mardi 6 décembre 2016

JeuneSSe


"L'avenir appartient à celui qui contrôle la jeunesse". S'appropriant ce slogan, les nazis tournent très tôt leurs attentions sur la jeunesse. Les adultes sont trop imprégnés des fausses valeurs du vieux monde. Il convient de débarrasser les enfants de l'héritage humaniste et judéo-chrétien pour revenir à l'identité germanique originelle. Ils formeront les futurs adultes du nouvel ordre nazi. Dans Mein Kampf, Hitler expose ses principes pédagogiques : éducation à la dure, vie en communauté, réduction des matières intellectuelles au strict minimum en faveur du sport. Il vante les mérites de la boxe comme moyen éducatif.

En 1926 lors du congrès du NSDAP, les jeunesses hitlériennes sont créées sur le modèle des SA. Tous les jeunes de 4 à 18 ans peuvent s'inscrire. Le parti finance toutes les activités. Son chef, Baldur von Schirach s'inspire des principes du scoutisme initié au Royaume-Uni : vie en communauté, confrontation avec la nature, discipline et sport. Von Schirach ajoute l'apprentissage des techniques de survie, la pratique intensive de la randonnée et des rudiments idéologiques. Le port de l'uniforme, ainsi que l'existence de grades et d'une hiérarchie préparent l'enfant à la vie militaire.
En 1936, trois ans après l'élection d'Hitler, l'adhésion aux jeunesses hitlériennes devient obligatoire. La loi stipule que : " la jeunesse allemande tout entière doit, en dehors de l'école et du foyer parental, être éduquée physiquement, intellectuellement et moralement au sein des jeunesses hitlériennes, afin de servir le peuple et la communauté." L'école prodigue des cours de langue, de biologie et d'histoire. Les jeunesses hitlériennes dispensent l'enseignement idéologique, qui se compose de la biographie du Führer, de l'histoire du NSDAP, d'une initiation aux problèmes contemporains et de l'histoire de l'Allemagne et de la race allemande.
Les jeunesses hitlériennes sont un vivier dans lequel puisent les SS et les Napolas (Institut d'Education Nationale Politique). Il s'agit d'une grande école formant les futurs cadres de l'Etat, dotée d'un internat à la pédagogie très dure et où les pratiques de bizutages sont autorisées. Les familles considèrent les Napolas comme un vecteur d'ascension sociale. La sexualité est encouragée même hors mariage. Il faut se libérer des anciennes lois morales et procréer. Les enfants nés hors mariage ne posent pas de problème. Il existe des structures pour l'accouchement. De plus, si l'enfant est de bonne race, l'Etat prend en charge son éducation.

En 1944 et 1945, des unités issues des jeunesses hitlériennes jouent un rôle important dans les derniers combats. Des enfants et des adolescents mènent des actions de guérilla derrière les lignes ennemies. Lors du siège de Berlin, ils défendent les rues de la capitale jusqu'au dernier moment.

Sources
Texte : CHAPOUTOT Johann, "Têtes blondes et croix gammée", Historia, n°827, novembre 2015, pp44-49.

Image : http://edwige.roland.pagesperso-orange.fr/

jeudi 1 décembre 2016

Soigner ses blessés : médecine et service médical



En 1861, ni le Nord, ni le Sud ne sont préparés aux conséquences sanitaires d'une guerre moderne. Dès les premiers affrontements importants, les Etats-majors sont dépassés par l'afflux de blessés.

Les premières initiatives sont le fruit d'associations caritatives. Elles organisent des campagnes de sensibilisation pour lever des fonds en vue d'acheter du matériel. Au départ, ces initiatives sont mal perçues par les instances dirigeantes de l'armée, car elles sont menées par des civils et des femmes.
Dans le Nord, plusieurs organisations non gouvernementales se mettent en place. L’une d’entre elle est l'Association Féminine Centrale de Secours est créée (WCAR) fondé le 29 avril 1861. Il s'agit d'un collectif d'hommes et de femmes, présidé par Elizabeth Blackwell, qui milite pour l'amélioration des conditions d'hygiène dans les camps militaires. Cette association établit un programme de formation pour les infirmières. La WCAR s'adresse directement à Lincoln, qui cède et met en place le décret de création de la Commission Sanitaire des Etats-Unis. Henry Bellows, pasteur et féru de médecine, est élu comme président. La Sanitaire organise des ventes de charité et des fêtes pour réunir des fonds. Elle envoie dans les camps des bandages, des médicaments, des vêtements et des vivres. Elle apprend aux soldats à cuisiner, à s'approvisionner en eau et à construire des latrines. La Sanitaire acquiert une grande popularité auprès des soldats et une grande influence au Congrès. Le 18 avril 1862, Lincoln nomme le chirurgien William Hammond, recommandé par la Sanitaire, directeur du service de santé de l'armée.
Les mêmes organisations existent dans le Sud, mais des proportions moindres. A partir de 1862, le comité de Richmond regroupe des personnes inaptes au service. Financé par des riches citoyens, il se charge du transport des blessés et de l'approvisionnement en nourriture des hôpitaux.

Les premiers soins sont donnés dans des infirmeries mobiles installées à proximité du champ de bataille. De nombreux bâtiments publics et privés sont réquisitionnés pour servir d'hôpitaux (granges, entrepôts, hôtels, écoles, églises, usines, etc...). Les chirurgiens et les infirmiers prodiguent les premiers soins, stabilisent les patients et réalisent les interventions d'urgence, avant de les évacuer à l'arrière vers d'autres hôpitaux. Le docteur Jonathan Letterman, directeur des services médicaux de l'armée du Potomac, introduit les hôpitaux préfabriqués selon un modèle qui sera encore employé durant la Première guerre mondiale. Ceux-ci regroupent les salles d'opérations et des postes de soins ventilés et chauffés. A la fin de l'année 1861, les Confédérés établissent un département médical sur ce modèle. L'hôpital de Chimborazo à Richmond regroupe 250 pavillons pouvant accueillir chacun une cinquantaine de patients.

A la veille de la guerre de Sécession, l'armée des Etats-Unis comprend dans ses effectifs permanents, 30 chirurgiens et 83 adjoints, sous les ordres d'un chirurgien général (Surgeon general). Parmi eux, 3 chirurgiens et 21 adjoints passent dans le camp sudiste. Ces effectifs, insuffisants, sont étoffés à mesure que les deux camps lèvent de nouveaux contingents, par l'embauche de nombreux contractuels. Leurs compétences sont parfois limitées, voire contestables. Leurs confrères et les soldats ne les voient pas toujours d'un très bon œil. Les soldats considèrent les médecins comme des charlatans voire des bouchers.
A partir de l'été 1862, les deux camps créent un corps spécial de brancardiers, composés des membres de la fanfare et des soldats les moins aguerris sur le champ de bataille. Ils reçoivent une formation et un entrainement pour évacuer les blessés rapidement et durant les combats. Ils portent un uniforme particulier. Cette institution sera reprise par les armées françaises et prussiennes lors de la guerre de 1870.
Un grand nombre de femmes passent outre le préjugé, selon lequel les hôpitaux et la guerre ne sont pas des endroits pour elles, et se portent bénévoles comme infirmière militaire. La guerre de Sécession va transformer le rôle de l'infirmière, qui passe d'un emploi subalterne à une profession reconnue. Les Américains s'inspirent de l'organisation de Florence Nightingale pendant la Guerre de Crimée. A la fin de la guerre, plus de 3.000 femmes sont employées comme infirmières militaires.

