jeudi 9 novembre 2017

La barbe : une histoire pas rasoir



La barbe possède un aspect esthétique. Elle peut servir à cacher un bouton, une cicatrice, une malformation. A l’instar de François Ier qui se laisse pousser la barbe pour dissimuler une cicatrice sur sa joue. Mais derrière cet aspect physique, la barbe donne des renseignements sur l’image de l’homme et des sociétés.

La barbe est le symbole de masculinité et de la virilité. Ne dit-on pas que la barbe est à l’homme ce que les cheveux longs sont à la femme ? La barbe est un signe de fécondité. La pilosité marque l’entrée pour l’adolescent dans la puberté. Plus la barbe est fournie plus l’homme avance dans sa vie et est supposé être respectable. En ce sens, elle a longtemps été associée au pouvoir et à l’autorité et l’est encore dans certaines parties du monde de nos jours. De nombreuses figures d’autorité portent la barbe : les dieux grecs, Dieu, les prophètes (Moïse, Jésus, Mahomet), les empereurs (Charlemagne est surnommé l’empereur à la barbe fleurie), des rois Sumériens et Egyptiens aux rois de la Renaissance. Dans de nombreuses sociétés où celle-ci est portée, s’attaquer aux barbes peut être considéré comme une insulte ou une lutte. Ainsi lorsque Pierre Ier revient de son voyage en Europe, il instaure la mode occidentale en se rasant. Il se heurte aux réticences de l’aristocratie et du clergé.
En effet, les religions sont souvent des défenseurs de la barbe. Le judaïsme se fonde sur le Lévitique pour interdire le rasage. L’islam repousse le rasage, tandis que l’épilation du corps fait partie des obligations. Le visage doit rester barbu. En revanche, la barbe divise la chrétienté. Les orthodoxes affichent de longues barbes à l’image de Dieu. Le clergé catholique est tenu au rasage. Les moines et les prêtres doivent sacrifier leur barbe et porter la tonsure en signe de renoncement au monde et d’humilité. Il y a aussi des raisons pratiques, afin de ne pas laisser de poils dans le calice.
Ainsi, les Européens sont surpris de constater que les Africains et les Amérindiens s’épilent pour se différencier de l’animal. Le manque de pilosité a permis de les féminiser et de les rendre moins virils donc moins forts que les Européens et a servi de justification physique pour leur asservissement.
On touche à un autre aspect de la barbe. En effet dans certaines sociétés ou civilisations, elle est associée à la sauvagerie. Pour les Romains, qui sont rasés, la pilosité faciale est associée à la barbarie et à la débauche. Les Germains sévissant sur le limès sont barbus. Dans les cas de société où la barbe n’a plus la cote, elle peut devenir un symbole de rébellion, de contestation ou de révolution. Pensons à la barbichette de Trotski, à la moustache de Staline, la barbe de Fidel Castro ou de Che Guevara.
La barbe est aussi un objet de mode. Devenu un objet trop commun au XXe siècle, elle se ringardise. Cependant la mode est cyclique et la barbe regagne nos sociétés : les hommes arborent une barbe naissante. Les hipsters affichent une barbe plus fournie pour marquer leur appartenance à ce groupe.

Ainsi, la barbe est un objet riche regroupant des aspects esthétiques, religieux, culturels et de mode.

Sources
Texte : LE GALL Jean-Marie, « La barbe en avoir ou pas », Historia, n°841, janvier 2017, pp50-55.
Image : http://www.pilloledistoria.it/wp-content/uploads/2014/04/original.jpg


mercredi 27 septembre 2017

Le tsar Pierre Ier en visite en France



Bonjour chers amis lecteurs. En ce 20 juin 1717, je me trouve devant l’hôtel de Lesdiguières pour assister au départ de Pierre Ier de Russie, qui vient de passer presque deux mois dans notre royaume. En effet, le tsar a passé la frontière à la fin du mois d’avril. Le 7 mai 1717, il arrive aux abords de Beauvais. L’archevêque a préparé pour l’occasion de grandes festivités. Malheureusement pour lui, Pierre Ier traverse la ville sans s’arrêter. Ce ne sera pas la première fois que le monarque russe nous surprendra. Il rejoint Beaumont-sur-Oise. Le maréchal de Tessé est chargé d’aller l’accueillir et de l’accompagner jusqu’à Paris. Arrivé dans la capitale, Pierre Ier refuse les appartements mis à sa disposition au Louvre les trouvant trop fastueux. Il va loger à l’hôtel de Lesdiguières avec sa suite. Deuxième scène surprenante. La troisième se produira le 10 mai. Ce jour, notre jeune roi Louis XV vient saluer son hôte. Le tsar, du haut de ses deux mètres, a pris le tout jeune roi dans ses bras, puis l’a soulevé pour lui donner l’accolade.

Durant son séjour, le monarque russe n’a cessé d’intriguer la cour et les Parisiens qui se sont pressés à chacun de ces déplacements. Le duc de Saint-Simon le décrit comme, et je cite, « un homme aux mœurs simplistes, au regard majestueux et farouche, à l’habit fréquemment déboutonné et au chapeau plus souvent posé sur la table que sur sa tête. ». Sa majesté naturelle, sa parfaite simplicité, sa curiosité universelle ont fait forte impression sur les Français. Il faut dire que Pierre Ier est le premier monarque russe à sortir de son royaume et à voyager. Il a déjà voyagé en Europe en 1697-1698, notamment aux Pays-Bas et dans l’Empire. A cette époque, Louis XIV avait refusé de recevoir le roi de cette obscure province de Moscovie. Il recherche en Europe des modèles architecturaux pour bâtir sa nouvelle capitale Saint-Pétersbourg et pour assimiler les connaissances et les techniques nécessaires à la modernisation de son pays. A son retour, il se coupe la barbe et impose son style à l’aristocratie. Cet acte symbolique annonce la naissance de la Russie nouvelle et réformée sur le modèle européen. Pierre Ier a contribué à l’essor des échanges commerciaux avec l’Europe et l’Asie. Il a remporté plusieurs victoires éclatantes contre la Suède. Son royaume s’est agrandi et s’ouvre maintenant sur quatre mers. La Russie compte désormais parmi les grandes puissances.

