharaon disparait ainsi de l'histoire durant 3300 ans. Le 4 novembre 1922, l'archéologue britannique Howard Carter fouille la vallée des rois. Il découvre une nécropole royale sous les ruines des bâtiments des ouvriers près de la tombe de Ramsès VI. Des escaliers s'enfoncent dans le sol jusqu'à une porte murée et scellée du sceau officiel de Toutankhamon. Dix années seront nécessaires à Carter pour prélever, nettoyer, décrire et ficher tout le mobilier funéraire de cette tombe intacte. N'en déplaise à ses successeurs et au risque d'étonner ses contemporains, le trésor intact de sa tombe et la légende de sa malédiction ont fait de Toutankhamon le pharaon le plus célèbre du monde.

Voir notre article sur la malédiction de Toutnakhamon

 Sources
Texte : « L’énigme Toutankhamon », Les Cahiers de Sciences et Vie, n°160, avril 2016, pp26-87
Image : http://i.f1g.fr/media/figaro/805x453_crop/2016/03/17/XVM7eb67c44-ec36-11e5-9b8d-784eec729756.jpg 





mercredi 25 mai 2016

La révolte des bonnets rouges



D'avril à septembre 1675, des émeutes secouent la Bretagne et plus particulièrement l'ouest de la province. Les émeutiers, la plupart paysans, portent des bonnets rouges ou bleus (en pays bigouden). Cette révolte est également connue sous le nom de Torreben (casse-tête en breton).

En avril 1675, la France est en guerre contre les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas). La Bretagne est un théâtre d’opération militaire, car cette guerre est en grande partie navale. Pour la financer, la couronne mobilise des ressources financières. En avril 1674, tous les actes juridiques et notariaux doivent être rédigés sur papier timbré aux fleurs de lys, tarifié suivant le format et la nature de l’acte. Une telle mesure élève le prix de la juridiction au détriment des usagers et risque de diminuer le nombre d’affaires des officiers. En septembre 1674, un édit instaure une taxe de 20 sous sur chaque livre de tabac. Cette mesure mécontente les Bretons habitués à fumer la pipe et à chiquer. Dans le même temps, est instaurée une taxe d’un sol sur tous les objets en étain. Cette mesure touche plus particulièrement les classes populaires dont la vaisselle est en étain. Ces créations de taxes pèsent encore plus lourd, car la Bretagne connait une récession économique, qui se fait sentir sur le commerce et l’industrie. Cette situation se traduit par une baisse des prix et donc des revenus. Les seigneurs sont contraints d’exiger davantage de leurs droits en argent ou en nature.

Le 18 avril 1675, les bureaux de la distribution du tabac, de la marque d’étain, du papier timbré et du domaine de Rennes sont pillés. Le mouvement se répand dans les jours qui suivent à Saint-Malo et à Nantes. A Briec, dans le Finistère, 2000 paysans mettent le feu à une aile du château de La Boissière. Les bonnets rouges sèment la terreur dans toute la province. Sébastien Le Balp, un notaire de Carhaix, dirige des groupes d’émeutiers dans la région de Carhaix et de Pontivy. Le 23 juin, des paysans pillent le manoir de Cosquer, près de Pont-l’Abbé, et blessent mortellement le sieur Euzenou de Karsalaun. Le château de Douarnenez est attaqué et des gardes tués. Les paysans se soulèvent face aux mesures prises par les seigneurs pour compenser la baisse des prix, la diminution du commerce et la raréfaction de l’argent. Au mois de juin, un code paysan du pays d’Armorique est rédigé, afin d’établir un nouveau règlement dans les campagnes bretonnes concernant les charges, les droits, l’organisation religieuse et judiciaire. Les paysans revendiquent un allègement de leurs charges, notamment les corvées, les dîmes, les champarts. En revanche, ni le système de propriété, ni la légitimité de la noblesse, ni le pouvoir royal ne sont remis en question. Le manoir du duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne est pris à partie. Le duc réussit à apaiser les esprits. Dans une lettre adressée à Colbert, le duc de Chaulnes accuse le Parlement d’avoir laissé les émeutiers agir. Il est vrai que les membres du Parlement sont directement touchés par la taxe sur les actes juridiques.