La médecine demeure obscurantiste. Les médecins ne connaissent pas encore la théorie de l'infection. Ils ne nettoient pas, ni ne stérilisent leurs instruments et leur salle de travail. Ils n'ont aucune idée de l'existence des bactéries. Contrairement à une idée répandue, les opérations sont effectuées sous anesthésie. Les médecins utilisent du chloroforme. L'alcool, bien qu'utilisé comme stimulant, ne rencontre pas l'unanimité parmi les médecins.
Le gouvernement fournit le matériel médical. Chaque médecin Il le transporte dans un sac à dos en bois au départ en osier par la suite. Il s'agit d'une boite à tiroirs pouvant peser jusqu'à 9 kg. En 1863, une valisette en cuir dotée d'une bandoulière le remplace. Divers modèles de fourgons médicaux sont également conçus pour transporter les produits pharmaceutiques et le matériel médical. Les chirurgiens sont confrontés à de très nombreux cas inédits. . Ils remettent en question certaines pratiques anciennes. Par exemple, la saignée est abandonnée. Les traitements à l'opium, les diètes sont valorisés. Les méthodes de suture et de trépanation s'améliorent. Les bases de la chirurgie reconstructrice sont posées.
Les infections constituent les complications les plus fréquentes. De nombreux blessés succombent de septicémie. Les médecins redoutent davantage la gangrène. Ils sont conscients que le manque d'hygiène en est la cause. Une fois la gangrène déclarée, le seul traitement reste l'amputation.
De manière générale, les maladies tuent plus que les balles et touchent aussi bien les soldats que les officiers. C'est un facteur avec lequel il faut compter et qui peut expliquer des situations, car elles peuvent bloquer des régiments entiers. La diarrhée et la dysenterie sont les maladies les plus courantes du soldat. . Le paludisme, appelé malaria, touche également plus d'un million de soldats des deux camps. Les deux armées sont aussi confrontées périodiquement à des épidémies, comme la rougeole, les oreillons, la scarlatine, la jaunisse. Les conditions de vie causent elles aussi des maladies, pneumonies, rhumatismes, insolations, dépressions, sans parler des méfaits de l'alcool.

Avant la guerre, aucune disposition pour l'extraction des blessés n'existe. Tout type de transport et de moyen est bon pour l'évacuation des victimes. Au Nord, les ingénieurs inventent plusieurs types de voitures, telles la Wheeling et la Rucker. Le train s'avère également un moyen efficace pour éloigner les blessés des zones de combat. Dans un premier temps, l'armée utilise des wagons de marchandises. Leurs larges portes permettent de monter et descendre les blessés sur leur brancard sans avoir à les manipuler. En 1863, William Hammond, directeur du service de santé de l'armée, met en place des trains hôpitaux. Il conserve les larges portes des wagons et aménage à l'intérieur des couchettes, des sièges pour les infirmiers, de réserves d'eau, de réchauds, de toilettes et de vestiaires. Une signalétique précise permet de les identifier. D'une manière générale, les Confédérés les respectent. Par ailleurs, les opérations sur le front Ouest, souvent fluviales, montrent la nécessité d'avoir un dispositif d'évacuation par bateau.

Pour les quatre années de conflit, le nombre des blessés est estimé à 535.000. Les Etats-Unis refondent complètement le service de santé de l'armée et à la fin de la guerre tous les problèmes ne sont pas réglés. A quelques exceptions près et avec des moyens moindres, les Confédérés adoptent une organisation identique à celle de l'Union. La guerre de Sécession engendre la création d'un corps d'infirmiers professionnels où les femmes tiennent une part importante. Les associations caritatives apparaissent dans le paysage public et politique. Elles aboutissent à la fondation de la Croix Rouge américaine.
La guerre de Sécession contribue à des avancées dans le domaine médical. Les médecins sont confrontés à des situations qui les amènent à s'intéresser davantage aux conditions d'hygiène et à l'impact psychologique des combats (dépression, angoisse, folie). Ils expérimentent la réduction des fractures, tentent les premières greffes de peau et les premières reconstructions faciales. En 1883, paraissent les six volumes de l'Histoire médicale et chirurgicale de la guerre civile. Ils font le point sur les données recueillies durant les quatre années du conflit et tirent des enseignements sur les pratiques sanitaires, médicales, chirurgicales et l'organisation logistique.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : L'intérieur d'une chambrée au Carver hospital, Washington, D. C. (Brady National Photographic Art Gallery).

vendredi 18 novembre 2016

Marie-Antoinette de Habsbourg, Reine de France, et ses enfants


En 1785, Marie-Antoinette incarne la débauche et la frivolité qui règnent à Versailles. Elle a l'image d'une femme superficielle, indifférentes aux souffrances de ses sujets. La reine souhaite donner une autre image d'elle. Elle commande à Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, sa peintre attitrée, un nouveau portrait d’elle. Vigiée Lebrun s'entretient de la commande avec son ami Louis David. Il lui conseille de reprendre la construction du tableau "La Sainte famille" de Raphaël, où la Vierge deviendra la reine, l'enfant Jésus le dauphin et Saint Jean la Princesse.

Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, née en 1755, dessine dans l'atelier de son père dès le plus jeune âge. Elle reçoit les enseignements de Doyen et de Joseph Vernet. A 15 ans, elle réalise le portrait de sa mère. Cette toile lui vaut la renommée de Paris. Les aristocrates viennent lui rendre visite dans son atelier situé près du Palais Royal. On parle d'elle à la reine. En 1778, Marie-Antoinette la teste en lui commandant un portrait. Elle tombe sous le charme de traits de l'artiste. Les deux femmes du même âge s'entendent bien.

Le portrait représente Marie-Antoinette en mère attentive de ses enfants. La reine tient sur ses genoux Louis XVII. Sa fille aînée, Marie-Thérèse s'appuie avec tendresse, sa tête contre le bras de sa mère. Elle la regarde avec amour. A gauche, le dauphin montre un berceau vide. Il représente la disparition de Sophie Hélène Béatrice, décédée quelques semaines avant l'achèvement du tableau. Marie-Antoinette porte une robe identique à celle de Marie Leszczynska dans le portrait de Jean-Marc Nattier. Il s'agit d'un vêtement simple qui contraste avec les tenues extravagantes et insolites qu'apprécie la reine. Les vêtements des enfants traduisent les nouvelles modes vestimentaires du second XVIIIe siècle. Ils sont plus amples et moins stricts. Le regard sur les enfants change. Le cou de Marie-Antoinette est nu pour éviter toute référence à l'affaire collier qui a éclaboussé la reine. Le meuble au fond à droite est un serre-bijoux. Il est dans l'ombre en retrait par rapport aux enfants qui, eux, sont en pleine lumière. Ce dispositif est une référence au mythe romain de Cornelia mère des Gracques, bien connu des aristocrates. Une amie de Cornelia lui montre tous ses bijoux les uns à la suite des autres. Cornelia lui présente ses enfants et rétorque : "Voici mes bijoux."

Le portrait ne contribue en rien à modifier l’image de la souveraine. Après l'exécution du couple royal en 1793, Vigiée Lebrun craint pour sa vie. Elle quitte la France déguisée en ouvrière et parcourt les cours européennes. Elle revient en 1802. Elle meurt le 30 mars 1842 à 87 ans. Sous la Restauration, les monarchistes utilisent son tableau comme propagande.


Sources :
Texte : COUTURIER Elisabeth, "Splendeur souveraine", L'Histoire, n°826, octobre 2015, pp18-19.

Image : Louise Elisabeth Vigiée Lebrun, Marie-Antoinette de Habsbourg Reine de France, et ses enfants, 1787, 275x215 cm, Château de Versailles.

mercredi 9 novembre 2016

Isaac Newton


Dans ses mémoires, le physicien William Stukeley rapporte qu'en avril 1726 qu'"après souper, le temps clément nous (Newton et lui) incita à prendre le thé au jardin, à l'ombre de quelques pommiers. Entre autres sujets de conversation, il me dit qu'il se trouvait dans une situation analogue lorsque lui était venue l'idée de la gravitation. Celle-ci avait été suggérée par la chute d'une pomme un jour que, d'une humeur contemplative, il était assis dans son jardin". Une nouvelle fois, une pomme a changé l'histoire de l'humanité. Les travaux de Newton ont profondément bouleversé les sciences physiques.