La France entend bien se positionner auprès de ce nouveau voisin. Pour cette raison, elle a mis les petits plats dans les grands. A Fontainebleau, le comte de Toulouse a été chargé d’organiser une grande chasse à cour à Fontainebleau. A l’occasion du 45e anniversaire du tsar une grande fête est organisée à Marly avec un feu d’artifice. Le régent a profité de la venue du tsar pour conclure divers traités commerciaux et négocier une potentielle alliance contre la Suède. Les deux hommes se sont plutôt bien entendus. Ils ont presque le même âge, 45 ans pour l’un contre 43 pour l’autre, ils ont mené des batailles, aiment la bonne cuisine, sans parler de leurs mœurs libertines, mais ceci ne nous regarde pas. Outre des aspects économiques et politiques, la France entend briller par ses sciences et son art. Et c’est exactement ce que recherche le tsar. Les portes des instituts les plus prestigieux du royaume lui ont été ouvertes : l’observatoire de Paris, le jardin des plantes, l’imprimerie royale, l’Académie des sciences, la manufacture des Gobelins. A chaque visite, le tsar achète une multitude d’objets scientifiques, des instruments d’optique, de géométrie et de chirurgie, mais aussi des objets artistiques comme ces tapisseries que les domestiques sont en train de charger dans les voitures derrière moi. Le tsar a également visité le palais du Louvre. La machine de Marly alimentant en eau les fontaines de Versailles l’a beaucoup impressionné. L’agencement des jardins du château, avec ses statues et ses jets d’eau, l’a enchanté. En revanche, il n’a guère apprécié l’architecture du palais. Il la décrite comme, et je cite, « un pigeon avec des ailes d’aigle ».

Le tsar ne repart pas seul. Il emmène avec lui dans ses bagages, l’architecte Jean-Baptiste Alexandre Le Blade, le sculpteur Nicolas Pineau et le peintre Louis Caravaque, qui a déjà reçu des commandes pour peindre les victoires militaires du tsar. Pierre Ier aura laissé ici une grande impression. Tous saluent l’entreprise réformatrice de Pierre Ier. Les philosophes des Lumières parlent d’un despote éclairé. C’est un peu de la France qui s’exporte dans les lointaines contrées d’Europe orientale. Nous disons au tsar хорошая поездка (khoroshaya poyezdka) et moi je vous dis à bientôt pour un nouveau reportage.


Sources
Texte :
- COLONAT Adeline, « Un tsar à Paris : entre art et diplomatie », Les Cahiers de Science et Vie n°170, juillet 2017, pp90-92.
- SARIMANT Thierry, « Pierre le Grand : un tsar en France », Historia, n°846, juin 2017 pp56-61.
- Pierre le Grand : un tsar en France, Exposition au Château de Versailles, du 30 mai au 24 septembre 2017.

Image : http://presse.chateauversailles.fr/wp-content/uploads/2017/04/939827-500x432.jpg

vendredi 15 septembre 2017

La bataille de Gettysburg


Après sa victoire à Chancellorsville, Robert Lee retourne à Richmond pour convaincre le président Davis que seule une initiative spectaculaire pourrait libérer l'emprise de Grant sur le Mississippi et sauver la Confédération. Son objectif est de repousser l'armée fédérale vers le Nord et de semer la panique parmi les citoyens des grandes villes.

Le 3 juin 1863, l'armée confédérée quitte Fredericksburg et pénètre en Pennsylvanie. . Comme à son habitude, Lee ne marche pas tout droit et opère un mouvement de flanc via la vallée de la Shenandoah. Sur leur passage, les Confédérés détruisent les fonderies, démantèlent les gares, arrachent les voies ferrées, prélèvent l’argent dans les banques et chez les commerçants. Les soldats s’emparent de toutes les vivres et objets pouvant être utiles à l’armée en échange de reconnaissance de dettes émises par Richmond. De son côté, Hooker propose soit d'attaquer Lee par derrière, soit de profiter de l'absence de celui-ci en Virginie pour foncer sur Richmond. Dans les deux cas, il amoindrit les défenses de Washington. Lincoln refuse que Hooker attaque Richmond et lui ordonne de barrer la route à Lee en s'interposant. Hooker obéit, mais n'attaque pas. Il se contente de déplacer ses unités. Le 27 juin, Hooker est relevé de son commandement. Il a perdu la confiance de Lincoln qui le remplace par George Meade. Ce dernier pense que Lee en tant qu'envahisseur, ne peut pas se replier sans combattre. Par conséquent, il adopte une position défensive. Pendant ce temps, Ambrose Hill apprend la présence d’un important stock de chaussures à Gettysburg en Pennsylvanie. La ville est située au nord d’une étendue ouverte cernée de collines. Au Sud, le terrain forme deux crêtes : celle du cimetière et celle du séminaire. La ville se situe au carrefour de nombreuses routes. Hill considère que Gettysburg ferait un bon point de ralliement. Seulement, les Nordistes ont aussi compris le rôle de carrefour de la ville et s’y sont installés.

Le 1er juillet à 8 heures, la cavalerie nordiste affronte les premières lignes de l’infanterie ennemie. Deux heures plus tard, les divisions fédérales de John Reynolds prennent possession de la ville. Il sort pour s’emparer des collines avoisinantes. Durant les combats, il est abattu d’une balle dans la tête. La garnison fédérale présente à Gettysburg forte de 19.000 hommes doit contenir les assauts de l’avant-garde sudiste forte de 24.000 hommes le long d’une ligne de cinq kilomètres. Lee espère s’emparer des collines au sud de la ville avant l’arrivée de Meade. Ewell refuse de mener l’assaut jugeant les positions au sommet des crêtes trop défendues. Il ne souhaite pas conduire ses hommes au massacre. Le 2 juillet, les deux armées se font face. Les premières lignes de chaque camp sont séparées d’à peine un kilomètre. 75.000 Confédérés s’apprêtent à affronter 99.000 Fédérés. Lee projette d’attaquer l’aile gauche et de chasser l’ennemi des collines tout en menant une attaque de diversion sur l’aile droite. Il confie cette mission à Longstreet, qui n’est pas d’accord. Ce dernier a effectué une reconnaissance des positions ennemies. Il juge que les Yankees sont trop bien implantés pour qu’une attaque frontale réussisse. Il préconise de se replier plus au Sud et d’attirer l’ennemi dans la plaine. Lee ne change pas d’avis. Contraint d’obéir, Longstreet ne se précipite pas et se met en route 16 heures et plus à l’Est que prévu. Ses unités se retrouvent aux prises avec les Nordistes dans un espace constitué de falaises et de pics rocheux. Les combats cessent vers 19h30. Les tuniques bleues ont réussi à tenir leurs positions, sauf sur l’aile Ouest où Ewell a réussi à les repousser. Cette fois, la coordination et le sang froid sont du côté des officiers de Meade, empêchant Lee d’établir ses manœuvres. Le général sudiste est venu pour remporter la victoire. Il ne compte pas battre en retraite. Il reste convaincu qu’un nouvel assaut sera fatal aux Yankees. Le 3 juillet sous la chaleur matinale, les canons résonnent pour couvrir les mouvements des troupes. Durant plus de deux heures, ils pilonnent sans interruption les positions nordistes. En début d’après-midi, les Nordistes stoppent leurs tirs afin de faire croire qu’ils sont détruits. La ruse fonctionne. Vers 15 heures, l’infanterie confédérée se met en marche. Les canons fédéraux les accueillent. Des tirailleurs nordistes, dissimulés dans les tranchés ou derrière des palissades, abattent les tuniques grises ayant réussi à passer. L’attaque confédérée s’effondre, causant 7.000 morts en une heure. N’ayant plus les moyens de mener un nouvel assaut, Lee se résout à battre en retraite. Le lendemain, Washington est en liesse en apprenant la nouvelle de la victoire.


