samedi 14 janvier 2012

L'effondrement de Sumer

Comment ont disparu les Sumériens ? La brillante civilisation sumérienne s’épanouit en basse Mésopotamie au IVe millénaire et brille de 3200 à 2340 av. notre ère environ et, après un bref sursaut aux XXIIe et XXIe siècles, s'effondre définitivement dans un immense fracas que les textes anciens décrivent comme un véritable cataclysme. Un poème mésopotamien parle alors des lamentations sur la destruction d'Ur, la dernière capitale sumérienne. Alors qui est responsable du déclin des inventeurs de l'écriture, de la roue et des premières grandes cités ?

Les Sumériens sont atypiques. L'archéologie et l'épigraphie n'ont pu répondre à la question de leurs origines. Peuple ni indo-européen, ni sémitique – pourtant les groupes humains les plus proches géographiquement – les sumériens ne sont pas originaires de la basse Mésopotamie. Différentes hypothèses imaginent leur berceau en Indes ou même plus loin en Asie. La thèse à laquelle je me rallie est celle proposée par Georges Roux qui imaginait les premiers foyers de peuplement dans les vallées désormais recouvertes par les eaux du Golfe Persique après la dernière grande glaciation. Les travaux archéologiques et géologiques les plus récents prouvent que le niveau des eaux était bien plus bas avant le Xe millénaire et qu'il est remonté progressivement jusqu'aux villes d'Ur, Eridu ou Lagash entre le Ve et IVe millénaire, datent des débuts de l'ère sumérienne. Le Golfe Persique actuel est redescendu plus bas en dessous de la moderne Bassorah. Enfin, et cela corrobore les données scientifiques, les mythes sumériens racontent que leurs ancêtres viennent de la mer.

Vers 3200, les Sumériens inventent, pour des raisons économiques et administratives, un système de transcription de l'information qui deviendra la première écriture de l'humanité. Débute alors une période « historique » que les historiens peuvent plus facilement décrypter. Cependant, les Sumériens ne sont pas les seuls entre les fleuves du Tigre et Euphrate. Plus au nord, vit une population sémitique, les Akkadiens, qui, moins avancé, allait emprunter progressivement les outils civilisateurs des Sumériens en intégrant l'écriture, les mœurs et même leurs dieux. Cela ne suffit malheureusement pas, et progressivement un grand nombre d'Akkadiens font leur bagage pour se rendre en très nombre chez leurs voisins Sumériens afin de profiter de leur « modernité ». Cette vague migratoire est difficile à dater. Elle commença sans doute vers le début du IIIe millénaire et se poursuivit pendant plusieurs siècles.

Comment se passa leur assimilation ? Dans un premier temps elle fut bonne. Des siècles de contacts et d'acculturations avaient permis aux deux sociétés de bien coexister. La ressemblance entre certains dieux et le polythéisme ont beaucoup aidés. De plus, les Sumériens, majoritaires, acceptent aisément les Akkadiens car ceux-ci se révélèrent d'une grande aide. Rappelons la géopolitique de l'époque. Le pays de Sumer n'est pas un royaume mais un morcellement de plusieurs dizaines de cités états qui se font régulièrement la guerre et sont en concurrence continuelle. Au IIIe millénaire, les sources épigraphiques nous révèlent que deux villes jouissent d'un statut particulier : la première est Kish qui semble être un centre politique important et son roi – Lugal – est un personnage respecté et craint dans tout Sumer. Les mythes sumériens racontent d'ailleurs que Kish accueillit la royauté sur terre après l'épisode dramatique du Déluge. La seconde ville est Nippur qui est le centre religieux abritant la demeure sacrée d'Enlil, le dieu tutélaire du panthéon sumérien. Or, hormis ces deux cités, les autres comme Ur, Uruk, Lagash, Girsu ou encore Umma sont régulièrement en conflit les unes contre les autres. Les villes sumériennes sont donc à la recherche de mains d’œuvres et de soldats que compléteront aisément les milliers de migrants Akkadiens.