Isaac Newton nait le 4 janvier 1643, près de Grantham dans le Lincolnshire. L'Angleterre n'ayant pas encore adopté le calendrier grégorien, sa naissance est enregistrée à la date du 25 décembre 1642. Ses parents sont de riches paysans qui possèdent de nombreuses fermes rentables dans l'est de l'Angleterre. Isaac reçoit l'éducation nécessaire pour administrer un domaine agricole. En 1660, Isaac Newton entre à l'université de Cambridge où il étudie l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l'alchimie et la théologie. Il se passionne pour les mathématiques. Il entre dans un cours de lecture avec ses amis, durant lequel il découvre Descartes, Hobbes et de nombreux traités de géométrie et d'algèbre. Il rédige un compte-rendu sur les fondements du calcul infinitésimal et prouve que la lumière blanche est composée d'un spectre de plusieurs couleurs. Il ne publiera ses recherches qu'en 1675 dans son ouvrage Opticks. Il met au point un télescope à miroir sphérique. En 1669 à l'âge seulement de 26 ans, Newton succède à son professeur Isaac Barrow à la chaire de mathématiques. En avril 1696, il démissionne et quitte Cambridge pour devenir officier de l'Etat en charge de la monnaie, de la lutte contre la contrefaçon et de la réforme du système d'argent pour le royaume. Il intègre la Royal Society de Londres, dont il devient le président en 1703. Il est également élu au Parlement en 1689. Isaac Newton tombe malade en 1724 et meurt le 31 mars 1727, à l'âge de 84 ans. Son corps est inhumé dans l'abbaye de Westminster.

Newton est un travailleur acharné. Entre 1665 et 1687, il étudie l'alchimie, l'optique, la mécanique, la théologie et la philosophie. Newton ne conçoit pas la physique hors du divin. La puissance de Dieu est visible jusque dans les actions des parties alchimiques les plus minuscules. Les sciences physiques sont des lois de Dieu. Ses recherches sont une manière d'apporter la preuve de l'existence de Dieu. Selon lui, il ne fait que redécouvrir ce que les Anciens (les Grecs) savaient et qui a été perdu, puis falsifié par les clercs du Moyen-âge. Il a tendance à se replier sur lui-même et à vivre seul. C'est un bourreau de travail, quitte à en oublier parfois de dormir ou de manger. Newton répugne à communiquer ses travaux et les publie souvent plusieurs années après les avoir achevés. Ses relations avec les autres savants sont parfois houleuses. Par exemple, il s'oppose souvent avec Robert Hooke sur le sujet de la lumière. Ce dernier accuse Newton d'avoir volé ses idées. Newton répond qu'il n'avait pas connaissance des recherches de Hooke.
Bien que travaillant seul, Newton n'est pas isolé. Il appartient à cette génération de scientifiques et de lettrés qui ont pu s'épanouir dans un pays connaissant une croissance démographique, économique, ainsi que de l'essor de l'imprimerie et de la quasi suppression de la censure. De plus, il fait partie d'un vaste réseau de savants européens (Anglais, Français, Italiens, Hollandais). Il est ami avec l'astronome et marin Edmond Halley et le chimiste irlandais Bayle. De plus, il est en lien avec les compagnies maritimes venant de se créer, ce qui lui permet de consulter les rapports fournis par des correspondants en Amérique et en Afrique. Halley le pousse à publier ses travaux sur les orbites elliptiques des planètes, en finançant même la publication de son ouvrage.

En 1687, Newton publie ses Principes, sa grande œuvre qui lui a coûté cinq années de sa vie, Principes mathématiques de la philosophie naturelle. Newton a trouvé le moyen de représenter les mouvements des objets terrestres et célestes. Il décrit des techniques pour mesurer et analyser le mouvement des corps. De plus, il juxtapose ses théories avec les observations effectuées par les marins et autres voyageurs. Ce livre est une révolution car Newton y expose le principe d'inertie et la théorie de l’attraction universelle. Les historiens ont montré qu'avant 1681, presque aucune idée des Principes n'existait, à commencer par la gravitation, cette force universelle qui attire toutes les particules de matières n'importe où dans l'univers.

Les travaux de Newton apparaissent comme révolutionnaires. Edmond Halley et Jean Desaguliers vulgarisent ses travaux. Toutefois sur le moment, si le livre est bien accueilli en Grande-Bretagne, sur le continent la réaction est mitigée, car les travaux de Descartes prédominent. Il faut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que les travaux de Newton trouvent un écho favorable. En 1756, Emilie du Chatelet effectue une traduction en français. La traduction française n'est pas littérale. Certains passages sont supprimés, notamment ceux faisant référence à Dieu, d'autres sont clarifiés ou ajoutés pour aider le lecteur. Le français est la langue des cours européennes. Les traductions facilitent la diffusion à l’échelle européenne. Les travaux de Newton sont traduits en arabe en 1789 et en japonais en 1930. En France, le philosophe Fontenelle emploie le mot "révolution" pour parler des travaux de Newton, l'homme ayant transformé les mathématiques et la géométrie. Voltaire impose l'image du savant qui perdure encore de nos jours : le Newton de la pomme, le savant génial, isolé, révolutionnaire et sécularisé.


Sources
Texte : SCHAFFER Simon, « Newton était—il un génie ? », L’Histoire, n°418, décembre 2015, pp32 à 42.
Image : wikiwand.com



vendredi 28 octobre 2016

Norton Ier, Empereur des Etats-Unis

 
C’est un principe que les institutions américaines ne pourraient acceptées. Après s’être battues pour obtenir une indépendance chèrement acquise aux prix de milliers de morts face au redoutable empire anglais, les Etats-uniens ne voudraient jamais d’un système monarchique ou dictatorial.

Et pourtant !

Vous ne le savez peut-être pas, mais les Etats-Unis ont eu un empereur ! Ce ne fut pas une idée fugace ou une invention à but humoristique, Joshua Abraham Norton fut Empereur des Etats-Unis et protecteur du Mexique de 1859 à 1880.

Mais quelle est cette histoire farfelue ? Il ne me viendrait pas à l’idée de vous raconter des salades ! Elle est bien sérieuse. A ceci près que l’empereur Norton Ier, s’est posé lui-même la couronne sur la tête. Plus fort que Napoléon, qui avait besoin du plébiscite des Français, Norton a décidé, par sa seule et unique volonté, de s’autoproclamer Empereur des Etats-Unis.

Mais comment ont réagi les Américains ? Ils ont dû s’offusquer, le dénoncer, lui couper la tête… Que nenni ! Il fut aimé ! Vous ne comprenez plus : comment un état construit sur la philosophie des Lumières, porteuse de valeurs républicaines et égalitaires, a-t-il pu accepter une telle hérésie politique ? D’autant qu’il a tout de même régner 21 ans !

Il faut commencer par ses débuts. Joshua était un brave homme, commerçant et homme d’affaire de son état. Ce fils d’expatrié anglais, avait quitté l’Afrique du Sud pour la jeune et riche Amérique où il espérait, comme tant d’autres qui ont entreprit ce périlleux voyage, faire fortune. Il pose ses valises à San Francisco. D’abord chanceux, il se fait un petit pécule avant de tout perdre après avoir tout misé sur un malheureux bateau de riz ! Le voilà ruiné et seul puisque la justice entérine sa faillite.

C’est l’épisode de trop !