La bataille de Gettysburg a fait 50.000 tués et blessés pour les deux camps : 23.000 pour le Nord, soit 25% de l’effectif et 28.000 pour le Sud soit 40% de l’effectif. Elle demeure la plus grande bataille de la guerre. Le 19 juillet 1863, Lincoln se rend à Gettysburg pour inaugurer le cimetière national. L’orateur principal est Edward Everett, gouverneur du Massachusetts, qui prononce un discours très soigné, rempli de référence à la Grèce antique et d’une multitude de références classiques. Lincoln parle à peine deux minutes, mais ses mots et la brièveté de son passage marquent davantage l’auditoire. Le président refuse d’établir une distinction entre les sacrifiés du Nord et du Sud. La bataille de Gettysburg sonne le glas de la poussée sudiste en terre unioniste. Elle constitue un coup rude pour la Confédération qui voit ses espoirs de victoire à l’Est s’effondrer. De plus, les nouvelles du front oriental parvenant à Richmond au même moment sont tout aussi catastrophiques.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- LOGAN Dooms, Le discours de Gettysburg, laguerredesecession.wordpress.com, Novembre 2012.
Image : Bataille de Gettysburg, par Thure de Thulstrup, wikipédia.frLa

dimanche 9 juillet 2017

La bataille de Chancellorsville


Après la bataille de Fredericksburg, les deux belligérants décident d'attendre que l'hiver se termine. Les Sudistes érigent un système de tranchées tout autour de Fredericksburg. Pendant ce temps, James Longstreet redescend dans le sud de la Virginie pour contrer les incursions nordistes et assurer le ravitaillement. Au début du printemps 1863, les préliminaires au combat se remettent en route : préparation des hôpitaux, inspection des armées, ferrage des chevaux, ravitaillement en armes et en munitions, distributions des rations .... Joseph Hooker, nouvellement nommé à la tête de l'armée du Potomac, améliore l'ordinaire des soldats, nettoie les camps et les hôpitaux, accorde des permissions, crée des écussons pour chaque correspondance. Il réorganise complètement la cavalerie sur le modèle confédéré. Le moral de l'armée remonte.

Joseph Hooker dirige une armée forte de 125.000 hommes. De son côté, Robert Lee en dispose de la moitié. Le général nordiste entend contourner son adversaire et le forcer à sortir de sa forteresse. Il divise son armée pour occuper l'ensemble des gués sur la Rappahannock et couper les voies de communication. Au 1er mai, il stoppe son mouvement de tenaille et installe ses quartiers à Chancellorsville. Il s'agit est d'une vaste demeure située à quinze kilomètres à l'ouest de Fredericksburg au milieu d'une épaisse forêt appelée la forêt sauvage (The Wilderness). Les Confédérés se lancent à sa rencontre. Hooker est ravi de voir Lee quitter Fredericksburg, même s'il aurait préféré que Lee s'en aille sans livrer bataille. Il envoie John Sedgwick prendre Fredericksburg. Ce dernier se heurte aux hommes de Jul Early dissimulés dans leurs tranchées.

Lors de la bataille, Lee surprend Hooker en faisant des manœuvres impensables dans les stratégies militaires de l'époque : il divise son armée pourtant inférieure en nombre, il lance l'assaut contre un ennemi en ordre de bataille. Le 3 mai, Thomas Jackson attaque le flanc droit des Nordistes qui stationnent dans une plaine. Parti à l'aube, il contourne largement et les attaque en fin d'après-midi, alors que les soldats bivouaquent. Les tuniques bleues se réfugient dans la forêt. Jackson les prend en chasse. Il abandonne les poursuites lorsque la nuit tombe. Alors qu'il rentre au camp, des Confédérés le prennent pour un ennemi dans la pénombre. Jackson reçoit trois balles, une dans chaque main et une dans l'humérus gauche. Après bien des détours, ses hommes réussissent à l'emmener à l'hôpital. Le médecin lui ampute le bras gauche avant d'être évacué vers les lignes arrières. Il meurt le 10 mai des suites d'une pneumonie. Hooker, déstabilisé par l'attaque surprise de Jackson, préfère renforcer ses défenses au lieu de lancer l'offensive. Il se barricade dans Chancellorsville. Laissé libre, Lee s'empresse d'occuper les collines avoisinantes pour déployer son artillerie. Les boulets pleuvent sur la ville. L'un d'eux détruit un pan du mur du quartier général de Hooker le projetant à terre. Le 5 mai, Hooker ordonne la retraite. L'armée fédérale se fraye un chemin et retraverse la Rappahonnock. Lee profite de la retraite de Hooker pour prendre Sedgwick à revers et sauver Early. Sedgwick voyant qu'Hooker n'intervient pas, quitte les lieux. L'armée fédérale déplore la perte de 17.000 hommes et soit 15% de son effectif, quant à la Confédération, elle perd 13.000 hommes soit 22% de ses effectifs.

Les forces de Hooker étaient supérieures à celles de Lee, qui de surcroit s'était affaibli en divisant son armée face à l'ennemi. Cependant Hooker a mal exploité ses avantages par son incapacité à comprendre les mouvements de son adversaire et par son manque d'assurance. Il justifie sa défaite en prétextant qu'il ne souhaitait pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes comme à Fredericksburg. Apprenant la défaite, Lincoln se porte à la rencontre de Hooker, afin de connaître ses plans pour la suite. Devant les réponses évasives du général, le Président lui ordonne de camper sur ses positions. L'Etat-major réclame sa démission. Pendant ce temps, Lee retourne à Richmond pour convaincre Jefferson Davis de porter à nouveau la guerre dans le Nord.
La victoire de Chancellorsville engendre un excès de confiance au sein de la Confédération. Les Yankees sont perçus comme des pleutres et des faibles faciles à battre. Les Sudistes méprisent l'adversaire. Ils se persuadent que leurs soldats sont invincibles. Dans le Nord, le moral est au plus bas. En Virginie Lee a remporté victoires sur victoires, à l'Ouest Grant bute depuis des mois sur les murs de Vicksburg, au centre la situation n'a guère évoluée. Par ailleurs, la marine butte sur les défenses du port de Charleston défendu par Gustave Beauregard.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : Bataille de Chancellorsville par Kurz and Allison, Wikipédia.fr

dimanche 2 juillet 2017

Quand les corps des athlètes changent


Au XVIIIe siècle, l'Anglais Thomas Topham fascine les foules en soulevant trois tonneaux remplis d'eau pour un poids de 800kg. Au début du XXe siècle, c'est au tour de Culveran d'enthousiasmer le public après avoir fait le tour de Paris en courant pendant 3 heures. En un peu plus d'un siècle, les corps des sportifs ont changé. Le premier impressionne par sa musculature et sa force, le second par son endurance et son énergie.