Aucune revendication paysanne n’est suivie d’effet et le gouverneur est chargé de pacifier sa province. A ce titre, il reçoit d'importants contingents militaires. Pour le gouvernement, il est important que la Bretagne soit pacifiée rapidement, car il craint que les insurgés s’emparent d’un port et permettent un débarquement hollandais. La province fulmine, car normalement elle est exemptée de l’obligation de loger les soldats. Le duc de Chaulnes se met en route avec ses troupes et investit villes et villages. Il ordonne la destruction des clochers des églises qui ont servi de tocsin pour la révolte. Les émeutiers sont pendus ou envoyés aux galères. Le 3 septembre, Sébastien Le Balp est tué lors de l’attaque du château du marquis de Montgaillard à Thymeur. Sa mort est un coup rude pour les révoltés qui perdent leur leader. Le 12 octobre, 6.000 soldats pénètrent dans Rennes. Le Parlement est transféré à Vannes. La milice bourgeoise est démantelée et la ville doit payer une taxe pour l’entretien de la troupe. Les Etats de Bretagne réunis à Dinan en novembre, votent sans difficulté un don de trois millions de livres à la Couronne. Le 5 février 1676, le roi accorde une amnistie générale à la Province et les troupes s'en vont en mars.

La répression laisse de profondes séquelles. Les campagnes vouent une haine aux villes, incarnation de l'Etat. Pendant la révolution française, les régions soutenant la république coïncident avec celles de la révolte du papier timbré.

Sources
Texte : CORNETTE Joël, Histoire illustrée de la Bretagne et des Bretons, Seuil, Paris, 2015, pp191-201
Image : http://npa29.p.n.f.unblog.fr/files/2013/11/bonnets-rouges-f.jpg

mardi 17 mai 2016

Le Tour de France



Le 1er juillet 1903, soixante coureurs cyclistes s’élancent de Montgeron au sud de Paris pour effectuer le premier Tour de France.
Cette idée a germé dans l’esprit d’Henri Desgranges, dirigeant du magazine L’Auto et co-directeur du Parc des Princes. Devant la lenteur des inscriptions des coureurs, Desgranges réduit les frais d’inscription de vingt à dix francs, augmente les primes finales et instaure une prime journalière. 23 coureurs parviendront à rejoindre l’arrivée au Parc des Princes, dont Maurice Garin, vainqueur de Paris-Bordeaux, de Paris-Brest-Paris et Bordeaux-Paris. Le succès du Tour se ressent sur les ventes du journal L’Auto, qui passent de 30.000 exemplaires en 1902 à 100.000 exemplaires l’année du Tour. Cette forte hausse cause la perte de son concurrent direct Le Vélo.
Au-delà de l’aspect commercial, Desgranges souhaite montrer la France aux Français en rendant la patrie visible et vivante. Le Tour est un outil pédagogique visant à montrer aux Français le territoire dans lequel ils vivent et l’histoire commune qu’ils partagent. Dans l’esprit de Desgranges, le Tour correspond à une régénération morale et physique de la nation. Il conforte l’unité d’une nation à peine remise de l’affaire Dreyfus et toujours meurtrie par la défaite de 1870 d’où résulte la perte de l’Alsace et de la Lorraine. Ainsi entre 1905 et 1914, la plupart des villes étapes sont proches de la frontière, dessinant les contours du pays pour l’inscrire dans l’espace. Desgranges obtient même l’autorisation des autorités allemandes de passer par Metz. L’Auto exalte le sport, éducateur de la jeunesse. Le moment venu, celle-ci aura la force et la discipline nécessaire pour venger la patrie. En août 1914, Desgranges exhorte les Français à s’engager tout comme lui. Trois vainqueurs du Tour périssent au front : Lucien Petit-Breton (1907 et 1908), François Faber (1909) et Octave Lapize (1910).

Le Tour reprend en 1919 après avoir surmonté un grand nombre d’obstacles : manque de pneus, manque de carburant, manque de logement dans les villes, routes détruites ou en mauvaise état. Desgranges est ravi de voir les coureurs passer par Strasbourg, Belfort et Haguenau. Pour la première fois, le maillot jaune récompense le vainqueur. Le jaune est la couleur des pages du magazine L’Auto. En 1930, le Tour se fait l’écho des tensions politiques européennes teintées d’un nationalisme exacerbé. En effet, les équipes nationales remplacent les équipes des marques. 25 nations s’élancent de l’Arc de Triomphe. Les coureurs sont désormais précédés de la caravane publicitaire, qui apporte une manne financière importante. Vainqueur en 1930 et 1932, André Leducq, surnommé Gavroche, est considéré comme un héros national. En Italie, Mussolini célèbre la victoire de Gino Bartali en 1938. La Seconde Guerre mondiale et la mort de Desgranges en août 1940 marquent un coup d’arrêt pour le Tour. L’Auto disparaît à la Libération.