Il vit une injustice et l’état est trop corrompu pour prendre en considération son cas personnel. Il se saisit alors sa plus belle plume, la trempe dans l’encre et écrit plusieurs dizaines de feuillets aux journaux où lui, Joshua Abraham Norton s’autoproclame « Empereur de ces Etats-Unis » (littéralement en anglais  Emperor of These United States) et réclame obéissance à ses nouveaux sujets et autorité sur les gouvernements en place. Ses feuillets resteront lettres mortes et Norton Ier va commencer son long règne dans une relative indifférence.

Relative ? Oui, car si l’Empereur réalise de nombreux décrets qui n’auront aucune incidence, il devient néanmoins une célébrité dans la ville qui va devenir son domaine. Ainsi, Louis XIV avait le domaine royal de Versailles, Norton Ier a eu San Francisco. Tous les jours, à l’instar de notre Grand Louis, l’Empereur avait un emploi du temps chargé et une véritable étiquette. Il inspectait les rues de la ville en vélo ou à pied et tout le monde lui montrait du respect à son passage. Norton pouvait même s’offrir le luxe de battre monnaie puisqu’il payait ses restaurants et autres condiments avec des billets au porteur que tout le monde acceptait de bonne grâce. Jamais un théâtre ne commençait son spectacle sans que l’Empereur ne soit présent à son balcon.

Comment expliquer un tel succès ? Probablement que la personne attachante qu’était devenu Joshua, alias Norton Ier, lui avait attiré une grande sympathie. Tout le monde savait que son cas relevait de la psychiatrie mais il ne faisait pas de mal. Au contraire : il s’enquérait de la vie de ses sujets et les décrets impériaux qu’il écrivait étaient souvent poussés par la volonté de se battre contre l’autoritarisme et les abus de la politique politicienne.

Un jour, un jeune policier l’arrête ! Surement nouveau et pas mis au courant, il tentait de le faire soigner de force. Consternation de la population, des médias et de la police elle-même. Il est aussitôt relâché. Maltraité un roi aurait valu la mort à se policier. Norton se montre magnanime et lui offre un Pardon Impérial. Par la suite, les officiers de police salueront sa majesté impériale à son passage comme pour montrer leur gratitude devant tant de bonté !

On doit aussi à Norton Ier des réalisations et des exploits. Il est à l’origine du pont reliant Oakland et San Francisco (malheureusement construit après sa mort) qu’il réclamait dans de nombreux décrets. Enfin, il fait cesser une révolte populaire en barrant la route des deux cortèges qui allaient en venir aux mains et aux armes ! Enfin, il eu une importante liaison épistolaire avec la reine Victoria, her-self !

Norton tombe dans la rue le 8 janvier 1880. Les secours arrivent… il est trop tard ! « Le roi est mort » titre les journaux en français dans le texte le lendemain. Son corbillard, financé par la population sera suivi par 30 000 personnes. Le lendemain de son inhumation, une éclipse solaire totale obscurcie la ville. Il repose aujourd’hui à l’extérieure de la ville de San Francisco qui fut pendant 21 ans son empire.

dimanche 23 octobre 2016

La bataille des sept jours



La bataille des sept jours correspond à une série d'affrontements, qui se déroulent du 25 juin au 1er juillet 1862, en Virginie dans la péninsule entre Richmond et la James River, soit à une vingtaine de kilomètres de la capitale confédérée. Durant cette semaine, 20.000 confédérés et 10.000 fédérés sont soit tués soit blessés.

Conformément au plan Urbana, McClellan débarque son armée à fort Monroe dans la péninsule virginienne le 17 mars. Son objectif global est de remonter la péninsule pour atteindre Richmond. Il dispose d’une tête de pont sécurisée pouvant être approvisionnée par la mer. Depuis la bataille d'Hampton Roads, la marine nordiste permet d'assurer des liaisons.
Depuis le début de la guerre, la Confédération est installée dans une posture défensive. Le plan d’action sudiste consiste à bloquer l’avancée nordiste afin de protéger Richmond. Le terrain favorise cette stratégie. En effet, la péninsule de Virginie est délimitée à l’Est et à l’Ouest par deux fleuves, la James River et la York River, séparées d'une vingtaine de kilomètres avec au milieu la Chickahominy. Une armée couvrant toute la largeur peut barrer l’accès en utilisant les deux fleuves pour sécuriser ses flancs. Les batteries sudistes installées à Norfolk empêchent les fédéraux de remonter la James River. Le fleuve York était lui aussi interdit à la navigation pour le Nord à partir de Yorktown et Gloucester. McClellan est contraint d’attaquer de front la ligne de défense de John Magruder. Durant les mois d'avril et de mai, les troupes nordistes s'emparent des trois villes s'ouvrant les voies fluviales.
Jefferson Davis presse Johnston d'intervenir. Le 31 mai, les confédérés attaquent l'armée nordiste dans les environs du village de Seven Pines. Les différents assauts sont mal coordonnés, si bien que les Nordistes parviennent à récupérer le terrain qu'ils ont perdu lors du premier accrochage. Durant la bataille, Johnston est blessé par un éclat d'obus et une balle dans l'épaule.
Après la bataille de Seven Pines, McClellan se sent menacé. Il ordonne le transfert de sa base de l'autre côté de la James River. L'ennui, c'est qu'il n'y a pas de voies ferrées là-bas et que les canons ne se déplacent que sur rail. McClellan sabote lui-même son plan de siège de Richmond en se privant de son artillerie. Côté confédéré, Robert Lee remplace Johnston comme général en chef. Lee n'a pas une bonne réputation, car c'est lui qui a été défait en Virginie Occidentale par McClellan. Sa première action est de renforcer les défenses de Richmond, ce qui lui vaut de vives critiques. Cependant, Lee n'escompte pas tenir un siège. Il s'aménage une solide base arrière afin de pouvoir lancer des contre-attaques. Pendant ce temps, McClellan explique à Washington les raisons pour lesquelles il n'est pas encore prêt à lancer une grande offensive :" Mon artillerie n'est pas au complet. Je suis sans cesse obligé de me battre contre un ennemi infiniment supérieur et de réorganiser mes troupes après chaque affrontement. De plus, les routes boueuses contrarient mes déplacements." Sur ce dernier point, on ne peut lui donner tort. Les mois d'avril et de mai ont été très pluvieux. Lincoln ne peut fournir les contingents exorbitants que demande McClellan. Le général refuse d'attaquer, car il croit toujours être en infériorité.

Le 26 juin, dans les environs de Mechanicsville, les Nordistes, sous les ordres du général Fitz-John Porter, ont construit des palissades de bois pour protéger leur artillerie et posté des tireurs isolés dans les bois. Malgré ce dispositif, les Sudistes combattent avec obstination pour défendre leur capitale. Les Nordistes parviennent à repousser l'assaut. Les pertes sont énormes : 1500 Sudistes blessés ou tués contre 360 Nordistes. Cet affrontement est connu sous le nom de bataille de Beaver Dam Creek. Lorsque McClellan apprend que Jackson, de retour de la vallée de la Shenandoah, vient d'arriver à Richmond, il ordonne à Porter de se retirer sur Gaine's Mill. Néanmoins, les hommes de Jackson sont trop harassés par leurs marches forcées et ne peuvent se mettre en action dans l'immédiat. Le lendemain à Gaine's Mill, Porter consolide ses défenses. Il détruit la voie de chemin de fer pour fabriquer des remparts de bois et de fer. Dans l'après-midi, il repousse l'assaut du général James Longstreet, Ambrose Hill et Daniel Hill. Néanmoins sur l'aile gauche, les attaques confédérées sèment la panique parmi les chevaux de l'artillerie. L'armée de l'Union déplore la perte de 22 canons. Le soir, Porter reçoit l'ordre de se replier sur l'autre rive de la Chickahominy où McClellan a décidé de concentrer son armée. Un nouvel accrochage se déroule durant la journée du 29 juin à Savage où l'Union a installé un hôpital militaire. A cause d'une mauvaise coordination entre Jackson et Magruder, seule la moitié des confédérés s'engagent dans la bataille. De plus, Jackson perd du temps à traverser la rivière en cherchant un pont alors qu'il était possible de passer à pied par un gué. Les Nordistes les repoussent avant de se retirer durant la nuit.
Le 30 juin, Lee lance une attaque sur le village de Glendale pour encercler l'armée fédérale. A nouveau, la coordination est mauvaise. Seuls Longstreet et Hill attaquent, tandis que Jackson demeure en retrait. Les Sudistes parviennent à gagner du terrain, mais au prix de lourdes pertes. En effet après la bataille, l'armée confédérée compte deux fois plus de morts et de blessés.
Les Nordistes se réfugient sur Malvern Hill, une colline haute de 50 mètres surplombant la James River à cinq kilomètres au sud de Glendale. Le Nord établit plusieurs batteries d'artillerie. Protégé par la rivière et des falaises abruptes, il n'est possible de l'attaquer que par un seul endroit découvert. Lee, toujours en quête d'une victoire probante, compte sur l'apport de matériel volé aux Nordistes et sur le défaitisme de McClellan. Le 1er juillet, il ordonne l'attaque, mais les ordres arrivent dans tous les sens et l'assaut se déroule sans aucune cohérence. 5.500 sudistes sont fauchés par les canons et les mitrailleuses lourdes sur les pentes de Malvern Hill. "Ce ne fut pas la guerre, mais un assassinat" commenta Daniel Hill.