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, la figure de l'athlète se confond avec l'image d'Hercule. L'athlète est un être exceptionnel doté de qualités hors du commun. Il est une combinaison de force naturelle et de beauté antique. Le muscle est un signe de virilité. A ce titre, la lutte est le sport dominant, dont les combats se déroulent dans les cabarets.
Le combat entre Agin et Marseille modifie la perception du corps de l'athlète. Le second est un jeune homme mince et nerveux. Il parvient à remporter la victoire contre un colosse. La souplesse vient concurrencer la force brute. La maigreur est préférée à l'embonpoint. Le physique des athlètes anglo-saxons à la silhouette longue incarne l'efficacité des nouveaux champions. Les lutteurs français sont relégués dans les foires au profit des boxeurs britanniques. Dorénavant, la résistance à l'effort et à la douleur impressionnent le public. Les spectateurs se pressent dans les galas de boxe et sur les routes pour admirer les coureurs cyclistes.
De leur côté les scientifiques et médecins s'intéressent à l'état des tissus, aux fibres du cœur, à la résistance des parois des vaisseaux, aux organes et aux conséquences de l'effort sur eux. Ils délaissent la morphologie du corps. Pour le décrire, ils prennent les machines et les moteurs à vapeur comme références. En ce sens, le développement de la poitrine joue un rôle essentiel comme moyen d'optimisation des échanges gazeux dans le corps. En étudiant les cyclistes, les scientifiques constatent que la fatigue des muscles n'est qu'un phénomène d'épuisement nerveux. La notion de fatigue psychologique s'ajoute à celle de fatigue physiologique. La nécessité d'un repos entre deux compétitions s'impose. Le moteur n'est plus le muscle, mais le cerveau. L'athlète doit savoir gérer son effort. Parallèlement, la gymnastique devient intéressante pour les experts qui se passionnent pour la coordination des mouvements et leur exécution. L'athlétisme profite de ces nouveaux centres d'intérêt pour redevenir à la mode.

Entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle, le rapport aux corps des sportifs change. Cette évolution entraine de nouveaux champs d'étude dans les domaines médical et scientifique et l'engouement du public pour de nouvelles disciplines sportives (boxe, cyclisme, gymnastique, athlétisme). La pratique sportive de compétitions devenant de plus en plus complexe, tend à se professionnaliser.

Source
Texte : ARNAL Thierry, "De l'Hercule au sportif", L'Histoire, n°427, septembre 2016, pp 68-71.

Image : Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d'Avray , http://home.nordnet.fr/scharlet/histoire.htm

dimanche 25 juin 2017

La bataille de Fredericksburg


Ambrose Burnside, devenu chef de l'armée du Potomac après la bataille d'Antietam, est pressé par le gouvernement et l'opinion publique d'attaquer. Il déplace ses hommes vers le Sud. Son but est de s'implanter dans la ville de Fredericksburg, d'où il pourrait lancer une nouvelle attaque sur Richmond. Il doit agir rapidement s'il veut surprendre Robert Lee. Seulement le fleuve Rappahannock constitue un véritable obstacle à franchir. Il doit attendre le matériel nécessaire pour construire des pontons, ce qui laisse le temps aux Confédérés de s'organiser. Lee décide de passer l'hiver à Fredericksburg et fortifie la ville. Burnside pense que le meilleur moyen de surprendre les Rebelles est de mener une attaque frontale.

Le matériel nécessaire à la construction des pontons met du temps à arriver. Burnside a transmis des ordres imprécis à l'intendance, notamment sur la date et les lieux choisis pour traverser le fleuve. Le 11 décembre, les ingénieurs installent les pontons sur le fleuve. L'artillerie ennemie les pilonne. Trois régiments parviennent à passer et chassent les Sudistes de la ville rue par rue, avant de la piller.
La ville de Fredericksburg se situe dans une plaine sur les rives de la Rappahanock entourée de collines et de forêts. Le terrain est donc très accidenté. Les Sudistes disposent d'excellents points de vue et de position surélevées. James Longstreet et ses artilleurs sont postés sur les hauteurs. Ils possèdent une vue dégagée sur les 800 mètres que doivent franchir les assaillants avant d'arriver aux pieds des collines. Selon le plan de Burnside, les régiments de Hooker attaqueraient les Sudistes au centre, tandis que William Franklin attaquerait Thomas Jackson au sud de la ville.
Le 13 décembre dans la matinée, les Nordistes s’avancent vers les positions ennemies. L'assaut débute par l'attaque de George Meade. Le général s'aperçoit qu'un ravin boisé forme une brèche dans la ligne de défense de Jackson. En attaquant ce point faible, les Fédéraux réussissent à percer la ligne sudiste. Néanmoins, il n’arrive pas à exploiter cet avantage, car les renforts envoyés par Franklin arrivent trop tard. La réserve de Jackson les repousse. Au centre, les pertes fédérées sont très élevées. Le brouillard ambiant n'empêche pas les artilleurs de faire mouche. Pendant plusieurs heures, les tuniques bleues restent couchées dans la neige sous les boulets et les mortiers ennemis. Les Fédéraux lancent plusieurs vagues. Dans l’ascension des collines, les obstacles sont nombreux : ravins, marécages, chemins creux et fossés. Les Sudistes se dissimulent derrière un mur de pierre long de 800 mètres. Les quatorze brigades nordistes sont stoppées en laissant de nombreux morts et blessés. Le dernier assaut fédéral se conclut par le massacre de la brigade irlandaise. En dix minutes, 250 morts jonchent le sol. On dénombre presque 13.000 morts et blessés à la fin de la journée contre 5.000 pour la Confédération.