Le Tour redémarre en 1947, co-organisé par Jacques Goddet directeur du journal L’Equipe et le journal Le Parisien libéré, propriété du groupe Amaury.
Malgré les bouleversements économiques et sociaux que connaît le pays, le Tour reste ancré dans la France rurale et des terroirs. Se déroulant l’été durant les congés, il rassure les citadins qui retournent durant un temps dans leur région natale. Ce dualisme, France rurale contre France qui se modernise, se retrouve dans le duel opposant Jacques Anquetil et Raymond Poulidor. Le premier, perçu comme arrogant, distant et sans cesse pressé, symbolise la France industrielle. Le second, homme de la terre, Limousin humble et populaire, incarne les vertus de la ruralité. Avec l’arrivée de la télévision en 1952, le Tour devient un divertissement à l’heure des loisirs et du tourisme de masse. La caravane publicitaire devient le symbole de la société de consommation des années 1950 et 1960. Le retour des équipes de marques en 1962 renforce cet aspect.
Le Tour se fait l’écho des politiques de son époque. Il porte les contradictions des politiques d’aménagement du territoire, qui sont à la fois centralisées et soucieuses de prendre en compte la diversité de la province. En effet jusqu’en 1953, excepté en 1926, le départ et l’arrivée du Tour se déroulent en région parisienne. Parallèlement avant même le Traité de Rome et jusqu’au Traité de Maastricht, le Tour accompagne la construction européenne. Dès le milieu des années 1950, il dépasse les frontières en traversant l’Italie, l’Allemagne et le Benelux. En 1992, le départ s’effectue en Espagne et le Tour visite sept autres pays.

Les grands champions étrangers (Fausto Coppi, Gino Bartali, Eddy Merckx, Joaquim Agostinho, Luis Ocana) contribuent à conforter la notoriété du Tour en Europe. Ces derniers sont les porte-paroles des émigrés italiens, espagnols et portugais installés en France. A partir des années 1980, le Tour s’élargit aux autres continents. En 1986, Greg LeMond est le premier coureur non européen à remporter le Tour. Aujourd’hui, la Grande Boucle compte aussi des Russes, des Australiens, des Colombiens, des Japonais et des Erythréens.
Bien que concurrencé par d’autres tours (le Giro, la Vuelta), le Tour de France demeure la référence à l’échelle mondiale. De plus, il est une fierté nationale à l’heure où la France n’a plus une place prédominante sur la scène internationale. Même les affaires de dopage (Festina, Lance Armstrong) n’ont pas mis l’épreuve en péril.

Sources
Texte : Jean-Luc Bœuf et Yves Léonard « Les forçats du Tour de France », L’Histoire, n°277, juin 2003, pp66-69.
Image : sport.gentside.com

jeudi 14 avril 2016

Main mise sur Florence et l'Europe : la famille des Médicis


La légende raconte que les Médicis ont pour ancêtre le chevalier Averard, venu en Italie avec Charlemagne, qui aurait vaincu le géant lombard Muguello à une trentaine de kilomètres au nord de Florence. Les cinq boules ornant l’écusson des Médicis seraient l’empreinte laissée par le géant sur le bouclier d’Averard. Au XVe siècle, Cosme l’Ancien raconte que ses ancêtres sont des médecins, d’où le nom de Medici, les boules des armoiries de la famille seraient des pilules. Les Médicis s’installent à Florence au XIIIe siècle. Ils pratiquent la transformation et le négoce de la laine. Leur prospérité leur permet de se lancer dans les finances, de s’enrichir et de participer à la vie politique de la cité.