Constatant le repli des troupes ennemies et vu les énormes pertes subies, Lee se résigne à ne pas poursuivre l'armée fédérale. Tirant les enseignements de cette bataille, Lee mute un certains nombres d'officiers sur le front Ouest et les remplace par des hommes en qui il a confiance. De son côté, McClellan réembarque ses troupes en direction de Washington. A la fin du mois d'août, les derniers Nordistes ont quitté la péninsule.
L'Union a laissé échapper une très grande occasion de mettre fin à la guerre. McClellan disposait d'une artillerie supérieure en puissance et des effectifs largement supérieurs. Seul le terrain pouvait parfois jouer contre lui. Lorsque le Nord remporte des batailles, il ne profite pas de l'avantage gagné. De son côté, Lee ne réussit pas à exterminer l'armée de McClellan à cause des obstacles naturels, de ses cartes approximatives, des problèmes de communication entre ses généraux, sans oublier la supériorité numérique et de puissance de l'armée fédérale.
Une fois la campagne de la péninsule terminée, la situation sur le front de Virginie demeure identique à celle du début, cinq mois plus tôt. Les Nordistes reviennent aux abords de Washington, tandis que les Confédérés s'amassent à la frontière pour contrer une nouvelle tentative d'invasion.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- DOOMS Logan , La campagne de la péninsule, publié le 1er juin 2013 sur http://laguerredesecession.wordpress.com/
- Eginhard, « Les sept jours », www.histoire-pour-tous.fr, 28 juin 2012.

Image : http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2014/04/la-campagne-de-la-peninsule-mars-juillet-1862-1.html

mercredi 12 octobre 2016

La construction de la laïcité française

Avec la loi de 1905, la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes tant qu'ils ne troublent pas l'ordre public. La République ne reconnait, ni ne finance, ni ne salarie aucun culte. Elle n'ignore pas le fait religieux, mais elle ne met pas de moyens nationaux à la disposition des croyants. Le terme laïcité vient du latin laicus, qui au Moyen-âge désigne celui qui n'appartient pas à l'Eglise. Il existe différents types de laïcité : la séparatiste et la reconnaissante. La première est le modèle français qui stipule que les religions sont des organisations de droit privé séparées de l'Etat. La seconde est le modèle anglo-saxon, où il est considéré que les religions participent au bien commun. En ce sens, la religion entre dans le budget de l'Etat, qui nomme les évêques tout en garantissant la liberté de conscience et de culte. Il existe un conflit entre la définition juridique et philosophique. Sur le plan juridique, la laïcité organise la coexistence de tous en garantissant la liberté de chacun sous la protection d'un Etat neutre.  La loi n'interdit pas l'exercice de la religion dans l'espace public tant qu'il ne perturbent pas l'ordre public. Cependant, la plupart des gens pensent que la religion est une affaire personnelle qui doit se cantonner dans la sphère privée. Ce type de réaction ne date pas d'aujourd'hui. En 1905, certains maires avaient interdit aux curés de porter leur soutane et les processions dans la rue. Le Conseil d'Etat avait invalidé cette décision. A partir de 2004, l'exigence de neutralité ne concerne plus uniquement l'Etat. Elle s'étend aux usagers des services publics.

La laïcité est une valeur forte en France, car au XIXe siècle, les Républicains l'ont associée à l'idée de progrès et de libre penser en opposition à l'obscurantisme religieux. Pour ce faire, ils font de Voltaire le père de la laïcité. Au XVIIIe siècle, le philosophe combat le fanatisme en rappelant les massacres de la Saint Barthélémy et la prétention de l'Eglise à régenter la société. Il pense que la paix civile ne peut être garantie que par un pouvoir royal fort et éclairé, une monarchie respectueuse de toutes les croyances et qui laisse les arts s'exprimer. La lutte entre les philosophes et l'Eglise est une caractéristique française. L'anticléricalisme n'est pas aussi prononcé dans les autres pays d'Europe. Il n'est pas question pour les philosophes des Lumières d'abolir la religion. Ils dénoncent le rôle de régulateur de la société joué par l'Eglise.

La laïcité ne peut exister que dans un pays ou se concurrencent différentes manières de croire. En France, elle est le fruit d'une longue construction depuis le XVIe siècle. En 1560, 10% de la population est protestante, ce qui compte pour deux millions de personnes, répartis dans un croissant au Sud allant du Dauphiné au Poitou.
Le 8 mars 1560, l'Edit d'Amboise distingue les adeptes de la nouvelle foi et les séditieux. Pour la première fois, une distinction est opérée entre affaires divines (la foi) et affaires terrestres (la sujétion au roi). A l'automne 1561, Catherine de Médicis réunit à Poissy les théologiens catholiques et protestants afin de trouver un compromis. Le 17 janvier 1562, l'Edit de Saint Germain prévoit la liberté de conscience et la liberté de culte hors des villes. Aucun Etat européen n'accorde une telle liberté à ses sujets. Les catholiques fulminent. Les Parlements rechignent à enregistrer l'édit. Le 1er mai 1562, le duc de Guise, sous prétexte de faire respecter l'édit, chasse les protestants réunis à Wassy. Les choses tournent au massacre. La France plonge dans les guerres de religion, 36 années de conflits entrecoupées de trêves. Chacune des trêves se termine sur un statut quo. Entretenir une armée coûte cher, d'autant que la plupart des soldats sont des mercenaires. Par ailleurs, les combats cessent en hiver à cause du froid. Les guerres sont donc courtes et ne permettent pas à l'un des camps de prendre l'avantage.
Les guerres de religion possèdent une dimension politique, sociale et religieuse. Le protestantisme est considéré comme une hérésie qu'il faut extirper du royaume. Le massacre est un geste d'exorcisme. Les protestants sont habités par des démons. Les tuer ne suffit pas. Il faut expulser le diable en mutilant leur corps. Lors de la Saint-Barthélemy, les catholiques ont en plus le sentiment de défendre le roi. Le massacre débute par l'assassinat des chefs huguenots, dont le pouvoir royal redoute une prise d'armes. Par la suite, la situation devient incontrôlable. Les massacres ont deux conséquences. A moyen terme, la guerre civile apparait comme le mal absolu et certains sont prêts à chercher la conciliation pour ramener la paix dans le royaume. Les catholiques modérés, appelés Politiques, demeurent fidèles au roi. Bien que n'étant pas favorables aux protestants, ils sont prêts à faire des concessions pour conserver l'unité du royaume. A long terme, un débat s'enclenche sur la nature du pouvoir politique. Faut-il modérer le pouvoir du roi ou le renforcer ? L'absolutisme gagne les faveurs. Seul un pouvoir absolu semble en mesure de garantir la paix civile et l'unité du pays.