Début janvier, Burnside retraverse la Rappahannock. Les routes sont boueuses, ce qui ralentit la retraite. Le général reconnait sa mauvaise gestion de la bataille. Lincoln lui interdit de se replier davantage le temps qu'il prenne une décision. Le 25 janvier, il relève Burnside de son commandement et le remplace par Joseph Hooker.
La bataille de Fredericksburg a été à sens unique. Elle est surtout la dernière d'une série de très rudes affrontements dans un laps de temps très court. Entre la fin août et la mi-décembre, les deux belligérants se sont affrontés à Bull Run, Antietam et Fredericksburg. En quelques mois, des milliers d’hommes ont péri et une quantité de matériel détruite. Les deux armées sont épuisées.
Au début de l'année 1863, la Confédération possède l'avantage à l'Est. Lee a prouvé sa capacité à envahir l'Union et à remporter des victoires. D'ailleurs, il stationne en position avancée. Au Nord, la débâcle de Fredericksburg et les changements au niveau des commandements sèment le trouble au sein de l'armée et la privent momentanément de moyens d'actions. Elle connait une vague de dépression et de désertions.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : La Bataille de Fredericksburg, lithographie en couleurs de Kurz & Allison (1888), Wikipédia.fr

samedi 17 juin 2017

La Sainte-Chapelle


Bonjour chers amis lecteurs. En ce 25 avril 1248, je me trouve sur l'île de la Cité à Paris pour l'inauguration de la Sainte-Chapelle après seulement sept ans de travaux. Pour cette occasion, toute la cour et de nombreux prélats se sont réunis en présence du roi Louis IX et du cardinal Eudes de Châteauroux légat pontifical ayant procédé à la consécration du monument.

La Sainte-Chapelle est en réalité un reliquaire, une gigantesque châsse destinée à recevoir plusieurs reliques prestigieuses, dont certaines de la Passion. La dévotion religieuse du roi le pousse à rassembler un grand nombre de reliques. En effet en 1239, il a acheté à l'empereur byzantin, Baudouin II la couronne d'épines que portait le Christ lors de la Passion. Deux ans plus tard, il achète en plus deux morceaux de la Sainte Croix, du sang du Christ, une pierre du Saint-Sépulcre, puis un morceau de fer de la lance, la Sainte Éponge, un fragment du Saint-Suaire et la tête de Saint Jean-Baptiste, soit un total de 22 reliques. Les mauvaises langues diront que le roi a ruiné le royaume pour effectuer ces achats. Il est vrai qu'à elle seule la couronne d'épines a coûte la bagatelle de 135.000 livres, soit l'équivalent de la moitié des revenus du royaume. De quoi renflouer les caisses du Basileus, qui a en bien besoin pour renflouer son armée en lutte contre les Arabes. Du côté des prélats parisiens, la position géographique fait des émules. Le haut clergé la perçoit comme un symbole de lutte de pouvoir entre le roi et l'évêque. En effet, la chapelle se situe en face de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Le roi établit un lien direct entre lui et le Christ, mettant de côté l'évêque.

Quoiqu'il en soit, quel prestige pour le royaume ! Le monument, se trouvant derrière moi, est sans conteste à la hauteur des reliques qu'il abrite. La chapelle mesure 36 mètres de long, 17 mètres de large et 42 mètres de haut sans la flèche. Pierre de Montreuil a poussé à son paroxysme l'architecture gothique. Les bases sont très allongées. Quinze verrières d'une quinzaine de mètres de hauteur donnent l'impression d'être encerclé par la lumière. Les couleurs et les dorures renforcent le sentiment de se trouver au paradis. 1113 vitraux relatent l'histoire biblique et celle des reliques de la Passion du Christ jusqu'à leur arrivée à Paris. Entre les travées, les piliers portent les statues des douze apôtres qui sont les colonnes de l'Eglise. Tous ici sont saisis par la beauté du monument. Matthew Paris, de passage dans la capitale, parle d'une chapelle d'une merveilleuse beauté digne du trésor royal qu'elle contient.
Néanmoins, il s'agit d'une chapelle privée. Les pèlerins n'y ont pas accès. Il n'existe pas de déambulatoire pour se promener. Les membres de la cour ont tout de même le droit d'accéder à la chapelle basse. En revanche, la chapelle haute est réservée au roi et à sa famille. La chapelle a été bâtie pour le salut des âmes de la famille royale et pour conserver les reliques censées protéger la dynastie capétienne et le royaume. Les murs de la chapelle base sont décorés de fleurs de lys symbolisant la couronne de France et de châteaux dorés blason de sa mère Blanche de Castille.

Après l'obtention par le Pape Innocent IV de privilèges à la chapelle, le pouvoir royal lancera en janvier 1249, une campagne de recrutement, en vue de composer un collège de chanoines affectés à la célébration du culte et à la garde des saintes reliques. N'hésitez pas à postuler. Et c'est sur cette note optimiste de relance de l'emploi que je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : Didier LETT : "La Sainte chapelle : le pouvoir royal se met en lumière", Le Monde Histoire et Civilisation, n°201, septembre 2016, pp 66-77.

Image : http://culturebox.francetvinfo.frLa Sainte

jeudi 8 juin 2017

Waterloo : la chute de l'Aigle


Chers lecteurs bienvenue en ce 18 juin 1815 dans la plaine de Waterloo en Belgique, pour assister au combat entre l'armée française commandée par Napoléon Ier et l'armée britannique dirigée par le Duc de Wellington. Le combat ne devrait pas tarder à débuter, car les soldats ont gagné leurs positions à l'aube. Les pluies incessantes de ces derniers jours ont transformé les chemins en mare de boue. Les canons avancent avec peine. L'armée anglo-prussienne compte 210.000 hommes contre 120.000 Français. Des Belges sont présents dans les deux camps. On m'apprend à l'instant que l'épuisement des troupes du maréchal prussien Blücher et l'état des routes ne lui permettront pas d'arriver tôt dans la journée. D'autant plus qu'il devra affronter d'abord l'unité française de Grouchy, forte de 33.000 hommes, que Napoléon a envoyés au devant pour les empêcher de faire la liaison avec Wellington. Pour l'instant, c'est le calme avant la tempête. Alors revenons rapidement sur les évènements qui nous ont conduits ici.