En juillet 1378, les ouvriers du drap (Ciompi) se révoltent à cause de leurs conditions de vie précaires. Les ouvriers choisissent plusieurs patriciens pour les défendre dont Salvestro Médicis. Celui-ci est lié au parti populaire. A Florence, comme dans toute l’Italie, les élites se divisent en deux partis politiques en fonction de l’ancienneté de la famille. Les plus récentes prônent un élargissement du régime, afin de pouvoir accéder aux magistratures avec plus de facilités. Or la richesse des Médicis date seulement d’un siècle. La révolte des Ciompi est sévèrement réprimée et Salvestro est banni de Florence. En attendant que les choses se tassent, les Médicis se retirent des affaires politiques pour se concentrer uniquement sur leurs affaires économiques. Ainsi, Giovanni de Médicis ouvre des filiales bancaires à Rome, Venise et Naples. Il réinvestit ses bénéfices dans les propriétés foncières et les manufactures de textile. Au XIVe siècle, les Médicis et leurs agents forment un réseau couvrant les principales places commerciales d’Europe (Rome, Venise, Bruges, Londres, Avignon, Genève…). Les Médicis bâtissent leur fortune sur le commerce international : laine anglaise, draps italiens, tapisseries flamandes, soies et épices venues d’Orient. Ainsi, Giovanni peut léguer à son fils Cosme, dit l’Ancien, une immense fortune.

En 1434, Cosme l’Ancien participe au financement de la cathédrale de Florence et du couvent San Marco. Il joue la carte du citoyen modeste, en n’occupant que rarement les plus hautes charges de l’Etat. Il met en avant ses fidèles qu’il contrôle dans l’ombre. Il tente d’éliminer ses rivaux politiques par le bannissement et la confiscation des biens sous divers prétextes. Enfin, il tente de contrôler les accoupleurs chargés d’établir la liste des Florentins éligibles aux magistratures et les balii contrôlant l’accès aux charges publiques. Le parti Médicis se compose de la famille, des amis, des associés et des clients de la banque. Les habitants des quartiers San Lorenzo et Leone d’Oro, autour du palais des Médicis, les soutiennent également. Cosme finance les artistes. La compétition sociale entre les familles via les artistes embellit grandement la cité et la gloire du mécène.
En 1464, les Médicis obtiennent le monopole sur l’exportation d’alun extrait à Tolfa dans les Etats pontificaux. Ce minéral, très prisé, sert de fixateur de teinture sur les étoffes. Ils sont les banquiers des rois et des grands princes. Les directeurs des filiales Médicis sont des Florentins proches des Médicis et formés par eux. Cette communauté d’intérêt débouche sur un soutien politique dans la cité.

Depuis la mort de son père Pierre en 1469, Laurent le Magnifique s’est vu confier les destinés de la République et exerce une autorité de plus en plus forte. Contrairement à son grand-père, il ne se dissimule pas et montre que les Médicis sont indispensables pour la sécurité et la stabilité politique de Florence. En 1480, il fonde le Conseil des Soixante dix, dont les membres sont nommés à vie par les Médicis. Laurent poursuit son mécénat et laisse circuler les artistes pour que le nom de Florence traverse toute l’Europe.
Les Pazzi, une riche famille aristocratique se révoltent contre le monopole des Médicis sur les directions de la cité. Le 26 avril 1478, Francesco Pazzi et Bernado Bandini entrent dans la cathédrale et attaquent les Médicis assistant à l’office. Laurent le Magnifique est blessé, tandis que son frère Jules est tué. La foule abat les assassins immédiatement. Au même moment, des conjurés à la solde de la famille Pazzi attaquent le palais Médicis. Seulement, les Médicis jouissent du soutien de la population. L’action des Pazzi est enrayée. A la fin du XVe siècle, nombre de filiales font faillite dues à une conjoncture économique défavorable et à la mauvaise gestion de Laurent de Médicis. Cependant, les Médicis peuvent s’appuyer sur les compagnies de leurs partisans, comme les Rucellai qui dirigent la principale banque de Rome.