En 1598, après une année de négociations, l'Edit de Nantes est signé. Il accorde aux protestants la liberté de conscience, la liberté de culte sous certaines conditions et leur permet de participer à la conduite de l'Etat. Sans instaurer l'égalité entre les confessions puisque le catholicisme demeure la religion de l'Etat, l'Edit met un terme à la violence. L'unité politique est assurée et incarnée par un roi tout puissant à la tête d'un Etat fort et moderne où l'Eglise et la religion cèdent le pas au gouvernement. Agir selon la volonté de Dieu, c'est désormais obéir au roi. Henri IV impose à ses sujets une coexistence. Les conflits religieux perdurent jusqu'en 1629 avec la Paix d'Alès, lorsque Louis XIII mate les dernières révoltes dans le sud de la France. Il en profite pour mettre fin au pouvoir politique et militaire des protestants.
La monarchie absolue ne peut tolérer des opinions divergentes. Louis XIV considère les protestants comme une menace pesant sur l'unité du royaume. Il ne tolère pas les critiques vis-à-vis du pouvoir et les probables sympathies des protestants envers l'Angleterre ou les Provinces-Unies. Les conversions sont encouragées voire achetées. Les lieux d'enseignement sont supprimés. Les protestants sont exclus des charges publiques et sont contraints d'héberger des militaires du roi, qui ne se privent d'abuser de l'hospitalité en toute impunité. En 1685, Louis XIV ratifie l'Edit de Fontainebleau qui révoque celui de Nantes. Aux yeux du roi, le protestantisme n'existe plus et l'Edit de Nantes est devenu inutile. La révocation pousse un quart des protestants à quitter le royaume. Il s'agit en général de commerçants, d'artisans, de lettrés et de nobles. Ces personnes emmènent avec elles leur savoir-faire.

En août 1789, l'Assemblée rédige la Déclaration des droits de l'Homme. Son article 10 établit la liberté religieuse du moment qu'elle ne perturbe pas l'ordre public. Les députés restent convaincus que la société ne peut se passer de religion. Elle sert à cimenter le pays et surtout de garant moral. Les révolutionnaires veulent transformer le catholicisme. Le 2 novembre 1789, la Constituante vote la mise à disposition des biens du clergé, le 13 février 1790 la suppression des ordres et le 12 juillet la Constitution civile du clergé. Les prêtres deviennent des fonctionnaires. En quelques mois, une église de France, dirigée par l'Etat et non par le Pape, est créée. Seulement la moitié des prêtres prêtent serment. Les réfractaires sont expulsés ou emprisonnés. En 1792, la Ière République engage une politique de déchristianisation. Le gouvernement instaure un Etat civil unique et neutre, dessaisissant les paroisses des registres de baptêmes et de décès. Le mariage civil et le divorce sont instaurés. Le calendrier républicain se substitue au calendrier grégorien. Le nouveau calendrier prend pour année de départ la proclamation de la République. La semaine compte dix jours. Les dimanches, les jours fériés et les fêtes des saints sont supprimés. En 1793, Robespierre instaure une religion civile. Les églises deviennent des temples dédiés au culte de la liberté et de la raison. Le 7 mai 1794, l'Etre suprême est instauré. Il est célébré le 8 juin autour des valeurs de la sagesse et de la fraternité. Les Français n'adhèrent pas à ce nouveau culte. A la mort de Robespierre, toutes ces mesures sont abolies et les anciens rites sont rétablis. En 1801, Napoléon Ier signe le concordat. Le catholicisme est reconnu comme la religion de la majorité des Français et l'Eglise récupère ses biens. Le calendrier grégorien est restauré en 1806.
Tout au long du XIXe siècle, la France catholique et monarchiste s'oppose à la France républicaine. Arrivés au pouvoir en 1879, les républicains s'empressent de séparer l'enseignement de la religion. L'école doit former des citoyens rationnels et non des soutiens à la monarchie ou à l'empereur. Cependant, peu de républicains sont antireligieux. Beaucoup d'entre eux sont catholiques ou protestants, quand ils ne sont pas en plus francs-maçons. Les républicains considèrent que l'Homme doit être libre de ses choix religieux. En 1904, le Président du Conseil Emile Combes ordonne la fermeture de 12000 écoles religieuses et rompt toutes relations avec le Saint-Siège.




Sources
Texte : "Les guerres de religion : de l'intolérance à la laïcité", Les Cahiers de sciences et vie, n°182, juillet 2016, pp24-86.
Image : http://lesactualitesdudroit.20minutes-blogs.fr/media/01/00/2083635922.jpg

mardi 20 septembre 2016

Jackson sème la panique dans la vallée de Shenandoah

Sur le front Est, celui que les belligérants considèrent comme le front principal, la situation est plus contrastée qu'à l'Ouest. La présence des capitales et la topographie des lieux expliquent cette situation. Pour l'Union, l'armée de McClellan comporte 100.000 hommes et celle d'Irwin McDowell protégeant Washington, 35.000. Les deux armées sont stationnées à 150 km de Richmond. Pour défendre la capitale sudiste, Joseph Johnston ne possède que 70.000 hommes. Dans le Nord-Est, les rivières coulent d'Ouest en Est. Pour les deux armées, elles constituent des obstacles à traverser. Ce n'est pas le cas à l'Ouest, où les rivières coulent du Nord au Sud, ce qui facilite les déplacements.
La vallée de Shenandoah est une région dans l'ouest de la Virginie dans les Appalaches. Région fertile, elle constitue le grenier à blé virginien. Outre cette importance pour le ravitaillement des troupes, la vallée Shenandoah est un couloir stratégique qui permet d'atteindre Washington à travers les Appalaches. En effet, les rivières coulent du Nord au Sud. Nathaniel Banks a en charge la garde de la vallée pour l'Union. Côté sudiste, les troupes sont commandées par le général Thomas "Stonewall" Jackson. Des combats se déroulent par intermittence causés par l'exigüité du terrain.

En avril 1862, McClellan enclenche le plan Urbana du nom d'une ville virginienne. Son armée contourne les rivières en traversant la baie de Chesapeake et débarque en Virginie. Les Nordistes assiègent les forts défendant Richmond. Néanmoins, les mouvements de Jackson inquiètent Lincoln. Il y voit une volonté de la Confédération d'envahir Washington en contournant par la vallée, d'autant plus qu'à présent, l'armée de McClellan est trop éloignée pour revenir défendre Washington. De plus comme à son habitude, le général nordiste n'avance que s'il est sûr et certain de remporter la victoire. Il déploie de grands renforts d'artillerie pour combattre des forts datant de la guerre d'indépendance. Tout le temps perdu permet aux Confédérés d'organiser leurs défenses et d'agir sur plusieurs fronts à la fois en déplaçant leurs troupes. Lincoln décide de stopper le transfert de troupes pour l'armée de McClellan et renforce l'armée de John Frémont qui sera dépêché pour soutenir Banks.
Mis au courant de ces changements, Robert Lee, devenu conseiller militaire de Jefferson Davis, envoie des renforts à Jackson dans la vallée de la Shenandoah. Au départ, les opérations militaires dans la vallée n'ont pas d'autre but que de ne pas laisser le contrôle de la vallée à l'ennemi. Dorénavant, Lee y voit un moyen de déstabiliser l'offensive nordiste sur Richmond.