L'ancien empereur de France a fait un retour remarqué le 26 février de cette année en s'échappant de l'île d'Elbe et en débarquant en France avec 2.000 hommes. Il s'est empressé de regagner Paris pour renverser le roi Louis XVIII. Sur le chemin, il a rallié à sa cause de nombreuses garnisons militaires. Mais lorsqu'il arrive dans la capitale le 20 mars, le roi s'est déjà réfugié à Gand. Ce retour a rendu furieux les anciens coalisés comprenant Britanniques, Russes, Autrichiens et Prussiens. Londres a confié au duc de Wellington la tâche d'éliminer Napoléon. Le duc est réputé pour être un calculateur froid et méthodique. Nul doute que Wellington voit dans cette mission l'occasion inespérée de s'auréoler de gloire. La Prusse envoie le maréchal Blücher pour l'épauler. Ce dernier est un vieux général ayant déjà combattu les armées napoléoniennes à de nombreuses reprises. C'est un officier agressif à un point que ses hommes le surnomment "en avant !". Il déteste l'empereur des Français et espère le capturer pour l'éliminer. Napoléon comprend qu'il n'a pas le choix. S'il veut garder le pouvoir, il va devoir se battre. Il s'est entouré des maréchaux Ney et Grouchy. Il faut souligner que l'empereur n'a pas eu un grand choix, car à la différence des soldats, la majorité des grands officiers sont demeurés fidèles à Louis VIII. Dès son armée réunie, il se met en route pour la Belgique, afin de combattre Wellington, avant l'arrivée de l'armée prussienne de Blücher. L'armée française est arrivée hier à Mont-Saint-Jean et Grouchy s'est déjà mis en route.

Ah ? Ca y est ! Les Français ouvrent le feu ! Il est 11 heures. Une importante attaque est menée au centre. Simultanément un autre assaut est lancé à l'Ouest contre la ferme de Hougoumont. Le but est sans nul doute de distendre les lignes de défense adverses. Les attaques françaises butent sur les Britanniques barricadés dans les fermes. A l'image de leur tunique rouge, les soldats de Wellington résistent comme des beaux diables. Napoléon se décide à lancer un troisième assaut contre les corps de ferme à l'Est. Les efforts commencent à payer. Les Français parviennent à percer la défense ennemie au centre. Il est maintenant 13h30 et ils montent la butte pour s'enfoncer dans les lignes adverses. Mais que se passe-t-il ? Ouh là là ! L'artillerie britannique est dissimulée derrière la crête et pilonne quasiment à bout portant l'infanterie, qui malgré les terribles pertes subies, continue d'avancer. Quel courage ! Wellington ordonne le cessez-le-feu et lance sa cavalerie pour terminer le travail. Napoléon réagit et dépêche des lanciers. Il est maintenant 15 heures. A l'Est, les Français réussissent à s'emparer des corps de ferme. Napoléon ordonne à Ney d'attaquer la crête au centre. Mais que fait-il ? Le maréchal lance la cavalerie, mais sans le soutien de l'artillerie ! Très belle parade des fantassins britanniques, qui se positionnent en plusieurs carrés, afin de couvrir tous les côtés. La cavalerie française est mise à mal. Mais que vois-je à l'horizon ? On dirait de nouvelles troupes. Oui, il s'agit de l'armée prussienne qui vient d'arriver aux abords du champ de bataille à 17 heures. Il faut croire qu'ils n'ont pas rencontré les troupes de Grouchy. D'ailleurs, où celui-ci se trouve-t-il ? Napoléon n'a plus d'unités disponibles à opposer aux Prussiens. Il est obligé de mettre en mouvement sa garde personnelle. Les renforts remontent le moral des Britanniques. Wellington ordonne le branle-bas-de combat. Les Français sont pris en tenaille. Il est maintenant 22 heures. La bataille touche à sa fin. L'armée française est en pleine déroute. Même Napoléon a quitté le champ de bataille en catastrophe. Wellington et Blücher n'ont plus qu'à fêter leur victoire.

Tout de suite, j'accueille notre conseiller militaire Jean-Jacques Rageur pour décrypter la bataille et ses conséquences. Les premières estimations nous parviennent. Cette bataille a coûté la vie à près de 11.000 hommes et presque autant de chevaux. A ces chiffres s'ajoutent 35.000 blessés. Comment expliquez-vous ces chiffres Jean-Jacques ?
- Je vois deux explications. Tout d'abord la surface du champ de bataille est de 16km2. Beaucoup d'hommes, de chevaux et de canons se sont amassés dans cette surface réduite. Ensuite, malgré la faim, l'épuisement et la saleté, les soldats se sont battus jusqu'au bout.
- Comment expliquez-vous la défaite des Français ?
- L'armée française a souffert d'un manque de préparation. Napoléon a voulu faire vite. Le ravitaillement a fait défaut et la cartographie était lacunaire. Napoléon n'a pas compris la situation faute de renseignements efficaces. Il ne connaissait pas la position exacte des Britanniques, ni leur effectif. Il ne savait pas non plus à quelle distance se trouvaient les Prussiens. De plus, il y a eu des problèmes de communications entre Grouchy et lui. Grouchy ne voyant aucun Prussien ne savait pas ce qu'il doit faire. Il a envoyé un coursier à Napoléon pour lui demander de nouvelles instructions, mais il n'a pas reçu les ordres dans des délais nécessaires pour revenir sur le champ de bataille à temps. Enfin signalons les erreurs de commandement de Ney lors du second assaut de la crête. Connaissant le caractère de l'empereur, je suis certain, qu'il expliquera sa défaite par sa destinée. Tel un héros shakespearien, il aura sombré à cause de sa trop grande ambition.
- A votre avis Jean-Jacques, quelles seront les conséquences de Waterloo ?
- Napoléon sera une nouvelle fois contraint d'abdiquer. Le trône reviendra à Louis XVIII. Les coalisés ne laisseront pas Napoléon libre. Ils lui trouveront une nouvelle île pour l'exiler. Il parait que l'île de Sainte-Hélène dans l'océan Atlantique n'est pas mal. Le grand vainqueur de cette journée, c'est Wellington. Il pourra retourner à Londres auréolé de gloire, lui l'homme qui a fait chuter l'Aiglon.
- Merci Jean-Jacques pour ces précieuses analyses. Quant à moi, je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : LANNEAU Hugues, Waterloo : l'ultime bataille, Belgique, 2014, 90 minutes.

Image : Wellington à Waterloo, par Robert Alexander Hilingford. Wikipédia

dimanche 28 mai 2017

Anne duchesse de Bretagne et reine de France


C’est au château de Blois que la reine Claude de France a bien voulu nous accorder une audience pour nous parler de sa mère Anne de Bretagne.

Ma mère est née le 25 janvier 1477 à Nantes. Mon grand-père, François (il s'agit de François II duc de Bretagne) est mort le 9 septembre 1488, des suites des blessures qu'il a reçues à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier contre les armées du roi Louis de France (il s'agit de Louis XI). Ainsi, ma mère s'est retrouvée duchesse à l'âge de 11 ans.