Le 3 septembre 1494, l’armée de Charles VIII déferle sur l’Italie. Pierre de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, n’a pas les moyens de résister et se soumet au roi de France. Les Florentins sont furieux et se révoltent. Le 9, Pierre quitte la cité. Le vide politique laissé bénéficie au moine Savonarole, qui instaure une république théocratique jusqu’en 1498. Les Médicis reprennent de l’influence sur Florence, grâce à l’action et à l’influence des papes Léon X et Clément VII, tous deux Médicis. Au début du XVIIe siècle, les Médicis compteront un troisième pape dans leur famille en la personne de Léon XI. En 1530, Charles Quint confie le gouvernement de Florence à Alexandre Médicis. Le 3 janvier 1537, son cousin Laurent l’assassine. Charles Quint nomme Cosme Ier pour succéder à Alexandre. Il règne durant quarante ans. Au XVIe siècle, Florence étend son territoire au détriment de Sienne, pour regrouper l’actuelle Toscane. Recevant le titre de grand duc de Toscane en 1570, les Médicis exercent une tutelle sur les élites locales des autres cités toscanes. Des résistances se mettent en place contre les Médicis tant à Florence qu’à l’étranger. Le principal parti d’opposition est les fuorusciti, dont la majorité des membres sont en France. Ils reçoivent parfois le soutien de la reine Catherine de Médicis, épouse d’Henri II puis régente du royaume, qui fait passer les intérêts de l’Etat avant ceux de la dynastie.
Les Médicis utilisent leurs réseaux pour ouvrir les marchés européens aux produits de Toscane. Les Ducs assurent la promotion d’hommes issus de la petite noblesse toscane ou de l’étranger. Ceux-ci sont fidèles aux Médicis et servent de diplomates sur la scène européenne.
Dans les années 1590, Ferdinand de Médicis s’enrichit considérablement en spéculant sur le grain polonais au moment où une disette frappe l’Europe méditerranéenne. En échange de financement à Henri IV, sa nièce Marie épouse le roi de France.

Au siècle suivant, la Toscane est l’Etat d’Italie le plus stable politiquement et économiquement et Florence s’endort dans le conservatisme de sa grandeur et de ses gloires passées. Le déclin économique et politique de la Toscane s’amorce. Les Médicis du XVIIe siècle n’ont plus la grandeur de leurs ancêtres. François Ier s’intéresse davantage aux sciences et à l’art qu’à la politique et à l’économie. Cosme II est malade. Ferdinand II est âgé de dix ans lorsqu’il devient duc et à sa majorité, il doit lutter contre les conseillers mis en place par sa mère. Son fils Cosme III, très dévot, se préoccupe essentiellement des questions religieuses et de mœurs. En 1737, le dernier grand duc de Toscane, Jean Gaston meurt sans héritier mâle. Le duché passe aux mains de François de Habsbourg, ancien duc de Lorraine. En effet, suite à des tractations politiques entre la France et l’Autriche, Stanislas Leszczynski reçoit le duché de Lorraine et de Bar et en compensation François III reçoit le grand duché de Toscane. La famille s’éteint avec la mort d’Anne-Marie-Louise en 1743. Elle lègue les collections familiales à l'État toscan à condition que jamais rien ne quitte Florence et qu’elles soient mises à la disposition du public.

Voir l'article sur Stanislas Leszczynski

Source
Texte : « Florence au temps des Médicis » L’Histoire, n°274 mars 2003, pp33-61
Image : Montage : vue de la ville de Florence (visiterflorence.com) avec le blason des Médicis et la couronne ducale de Toscane (wikipédia.fr)

jeudi 31 mars 2016

La mort de Staline




Le 5 mars 1953, Satline meurt d’une hémorragie cérébrale. Trois témoins racontent la fin du dirigeant de l’URSS : sa fille Svetlana Allilouïeva, Nikita Khrouchtchev, et Alexandre Rybine le garde du corps. Les témoignages diffèrent sur la chronologie des évènements. Seules certitudes : le dictateur a fait un malaise et le personnel a mis du temps à intervenir, car personne ne peut entrer dans les appartements privés sans y être convié. Ses proches collaborateurs montrent peu d’empressement à lui porter secours. Il est plausible que certains d’entre eux se réjouissent de la mort d’un homme tyrannique, paranoïaque et imprévisible qui les soupçonne de plus en plus. Ils en ont assez de vivre dans la peur et aspirent à exercer le pouvoir tranquillement.

L’annonce de la mort de Staline semble causer un grand désarroi dans le peuple. Depuis 1945, ce dernier jouit du prestige de la victoire de Stalingrad et de la prise de Berlin. Malgré les difficultés de la reconstruction, la misère des campagnes et la surveillance de la police politique, le dirigeant de l’URSS peut se targuer d’une cote de popularité favorable auprès du peuple. Les Russes, conformes à leur ancienne tradition impérialiste, écrivent au dirigeant suprême pour lui demander de l’aide ou la réparation d’une injustice.
Des rumeurs prétendent que des médecins juifs l’ont empoisonné. Deux mois auparavant, le complot des blouses blanches éclate, dans lequel, des médecins juifs sont accusés d’empoisonner les dirigeants soviétiques. Avec la mort de Staline, l’intégrité du pays parait menacée. Le peuple redoute une nouvelle guerre civile, risquant de déboucher sur la dislocation de l’URSS et la supériorité des Etats-Unis.