Jackson mène une guérilla pour épuiser Banks et contraindre Washington à lui envoyer des renforts. Ceux-ci ne peuvent que provenir de l'armée de McClellan, ce qui contribuerait à desserrer l'emprise sur Richmond.
A la fin du mois, Jackson se retrouve avec une armée supérieure à celle de Banks. Ces coups de boutoirs surprennent toujours l'adversaire. Aidé par des guides locaux et une cartographie plus élaborée, il possède l'avantage du terrain. Il se déplace rapidement et réussit à s'échapper des situations difficiles. Jackson fait parcourir des dizaines et des dizaines de kilomètres à ses hommes en peu de temps. Ils sont surnommés la "cavalerie pédestre de Jackson". Les soldats n'emportent que le strict minimum vital. "Nous pouvons nous passer de tout sauf de vivres et de munitions", répète Jackson. Malgré cette dureté, ses hommes l'apprécient, car ils constatent que leurs efforts payent. Ils se réjouissent de voir leur dirigeant rendre chèvre les Yankees.

Le 24 mai, les Sudistes remportent une victoire à Front Royal. Banks bat en retraite. Toutefois, le commandant nordiste n’entend pas céder davantage de terrain. Il prépare une position défensive pour affronter Jackson. Le lendemain, le général sudistes lance ses forces à l’assaut des positions ennemies qui sont submergées et refoulées vers le Potomac.
Lincoln ordonne à Fremont de prendre possession de Harrisonburg avant de remonter vers le Nord. De son côté, McDowell doit rejoindre Front Royal avec deux divisions. Le plan consiste à couper à Jackson toute possibilité de retraite. Mais plutôt que d’entrer dans la vallée à Harrisonburg, Fremont entre dans la vallée par Strasburg et non par Harrisonburg, ce qui l'oblige à remonter très au Nord. Ce faisant, il laisse la route libre pour Jackson. Les Nordistes perdent du temps dans les défilés, tandis que les Sudistes s'échappent. Jackson gagne Port Republic et le 8 juin affronte l'armée de Frémont. Supérieur en nombre, le Nord remporte la bataille. Jackson se replie et quitte la vallée avant la jonction entre Frémont et McDowell.

Grâce à  son audace et à son culot, Jackson retarde les plans de l'Union et détourne plus de 60.000 soldats de Richmond. Il réussit à s'imposer à cinq reprises, frappant là où on ne l'attend pas et prenant toujours l'initiative. Il est aidé par les difficultés de communication entre les corps nordistes et le manque de rapidité des officiers. Jackson et ses hommes acquièrent une réputation d'invincibilité. Le Sud les considère comme des héros, tandis que le Nord les craint.

Sources
Texte :
- DOOMS Logan , La première campagne de la Shenandoah,  publié le 15 mai 2013 sur http://laguerredesecession.wordpress.com/
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Laffont, Paris, 1991, 973p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : http://www.civilwar.org/hallowed-ground-magazine/spring-2012/defiance-in-the-valley.html

samedi 10 septembre 2016

Le monde arabe du XVIe au XXe siècle

Sous l'Empire ottoman
A la fin du XVIe siècle, le monde arabe devient une composante de l'Empire ottoman. On assiste à décentrage du monde musulman au profit de l'Anatolie. Les provinces arabes évoluent différemment. Certaines sont intégrées au système administratif, militaire, judiciaire et fiscal. D'autres sont gouvernées par des pachas désignés par Istanbul, qui jouissent d'une plus ou moins grande autonomie.
Certaines grandes villes adoptent l'architecture turque. Certains mots turcs s'immiscent dans la langue arabe. L'empire favorise les échanges culturels et migratoires. Les Arabes occupent les charges religieuses à la cour, car l'Arabie est le berceau de l'Islam. En revanche, les charges administratives restent aux mains des Turcs ou des chrétiens d'Europe de l'Est. Les sultans se revendiquent comme les défenseurs de l'Islam et de la communauté musulmane. Pour les Arabes, les Turcs sont des étrangers par rapport à leur culture et leur langue. Les Ottomans introduisent une légitimation profane qui comporte des prescriptions, qui ne sont pas dans la charia, voire qui lui sont contraires. Ceci avive des révoltes en Egypte. Avec le temps, les choses se tassent. Progressivement, l'idée que le sultan ottoman est le successeur des grands califes s'impose. Il bénéficie de l'autorité spirituelle sur tous les musulmans. D'autant plus que les sultans protègent les lieux saints et assurent la sécurité des pèlerinages.
Au XIXe siècle, l'affaiblissement du pouvoir central permet des résurgence d'autonomie locale. Le cas le plus fameux est Mehmet Ali, vice-roi d'Egypte. Néanmoins, ces vice-rois aspirent à être reconnu par Istanbul.

Le rêve de l'unité arabe
Au début du XIXe siècle, les Arabes au sens de communauté d'individus partageant une langue et une culture, n'existent que chez les Occidentaux. Les Arabes se définissent eux-mêmes comme sujets ottomans ou comme musulmans. Ainsi lors de la campagne en Egypte, Napoléon Bonaparte ne reçoit aucun soutien lorsqu'il exhorte les Arabes à se rebeller. Les progrès techniques impliquent une rénovation de la langue arabe façonnée à Beyrouth et au Caire, les deux grands centres intellectuels.
Dans le contexte d'ouverture croissante au monde européen, les pouvoirs en place en Tunisie et en Egypte, devenus provinces autonomes, tentent de faire émerger une identité spécifique pour se distinguer du pouvoir central d'Istanbul. Lorsque les provinces deviennent des colonies ou des protectorats européens, cette identité locale est un vecteur de résistance contre la domination étrangère. L'existence d'une population arabe distincte des autres peuples de l'empire devient acceptée par tous. L'autoritarisme du régime ottoman favorise l'émergence d'un mouvement autonome arabe revendiquant une décentralisation du pouvoir. Durant la Première guerre mondiale, l'Entente noue des contacts avec Hussein, Chérif de la Mecque, dans le but de lancer une révolte arabe dans l'Empire ottoman.
Après la dislocation de l'empire, le Proche-Orient se retrouve sous mandat français ou britannique. Le nationalisme arabe se porte contre les Occidentaux et appelle à la construction d'un grand Etat arabe unifié allant du Maroc au golfe persique. L'expression "monde arabe" passe dans le langage courant.
Après 1950, le mouvement se radicalise dans un mélange de luttes sociales, d'indépendance et de transformations économiques. L'Arabisme se sépare de l'Islamisme, qui vise à regrouper tous les musulmans. Les arabistes se rapprochent du parti communiste pour moderniser la société. Les deux mouvements s'opposent par les armes sur fond de guerre froide. Les Soviétiques soutiennent les mouvements progressistes, tandis que les Etats-Unis soutiennent les mouvements conservateurs. Chaque régime s'adresse à la population de son Etat, mais aussi à l'ensemble des pays arabes. Il s'ensuit des ingérences et une méfiance permanente entre Etats. A partir des années 1970, un renversement s'opère entre l'Arabisme et l'Islamisme. Les régimes autoritaires s'appuient sur le nationalisme arabe. L'Islamisme adopte la voie révolutionnaire et lutte contre l'impérialisme.
La forte unité culturelle, qui s'étend du Maroc à l'Irak, permet aux populations de se sentir identiques. En revanche sur le plan politique, l'unité du monde arabe est difficile, car chaque Etat cherche à diriger le nouvel ensemble, même s’il existe la ligue des Etats arabes qui gère les questions communes.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.