Ses proches conseillers souhaitaient la marier à Maximilien d'Autriche, le fils de l'empereur germanique, dans le but de se constituer une protection efficace contre la France. De plus, la Bretagne aurait pu bénéficier de l'autonomie dont jouissent les Etats au sein de l'Empire. Le prince a accepté la demande, mais trop accaparé par des révoltes, il n'est jamais venu rencontrer sa nouvelle femme. Il s'est fait représenter par un émissaire lors de son mariage à Rennes le 19 décembre 1490.
L'alliance escomptée est rapidement tombée à l'eau. Maximilien n'a pas bougé pas lorsque l'armée française a envahi la Bretagne. Fort de sa victoire, le nouveau roi Charles (il s'agit de Charles VIII) a exigé d'épouser ma mère. Il justifiait sa demande en insistant sur le fait que le premier mariage n'avait pas été consommé. Comme toute résistance était impossible et qu'il s'agissait de la seule solution pacifique pour régler le conflit, ma mère a cédé. Le mariage est célébré à Rennes le 19 novembre 1491. Le contrat de mariage est à l'avantage du roi de France. Ma mère a dû céder tous ses droits sur le duché. Si le roi Charles décédait le premier, elle devait épouser son successeur, mais en contrepartie, elle pourrait redevenir duchesse de Bretagne. Ensuite, elle a été sacrée le 8 février 1492. C'était la première fois qu'une reine de France était sacrée. Par cet acte, le roi Charles entérinait le rattachement du duché au royaume. Il montrait surtout au prince Maximilien qu'il était le seul et l'unique mari de ma mère.
Le 7 juillet, le roi Charles a reconduit tous les privilèges dont ont bénéficié les Bretons. Par exemple, il n'y a pas de prélèvements fiscaux sans l'accord des Etats ou les Bretons ne peuvent être jugés que par des Bretons. En revanche, il a supprimé la chancellerie, c'est-à-dire que plus aucune ordonnance n'est signée au nom des ducs de Bretagne. Les décisions sont prises par le conseil du roi sans le consentement de la noblesse bretonne. Les revenus du duché sont réaffectés sur l'ensemble du royaume. Ma mère a vu son cher duché annexé par la France sans avoir son mot à dire. Le 7 avril 1498, le roi Charles meurt après s'être cogné la tête contre le linteau d'une porte du château d'Amboise. Ma mère épouse Louis, le cousin de l'ancien roi (il devient roi sous le nom de Louis XII) et par la même occasion duchesse de Bretagne. Le mariage est célébré à Nantes le 7 janvier 1499.

Le roi Louis a toujours été séduit par le charme de ma mère et ce depuis sa plus tendre enfance. Je dois avouer qu'elle a utilisé cet avantage pour parvenir à ses fins. Quand ceci n'était pas suffisant, elle agitait le spectre de la révolte en Bretagne. Elle a fait annuler le contrat de mariage. Avec le nouveau contrat de mariage, ma mère jouissait à nouveau des droits sur le duché et de ses revenus. Elle a rétabli la chancellerie bretonne et faisait battre monnaie à son effigie. Malgré son mariage, le roi Louis n'était pas duc de Bretagne. Il ne pouvait rien entreprendre sans l'accord des Etats. Résidant en grande partie à Blois, elle se comportait en reine et en duchesse. Elle a réuni autour de sa personne une véritable cour composée de nobles et d'intellectuels bretons. Elle adorait le luth, la poésie, le mobilier luxueux et les tournois.
Elle souhaitait me marier à Charles de Habsbourg (l'empereur Charles Quint), qui est le petit fils de son premier époux. Elle espérait ainsi que la Bretagne soit à tout jamais protégée du risque d'annexion par la France. Comme très souvent, le roi Louis cède à la reine. Une promesse d'alliance a été signée le 22 septembre 1504. Le mariage ne pouvait pas être célébré, car nous n'étions encore que des enfants. Seulement l'année suivante, la situation a changé. Le roi a annulé cette promesse désastreuse pour la France. Ses conseillers et lui projetaient de me marier à François d'Angoulême son cousin (le futur François Ier). Pour montrer son désaccord et effrayer le roi, ma mère a piqué une sacrée colère et quitté la cour. De retour à Nantes, elle a réuni les Etats. Elle gouvernait en montrant que c'était elle la reine en Bretagne. Cependant sa stratégie d'intimidation n'a pas fonctionné. Le roi demeurait inflexible. Craignant de perdre son influence à la cour et qu'un complot se trame contre elle, elle s'est résignée à regagner la cour.
Elle est morte le 9 janvier 1514, à 37 ans, à cause de calculs rénaux, faisant de moi la nouvelle duchesse de Bretagne. Comme convenu, j'ai épousé François le 18 mai à Saint-Germain-en-Laye, qui est devenu roi en 1515. J'ai cédé mes droits sur le duché à mon royal époux.

La Bretagne sera définitivement rattachée à la France par l'Edit d'Union de 1532. Le roi Henri II, fils de François Ier, sera le dernier duc de Bretagne.

Sources
Texte :
- Philippe TOURAL : "Anne de Bretagne : la duchesse insoumise", Historia, n°835-836, juillet-août 2016, pp49-53.
- Joël CORNETTE : Histoire de la Bretagne et des Bretons, Seuil, Paris, 2015, pp110-123.

Image : http://alacroiseedesaberslannilis.e-monsite.com/medias/images/anne-de-bretagne-1.jpg?fx=r_660_660

dimanche 21 mai 2017

Martin Luther


Propos recueillis par notre envoyé spécial temporel en Saxe (Allemagne) en 1560.

Si je me souviens du moine Luther ? Bien sûr, il est né le 10 novembre 1483, à Eisleben, une petite ville pas très loin d'ici. Au début, il faisait la fierté de son père, un ancien mineur qui est devenu maître fondeur par la suite. Après avoir été à l'école de Magdebourg, il avait le niveau pour suivre des études de droit à l'université d'Erfurt. Son père le voyait déjà notaire, avocat ou quelque chose de ce genre.