Dès le 5 mars, les membres du Comité central du parti et les membres du gouvernement se réunissent. Malenkov reçoit la présidence du Conseil des ministres et la direction du secrétariat du Comité central. Beria reçoit le ministère de l’Intérieur, Molotov les Affaires étrangères, tandis que Khrouchtchev doit se contenter de la seconde place au secrétariat du Comité central. Cette répartition est très vite contestée. Malenkov laisse à Khrouchtchev le secrétariat du Comité central. Beria mène de grandes réformes en très peu de temps. De son côté, Khrouchtchev persuade le Praesidium (l’autorité suprême de l’URSS) que Beria veut démembrer l’Union Soviétique et instaurer le capitalisme. Beria est arrêté le 26 juin. Le 10 juillet, le Comité central instruit un dossier pour espionnage au profit d’une puissance étrangère et complot contre l’Etat. Jugé, il est condamné à la peine de mort et exécuté, laissant le champ libre à Khrouchtchev.
Dès 1953, les dirigeants impulsent la déstalinisation de l’URSS. Le nom de Staline est de moins en moins cité par la presse. A l’occasion de la célébration de la victoire de mai 1945, il est interdit d’afficher le portrait des dirigeants pendant les manifestations publiques. Un grand nombre de prisonniers politiques sont relâchés. Les médecins de l’affaire des blouses blanches sont relaxés. Le 29 juin 1953, le comité central du Parti Communiste d’Union Soviétique (PCUS), répudie solennellement le culte de la personnalité.
En février 1956, le XXe Congrès du PCUS s’ouvre sur le discours du Mikoïan. Cet ancien fidèle de Staline critique la politique de l’ancien dirigeant. Ensuite, arrive le rapport Khrouchtchev qui dénonce la tyrannie criminelle, la répression massive, les arrestations, les déportations, les exécutions et les procès truqués. Les statues à l'effigie de Staline sont démontées. La ville de Stalingrad est rebaptisée Volgograd. En 1961, le corps de l’ancien dirigeant est retiré du mausolée sur la place rouge pour être enterré près du Kremlin.


En France, l’opinion publique est partagée, à l’image de la presse. Le Monde parle du fascisme rouge et du fossoyeur des libertés humaines. De son côté, l’Humanité ne tarit pas d’éloges sur l’artisan de la victoire, du socialisme et de la paix. Les Français sont impressionnés par la puissance soviétique et l’efficacité de son économie planifiée. Cette dernière est tronquée par une méconnaissance du pays et des statistiques officielles faussées. Néanmoins, l’opinion publique n’apprécie pas l’intervention soviétique en Indochine contre les forces françaises et en Corée. De plus, la France fait partie de l’OTAN sous l’égide des Etats-Unis.
Le Président Vincent Auriol envoie un simple message de sympathie au Praesidium eu égard au rôle de l’armée rouge dans la victoire sur l’Allemagne. Le président de l’Assemblée nationale, Edouard Herriot, prononce un éloge funèbre avant que les députés respectent une minute de silence. Le Sénat ne fait rien, malgré la demande des sénateurs communistes.

Staline est l’homme politique qui a le plus pesé sur le XXe siècle. Il a participé au pouvoir de 1917 à 1953. Il a imposé au monde communiste un régime qui lui a survécu plus de quarante ans. Il a hissé l’Union Soviétique au rang de superpuissance mondiale et de modèle idéologique et politique. Son système politique se fonde sur l’abolition de la propriété privé, sur une économie administrée, sur la terreur, la propagande, les déportations et les exécutions.
Avec la mort de Staline, l’URSS passe d’un régime totalitaire autour de la figure d’un guide à un régime autocratique centré sur le parti et les institutions qui durent au-delà des personnalités.


Sources
Texte : « Staline : les derniers jours du tyran », Historia, n°273, février 2003, pp31-50.
Image : lecourrierderussie.com