Image : ftp.imarabe.org

samedi 3 septembre 2016

Le monde arabe de l’Antiquité au XVe siècle



Un ensemble de royaumes et de tribus
Les Arabes sont un ensemble de tribus et de royaumes semi-nomades. Personne dans la péninsule ne se désigne comme Arabes, mais par sa tribu d’origine. Le terme « arabe » est utilisé par des personnes extérieures : Mésopotamiens, Assyriens, Grecs. Chaque tribu possède sa propre langue. Néanmoins, toutes utilisent le même alphabet (le sudarabique). L'architecture et la sculpture sont également similaires. En revanche, les institutions et les divinités sont différentes. Les tribus sont en contact permanent les unes avec les autres par le biais du commerce.
La conscience d'appartenir à un même ensemble ethnique émerge à partir du Ier siècle. L'occupation romaine, puis perse, contribue à l'affirmation d'une singularité arabe. En 328, le mot « arabe » est utilisé pour la première fois dans un document de langue arabe. Il s'agit de l'inscription funéraires d’Imru'al-Qays qui se dit "roi des Arabes". La langue arabe n'est pas écrite avec l'alphabet actuel. Le vieil arabe emprunte ses lettres aux Nabatéens et aux Araméens. L'arabe actuel se forme au VIe siècle. Le premier texte dans cette écriture complète l'inscription de fondation d'une église d'une bourgade au sud d'Alep. L'écriture aurait été élaborée par des Arabes chrétiens dans la vallée de l'Euphrate avant de se répandre dans la Péninsule.
A partir du IVe siècle, la péninsule arabique est touchée par les monothéismes. Le roi d'Himyar (actuel Yémen) adopte un dieu unique, mais sans le nommer, ni décrire de mythologie. Ce monothéisme côtoie le judaïsme et le christianisme. La Mecque est un centre important de pèlerinage polythéiste et de résistance aux nouvelles religions monothéistes. Le paganisme évolue à son tour. L'une des principales divinités acquiert un statut de Dieu suprême appelée Allah (le dieu). La Mecque devient la tribu d'Allah et réussit à imposer sa divinité avec sa victoire sur le royaume d'Himyar en 552.

La constitution d'un empire
Mahomet, qui prêche une religion monothéiste, est expulsé de la Mecque et se réfugie à Médine. Il reconquiert la Mecque et cherche à se rallier les habitants. Il choisit le nouvel arabe comme langue officielle pour deux raisons. L'effondrement des relations commerciales contribue à un appauvrissement culturel de la région, laissant la place pour une nouvelle langue. Par ailleurs, l'Etat de Mahomet est en concurrence avec le royaume de Himyar et cherche un moyen de se dégager de son influence et ceci passe par la primauté de langue utilisée à La Mecque. A sa mort en 632, l'un de ses successeurs est élu calife et cela devient règle si bien qu'une dynastie est fondée.
A partir du VIIe siècle, les Omeyyades se rendent maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak, de l'Iran, du Maghreb et d'une partie de la péninsule ibérique. Quatre raisons expliquent la victoire des Arabes sur ces immenses voisins que sont les Byzantins et les Perses. Ces deux empires sont affaiblis par des guerres. De plus, ils connaissent une crise démographique et économique. Par ailleurs, les populations conquises sont hostiles vis-à-vis de leurs anciens maitres. Les Chinois à l'Est et les Francs et Byzantins à l'Ouest stoppent leur expansion. L'arabisation précède bien souvent l'islamisation. Dans le centre de l’empire, l’arabisation précède l’islamisation. Ce phénomène transparaît par l’adoption de la langue arabe. Par exemple en Egypte, les coptes chrétiens parlent arabe. Dans d’autres provinces, l’islamisation précède l’arabisation.
Les conquêtes arabes lancent un grand cycle de création urbaine. Les nouvelles villes sont installées aux frontières afin de préparer de futures conquêtes. Les Arabes marquent le paysage urbain par leurs aménagements (bains, mosquées, écoles, caravansérails). Avec l'extension de l'empire, les villes regroupent une mosaïque de populations et de religions. Autour de l'An Mil, le monde arabe compte de véritables mégapoles (Bagdad, Le Caire, Cordoue) regroupant entre 200 et 500.000 habitants.

Un empire fractionné
Au milieu du VIIIe siècle, les Abbassides, originaires de Perse, s'emparent du pouvoir au Moyen-Orient et repoussent les Omeyyades en Afrique du Nord. Sous cette dynastie, la majorité de la population devient musulmane, alors que la langue et la culture demeurent persanes. L'Iran, devenu cœur de l'empire, est la province la moins arabisée. Une fracture se produit entre Arabes et Persans. Les premiers insistent sur la noblesse de leur peuple. Dieu les a choisis pour envoyer son prophète. Ils se réclament de la bravoure, de la simplicité et de la générosité des bédouins. Sous les Abbassides, la majeure partie du monde arabe devient musulmane. Retirés en Espagne, les Omeyyades se posent comme les défenseurs de la grandeur arabe et comme les seuls successeurs du Prophète.
Les Arabes héritent des savoirs mésopotamiens, grecs et indiens. Les chercheurs traduisent les textes anciens, les mélangent pour en faire une nouvelle synthèse. L'empire permet la circulation des idées. Les princes construisent des bibliothèques et des observatoires. Les Arabes empruntent aux Indiens la numérotation décimale et fondent l'algèbre. La chirurgie progresse notamment en ophtalmologie. Les Croisades, puis les invasions mongoles, engendrent un climat d'insécurité qui amoindrit les échanges. De plus, l'absence d'une bourgeoisie urbaine ne favorise pas l'émulation scientifique.
Le nomadisme conserve un poids important. L’arabe s’entend d’abord d’un monde bédouin, c'est-à-dire, ignorant de l’Etat et de ses contraintes. De ce fait, les bédouins berbères, turcs, mongols, considèrent les Arabes comme des héritiers plus légitimes que les populations sédentarisées et soumises, même si elles parlent arabe et sont musulmanes. Les bédouins venus des montagnes ou des steppes ne sont pas tous arabes. D’innombrables dynasties prennent naissance dans une montagne avant de s’emparer des villes et des terres fertiles de la plaine. C’est le cas des Fatimides en Egypte, des Seldjoukides en Anatolie, des Almohades au Maroc. Face à ces envahisseurs, les califes forment des esclaves soldats (mamelouks) issus d’Europe de l’Est, d’Afrique Noire et du Caucase. Les Mamelouks devenus puissants s’emparent de l’Egypte en 1250. A partir du XIe siècle, les sultanats turcs et berbères évincent les souverains arabes. Des cavaliers dominent les sociétés urbaines arabes. Les villes palais sont supplantées par les villes forteresses. Les élites urbaines sont séparées de l'aristocratie militaire dans l'enceinte même de la ville et se retrouvent exclues du pouvoir.

La langue arabe est normalisée au VIIIe siècle à la cour de Bagdad. Elle quitte les traditions orales bédouines pour se faire la langue de la révélation coranique et facteur d’unité du monde musulman. Ses meilleurs praticiens sont des perses et non des arabes. La langue arabe ne définit pas un arabe, comme de nos jours un anglophone n’est pas forcément anglais. Au XIe siècle avec l’avènement des Seldjoukides, l’arabe perd sa prééminence au profit du persan. Cette situation perdure sous les Ottomans, si bien qu’à la fin du XVe siècle, les deux tiers des musulmans vivent sous des rois qui ne parlent pas arabe. L’arabe est cantonné dans les mosquées. En revanche, il reste très parlé entre la Syrie et le Maroc. Cette différence provient de la fidélité au califat arabe. A l’Est, le Califat a sombré sous les coups des Mongols et des dynasties descendantes. Bien qu’étant convertis à l’Islam, ils ne se revendiquent pas du califat arabe original. A l’Ouest, les Mamelouks d’Egypte résistent aux Mongols et accueillent les Abbassides ayant fui. Au Maghreb, les souverains se revendiquent comme les héritiers des califats arabes. Cette situation cesse lorsque les Ottomans conquièrent toute l’Afrique du Nord, mettant un terme à l’empire arabe.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.
Image : hérodote.net