Un tournant s'amorce vers le milieu du IIIe millénaire quand plusieurs vagues d’immigration sémitiques venues du nord de la Mésopotamie poussent de plus en plus les portes des riches royaumes sumériens. Toujours accueillantes, les cités sumériennes voient alors la population akkadienne s’accroître si bien, qu'elle devient vers le XXIVe siècle, majoritaire. A partir de cette période, les sources prouvent qu'un grand nombre d'Akkadiens disputèrent les postes administratifs, militaires et même politiques aux sumériens « de souche ». La tendance s'étant renversée, la population sémitique commence à se révolter jusqu'en 2340 où un Akkadien du nom de Sargon, pourtant né à Kish, en plein pays de Sumer, réussit à réunir toutes les factions sémitiques et renverse les anciennes royautés sumériennes au profit du premier grand empire connu au monde sous l'égide d 'un seul homme. Il remporte 34 batailles décisives et transfère le pouvoir au sein du pays d'Akkad dans sa capitale Agadé. Pour la première fois, le pays de Sumer devint dépendant et sa culture assimilée.

Les rois d'Akkad ne garderont pourtant le pouvoir qu'un grand siècle environ pendant lequel ils transforment profondément la fonction royale qui s'en trouve renforcée et divinisée. Les Sumériens ne sont donc pas encore mort ! Ils contribuent à la chute de l'empire d'Akkad par des révoltes incessantes contre leurs nouveaux maîtres et reprennent peu à peu les rennes du pouvoir comme à Lagash avec le roi architecte Gudéa. Débute alors une véritable renaissance sumérienne avec de grands rois comme Shulgi et Ur-Nammu qui font d'Ur la nouvelle grande capitale du monde Mésopotamien. On appel cette période la IIIe dynastie d'Ur.

La fin de cette dynastie est difficilement explicable mais elle marque la chute définitive de Sumer qui va, dès lors, inexorablement sombrer dans les profondeurs de l'Histoire. Trois raisons – à mon sens – peuvent éclaircir le mystère de la fin des Sumériens. La première est la bureaucratie. En un siècle, la bureaucratie sumérienne est utilisée à l'extrême noyant l’administration dans la rédaction de rapports en tous genres et qui, à la fin, fait « exploser l'état ». De très nombreuses tablettes cunéiformes administratives ont été découvertes durant cette période. A titre d’exemple : on découvrit les rapports transcrits de la mort de plusieurs moutons d'un même élevage dans plusieurs villes du royaume ! Trop d'administration semble avoir tué l'état. La seconde raison est de nouveau liée à l'immigration. Un nouveau peuple sémitique, les Amorrites, déferle sur la Mésopotamie et devient à son tour majoritaire. Enfin, la dernière raison est probablement liée à l'appauvrissement du sol suite à plusieurs millénaires d’exploitation. Les remontées de sels, du fait de l'irrigation des champs, a stérilisé les sols. Les archives sumériennes – qui pour le coup sont d'une importance cruciale – constatent la progressive chute des récoltes.

A partir de 2004 av. notre ère, les mésopotamiens pleurent Sumer et son long déclin. Pourtant commence une nouvelle ère que Babylone, Assur ou encore Ninive éclaireront durant les deux prochains millénaires. Sumer devient vite une légende dont on parle avec nostalgie comme une période d'âge d'or (un peu comme Homère rappelant les temps d’Ulysse et d'Achille, les mésopotamiens auront le mythe de Gilgamesh). La langue sumérienne perdura dans les sciences et la culture, comme le furent le latin et le grec au Moyen Age et à la Renaissance, avant de disparaître définitivement dans les sables du désert irakien aux premières heures de la chrétienté.            

1 commentaire:

  1. Merci pour toute ces informations fertiles Yass

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