Tout a changé en 1503 avec cet accident. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué, mais il s'est blessé avec son épée. Il a failli y rester d'ailleurs. Fallait voir tout le sang qu'il perdait. Après ça, il n'a plus jamais été le même. Il avait peur de mourir trop tôt, de ne pas avoir le temps de sauver son âme. Ca l'obsédait. Il en devenait fou. A tel point qu'il a quitté l'université pour se faire moine. Ouhlà ! J'entends encore son père hurler. D'après les rumeurs, il aurait pris sa décision en retournant à Erfurt après avoir rendu visite à ses parents. Il paraîtrait que sur le chemin, la foudre serait tombée à quelques dizaines de mètres de lui. C'était la première fois qu'il a manqué de brûler, si vous voyez ce que je veux dire.
Bref. Le voilà donc moine dans un couvent régi selon la règle de Saint Augustin. Là, on pourrait penser que son anxiété se calmerait. D'autant plus qu'il mettait du cœur à l'ouvrage pour devenir le moine parfait. Il vivait dans une petite cellule même pas chauffée l'hiver. Il jeûnait très souvent, priait et chantait tout le temps. Il s'affligeait des mauvais traitements physiques. Rien à faire. Malgré tout ça, il n'a jamais été convaincu de gagner son salut. Pour lui, il n'arriverait jamais à devenir un moine exemplaire. A cause de ça, il déprimait.
Et puis, un jour, la révélation lui apparaît en préparant l'un de ses cours à l'université de Wittenberg, parce qu'en parallèle de sa vie monacale, il avait entamé des études de théologie et obtenu le grade de docteur. C'était dans l’Épître aux Romains de Saint Paul, chapitre 1, verset 17 : "le juste vivra par la foi". Pour moi, ça ne veut pas dire grand chose, mais pour lui ce fut un soulagement. Que dis-je ? Une libération. Il en déduisit que le salut ne venait pas de l'action de l'Homme, mais uniquement de sa foi en Dieu. Du coup, ce n'était plus la peine de se donner autant de mal dans sa vie de tous les jours.

Tout aurait pu s'arrêter là, mais l'obsession du salut ne le quittait pas, même pour ses semblables. Certaines pratiques de l'Eglise le mettaient dans une rage folle. Le pire c'était la vente d'indulgences. En échange d'une somme d'argent, on pouvait acheter des années de rémission au purgatoire. L'argent, ainsi récolté, remplissait les caisses des évêques et du Pape, qui construisaient des cathédrales, des basiliques et de luxueux palais. Pour dénoncer ses abus, il a rédigé 95 thèses qu'il s'est empressé de placarder sur les portes de la chapelle de l'université. Il y prônait aussi un retour aux sources du christianisme.
Je ne sais pas comment le texte s'est retrouvé dans les mains de l'archevêque de Mayence, mais ce dernier l'a transmis à Rome. Luther se doutait que le Pape devait être en colère, car il n'a pas répondu à sa convocation au Saint-Siège. Avec deux têtes de mule pareilles, la situation ne pouvait pas s'améliorer. Ils se traitaient de tous les noms d'oiseaux, pour rester polis. Et vas-y que le Pape est l'antéchrist. Et vas-y que l'Eglise est une maison de débauche. Avec tout ça, Luther a gagné le gros lot. En janvier 1521, le voilà excommunié et mis au ban de la société. Nous n'avions pas le droit de l'aider sous peine d'avoir des ennuis. Il vivait caché, tremblant de peur. Il risquait d'être assassiné à tout moment sans que le meurtrier soit traduit en justice. Heureusement pour lui, le prince de Saxe l'accueillit dans son château de Wartburg. Il faut dire que les princes étaient trop heureux de défendre un ennemi du Pape. Ils n'aimaient pas les ingérences du Vatican dans leurs affaires. Le Pape édictait des règles et prélevait des impôts dans leurs Etats, sans qu'ils aient leur mot à dire. Les princes et les magistrats des villes se sont bien vite empressés de s'approprier les biens du clergé et ses privilèges. Nous autres aussi, on l'aimait bien à cette époque là. Pensez-donc. Un moine qui tape sur l'Eglise en dénonçant la débauche des clercs et l'arrogance du Pape. En quelques mois, il était devenu une figure de résistance, un héros dans tout l'empire.
Je dois avouer que Luther était un bon communicant. Il a su profiter de l'imprimerie pour diffuser ses idées hors du cercle restreint des intellectuels de l'université. Il rédige ses écrits en allemand et non en latin et pour ceux et celles qui ne savent pas lire, il utilise des images et des chants. D'ailleurs, j'ai retenu les trois grands principes de sa réforme : salut par la foi, la Bible comme seule source d'inspiration du chrétien et sacerdoce universel. En gros, chaque homme est un prêtre qui vit par sa foi. On n’a pas besoin de l'Eglise pour intercéder entre nous et le bon Dieu. Chacun est libre d'avoir accès aux écritures et de les interpréter.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est qu'en laissant la liberté d'interprétation des Ecritures, chacun y serait allé de sa propre réforme. Par exemple, les anabaptistes refusent le baptême des enfants, car ce n'est pas un choix de leur part. En Suisse Zwingli contestait la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Ici Carlstadt appelait à révolutionner la messe. Il voulait qu'elle soit prononcée en allemand et non en latin, qu'il n'y ait plus de vêtements liturgiques et que de toutes les images représentant Dieu ou des Saints soient détruites. Tout ceci n'a pas plu à Luther. Il s'est empressé de condamner tous ces mouvements et de les dénigrer en parlant d'eux comme des sectes inspirées par le diable.
Luther voulait conduire la réforme le long d'une voie moyenne de façon à convaincre le plus grand nombre. Il n'était pas question de tout révolutionner et encore moins de transposer dans le domaine économique et social ce qui relève de la foi. Il refusait de donner une vision politique à son combat. Luther s'est même fâché avec son ami Érasme, vous savez l'intellectuel hollandais. Il lui reprochait de vouloir assigner à Dieu un sens de la justice conforme aux aspirations humaines. Lorsque les paysans allemands se sont révoltés contre les princes pour réclamer plus d'égalité et moins d'impôts, il ne les a pas soutenus. C'est à ce moment là qu'il a perdu le soutien d'une partie du peuple. Les gens disaient qu'il s'était embourgeoisé. Bon d'un autre côté, je ne suis pas sûr qu'il avait vraiment le choix. Sans l'appui des princes, il n'aurait pas pu diffuser sa réforme et il est certain qu'il aurait fini au bûcher. Pour sauver sa vie, il s'est soumis au pouvoir séculier. Il est mort le 18 février 1546.

Aujourd'hui, la paix d'Augsbourg a mis un terme aux conflits entre Etats catholiques et protestants grâce au principe cujus regio, ejus religio. Les sujets qui sont en désaccord avec leur prince peuvent migrer. Les deux tiers de l'empire ont adhéré à la Réforme. C'est la première fois qu'une doctrine considérée comme une hérésie par l'Eglise parvient à s'imposer. Il ne s'agissait pas seulement de la contestation de l'Eglise par un moine, mais d'un courant qui cristallisait nos aspirations. Enfin, bon, ça c'est mon avis.

Sources
Texte : Christophe MIGEON, "Luther : le triomphe de l'hérésie", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°168, avril 2017, pp 75-79.

Image : http://www.viabooks.fr/sites/default/files/auteur/Martin%20Luther.jpg