jeudi 29 décembre 2011

Enquête sur l'assassinat de Philippe de Macédoine: un complot dynastique?

L'histoire a cela de formidable qu'elle peut être interprétée de bien des manières. Aussi, à chaque grand événement historique - catastrophes, guerres, faits religieux - l'historien comme le néophyte ne peut s'empêcher de sortir hors des sentiers battus que nous afflige parfois "l'histoire officielle". Ses détracteurs sont parfois dédaignés au prix du "bon sens" que seuls certains se croient le droit d'octroyer. Les faits historiques qui n'entrent pas dans le cadre de ces messieurs rentrent dans celui de la théorie du complot. Or l'historien doit parfois être comme le philosophe et douter de tout! Loin de moi l'idée de choisir un sujet trop récent, bien que cela démange ma plume - ou plutôt le clavier dans ce cas - mais je vous emmène une fois de plus avec moi dans les abysses de l'Histoire, pour vous montrer qu'un événement historique que l'on croyait acquis peut, grâce à une autre argumentation, être interprété autrement ?

Il s'agit ici d'un meurtre. Et non des moindres puisqu'il eut une incidence directe sur le cours de l'histoire occidentale et orientale: l'assassinat de Philippe de Macédoine en 336 av. notre ère. En mourant, le père d'Alexandre le Grand laisse en effet une place de choix à son fils: une dizaine d'années seulement plus tard, celui-ci allait mettre fin à la grandeur orientale de l'empire perse et installer la civilisation grecque - mère de la pensée occidentale - des contours de la méditerranée jusqu'aux Indes.

Pourtant, à l'origine, la campagne militaire contre les Perses était une idée de Philippe. D'ailleurs, en cette tragique année 336, le roi de Macédoine devait s'embarquer peu de temps après pour l'Asie. L'histoire officielle comporte sa part de mystère et pourtant les sémillants historiens s'auto-proclamant "autorités" dans ce domaine s'accordent presque tous: Philippe a été victime d'un assassinat par un cœur passionné mais meurtri avec en coulisse les perfides et lâches Perses qui ont commandité cette attaque suicide! Traduisez: Pausanias, amoureux déchu et trahi par Philippe, a profité de sa position de commandant de la garde royale du roi pour le tuer. Certains historiens affirment qu'il avait été préalablement financé par les Perses qui en échange de son forfait lui promettaient, une fois enfui, la richesse en Perse. Cette thèse, largement admise, ne tient pourtant pas la route devant le simple bon sens.

Question: comment imaginer que Pausanias espérait survivre alors que le meurtre s'était déroulé devant plusieurs centaines de témoins, dont Alexandre? C'est en effet pendant les noces de la sœur d'Alexandre, Cléopâtre, que Pausanias réalise son terrible forfait! Celui-ci tient plus du geste symbolique mais surtout suicidaire. Les Perses ont-ils commandité l'attaque? Voilà une chose difficile à concevoir. Le grand roi Darius III est le descendant d'une grande lignée de souverains puissants et charismatiques. Il possède le plus puissant et le plus grand empire du monde alors que la Macédoine a bien du mal à mater les multiples révoltes des nombreuses tribus montagnardes du nord, des Thraces, des Illyriens et surtout des Grecs. Enfin, lorsqu'Alexandre débutera sa fructueuse odyssée en terres asiatiques en 334, Darius ne se déplacera même pas, laissant ses satrapes et ses mercenaires grecs se charger de repousser l'ennemi qu'il considérait comme un gamin (Alexandre a alors 22 ans). La suite des événements lui donnera tort.

S'il n'est pas question de mettre en doute le geste de Pausanias, il est tout à fait crédible de penser qu'il n'a pas agi seul ou que certaines personnes ont exacerbé sa rancœur. Or rien n'est plus manipulable qu'un cœur amoureux anéanti par l'injustice. Pausanias était un fidèle du roi que malheureusement Philippe, un soir de beuverie, avait fait violenter et violer. Pausanias gardera une haine farouche envers son commanditaire mais mettra plusieurs années avant d'en arriver à son terrible crime. En outre, cette mésaventure était de notoriété publique: la scène s'était déroulée devant de nombreux témoins - comme le meurtre de Philippe! - et l'infortuné devait son poste de commandant au roi qui, désolé après coup, l'avait promu pour se faire pardonner.

Mais alors qui ?

Philippe avait de nombreux ennemis. Les Perses ne craignaient pas la Macédoine. Les Grecs étaient vaincus et désorganisés. Même Démosthène, premier opposant de Philippe, avait perdu de sa crédibilité. Le roi avait des ennemis tout autour de lui. 
 
Pour cela, il va nous falloir imaginer et reprendre quelques rumeurs et autres détails de cette histoire. Selon les versions, Pausanias parvient à s'enfuir (choses probablement impensable); ou bien est rattrapé puis tué sur place (plausible et sans doute véridique); ou encore est rattrapé, traduit en justice et enfin exécuté (la rapidité des événements, l'émotion palpable et la volonté du fugitif à s'enfuir m'empêche, personnellement, de me rallier à cette hypothèse qui reste néanmoins plausible). Les sources antiques les plus fiables (Plutarque, Diodore et même parfois le controversé mais indispensable Pseudo-Callisthène) se rejoignent cependant pour raconter que le corps inerte de Pausanias fut pendu à un gibet et exposé à la foule pendant plusieurs jours. D'après d'autres récits, rapportés par l'historien Arthur Weigall, une couronne d'or aurait été placée sur la tête de Pausanias. Les macédoniens reconnurent alors le sarcasme d'Olympias, la reine du défunt roi, avec qui il était en froid depuis la naissance d'Alexandre. Ce geste symbolique prouverait-il la main de l'influente mère, que beaucoup considérait comme une sorcière ? Mais cela va plus loin. Depuis plusieurs années, Philippe jetait une crainte quant à l'avenir du royaume. Une majorité de soldats et généraux étaient contre l'expédition asiatique. De surcroît, le roi, grand amateur de femmes, multipliait les épouses et un doute commençait à planer quant à la succession d'Alexandre. Philippe s'était entiché d'une dernière très jeune épouse, Eurydice, qui complotait, probablement et logiquement, pour que son fils accède un jour au trône, en lieu et place d'Alexandre. Le coup de poignard fatal de Pausanias avait remis de l'ordre à la situation : Philippe était devenu vieux, borgne et boiteux et allait amener la catastrophe sur la Macédoine en attaquant les Perses ; Alexandre, plus jeune et déjà auréolé de gloire à tout juste vingt ans, augurait un bien meilleur avenir!

Et si Pausanias était en fait un héros ? À en croire un autre récit, probablement fantaisiste mais intéressant dans son interprétation, les cendres de Philippe et de Pausanias furent mêlées avant d'être enterrées ensemble sous le tumulus qui fut découvert il y a peu. Ainsi, en assassinant celui qu'il aimait, il connut l'honneur de reposer avec lui pour l'éternité, et se voyait ainsi récompenser par Alexandre lui-même, car c'était bien lui qui officiait le jour de l'enterrement!

La vérité est ailleurs comme disait une célèbre série télévisuelle. Dans cette histoire, nous avons vu que l'interprétation des faits est souvent plus compliquée que ce qui est souvent enseigné et il en va de même avec bien d'autres sujets. Aussi, bien que n'apportant pas réellement de réponses - je me rapproche davantage de la thèse d'un assassinat politique consenti par Olympias pour protéger et promouvoir son fils - j'espère vous avoir suscité un peu le doute sinon du moins - et c'est mon but - vous avoir quelque peu divertis!

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